Haïfa : mystère autour d’un ‘code triangle’ vieux de 6 500 ans
Rechercher

Haïfa : mystère autour d’un ‘code triangle’ vieux de 6 500 ans

Des scientifiques tentent de comprendre la signification de marques mystérieuses présentes sur des ustensiles en basalte

Amanda Borschel-Dan édite la rubrique « Le Monde Juif »

  • Rivka Chasan, étudiante en doctorat à l'université d'Haïfa, devant un microscope dans son laboratoire le 30 janvier 2019. (Photo personnelle).
    Rivka Chasan, étudiante en doctorat à l'université d'Haïfa, devant un microscope dans son laboratoire le 30 janvier 2019. (Photo personnelle).
  • Exemples du "code triangle" unifié du Chalcolithique (équipe de fouilles de l'université d'Haïfa).
    Exemples du "code triangle" unifié du Chalcolithique (équipe de fouilles de l'université d'Haïfa).
  • Le professeur Danny Rosenberg, université d'Haïfa, tient un modèle de silo en argile vieux de 7200 ans qui a été retrouvé à Tel Tsaf dans la vallée du Jourdain. (Université d'Haïfa)
    Le professeur Danny Rosenberg, université d'Haïfa, tient un modèle de silo en argile vieux de 7200 ans qui a été retrouvé à Tel Tsaf dans la vallée du Jourdain. (Université d'Haïfa)
  • Exemples du "code triangle" unifié du Chalcolithique (équipe de fouilles de l'université d'Haïfa).
    Exemples du "code triangle" unifié du Chalcolithique (équipe de fouilles de l'université d'Haïfa).
  • Rivka Chasan, étudiante en doctorat à l'université d'Haïfa, lors d'une fouille à Tel Tsaf en 2017. (Photo personnelle).
    Rivka Chasan, étudiante en doctorat à l'université d'Haïfa, lors d'une fouille à Tel Tsaf en 2017. (Photo personnelle).
  • Cn bol original de l'époque du Chalcolithique est un exemple d'objet sur lequel toute la surface est recouverte de triangles (l'équipe de fouille de l'université d'Haïfa).
    Cn bol original de l'époque du Chalcolithique est un exemple d'objet sur lequel toute la surface est recouverte de triangles (l'équipe de fouille de l'université d'Haïfa).

Des mystérieuses marques triangulaires retrouvées sur des ustensiles en basalte vieux de 6 500 ans font figure d’énigme à la Da Vinci Code de l’Âge de pierre. Il y a quelques années, penchée sur son microscope à l’université de Haïfa, l’étudiante Rivka Chasan avait remarqué de nombreuses marques triangulaires, méticuleusement incisés et encore jamais étudiés à l’intérieur de bols en pierre.

Rikva Chasan mène des recherches dans le cadre d’un projet international de plusieurs années autour d’outils en pierre polie, dirigé par le laboratoire de l’université et tentant de déterminer la provenance de ces ustensiles en basalte issus de la région historique du Levant. Les travaux ont pour but de mettre en évidence les changements socio-économiques de l’ère chalcolithique, laquelle remonte à environ 4 500-3 900 ans avant l’ère commune.

Selon le professeur Danny Rosenberg, directeur du laboratoire en question de l’institut Zinman de l’université de Haïfa, l’étude de la provenance de ces ustensiles en basalte permettra à l’équipe internationale de retracer d’anciennes routes commerciales du Levant et de trouver des carrières et des sites de production.

Mais en analysant le « code triangle », comme l’a surnommé le service de presse de l’université, il semblerait que les chercheurs aient découvert quelque chose de plus empirique.

Exemples du « code triangle » unifié du Chalcolithique (équipe de fouilles de l’université d’Haïfa).

« Les ustensiles en basalte sont un téléobjectif, un point de vue permettant de comprendre l’image d’ensemble » de la période chalcolithique, a déclaré Chasan au Times of Israel. C’est une époque transitoire, entre la technique de la pierre et le début de la métallurgie du cuivre. Les ustensiles étudiés ont été retrouvés lors de fouilles réalisées par l’Autorité israélienne des antiquités sur une large étendue de terrain, allant du Néguev au Golan.

La chercheuse estime que les décorations clairement coordonnées témoignent du début d’une spécialisation artisanale au sein de différentes régions. Cela révèle l’existence d’une coopération culturelle d’ampleur à une époque considérée comme une « société à l’échelle d’un chef », a-t-elle expliqué, où laquelle les gens étaient fermiers et éleveurs.

« Les ustensiles en basalte font le lien entre tout cela… et unissent les différentes communautés », a-t-elle indiqué. La récurrence et la similitude des décorations témoignent d’une « valeur partagée entre communautés » qui, selon elle, auraient été très isolées les unes des autres.

Rikva Chasan, qui a grandi dans le New Jersey, a immigré en Israël il y a 3 ans et demi pour ses études supérieures.  C’est dans le cadre de sa thèse qu’elle s’intéresse à ces ustensiles en basalte. Elle a ainsi comparé des exemples issus de différents sites et réalisé que peu importe où ils ont été trouvés en Israël, les bols décorés de manière uniforme étaient tous incisés d’un petit triangle pointant vers le bas.

Au début des années 30, d’autres chercheurs avaient remarqué la présence d’ornements sur les ustensiles en basalte, dans des centaines de sites du Levant — en Israël, en Jordanie, au Liban et en Syrie. Mais pas leur forme.

Rivka Chasan, étudiante en doctorat à l’université d’Haïfa, lors d’une fouille à Tel Tsaf en 2017. (Photo personnelle).

Selon Rosenberg, les triangles évoquent « une structure symbolique super-sociale » qui, à l’instar de la loi juive, détermine les comportements des peuples chalcolithiques.

« Comme dans le judaïsme, ils avaient des règles et des conventions à suivre en termes de symboles », a-t-il indiqué. Évidemment, les artisans auraient pu réaliser toutes sortes de symboles et de formes, mais ils ne l’ont pas fait. Ils sont tous de la même forme, vers le bas, et presque tout le temps à l’intérieur. Il y avait des règles, et elles n’étaient pas qu’esthétiques. Mais nous ne savons pas encore à quoi [elles font référence]. »

Ce que nous savons

Ces ustensiles à la décoration uniforme ont permis plusieurs conclusions. En analysant des résidus, il a été clairement déterminé que ces objets avaient une fonction précise et qu’ils ne servaient pas uniquement à la décoration, a indiqué Chasan.

A l’inverse de leurs semblables en silex, les ustensiles en basalte n’étaient pas fabriqués dans les maisons, mais dans des sites de productions centraux. Ils étaient ensuite transportés dans les implantations, a affirmé Rosenberg, s’appuyant sur le nombre réduit de débris de fabrication retrouvés lors des fouilles.

En Israël, la pierre de couleur noire est essentiellement retrouvée dans la vallée de Jézréel, le Golan et la Galilée. Selon les preuves données par des dizaines de sites, les ustensiles ont été transportés sur des centaines de kilomètres, même si cela implique que ces objets lourds de plusieurs kilos ont été transportés à pied par l’homme.

Selon Rosenberg, les animaux n’étaient pas encore utilisés pour le transport. Sur l’un des sites de Beer Sheva, 10 bols en basalte ont été exhumés. Selon Chasan, c’est la plus grande découverte de la région. Elle suggère que certains déplacements ont été effectués via la mer, mais ajoute que les preuves manquent néanmoins.

Le professeur Danny Rosenberg, université d’Haïfa, tient un modèle de silo en argile vieux de 7200 ans qui a été retrouvé à Tel Tsaf dans la vallée du Jourdain. (Université d’Haïfa)

Ces bols en basalte étaient précieux, leur processus de fabrication étant, en effet, laborieux. Le matériau devait d’abord être prélevé, puis moulé à l’aide d’outils en pierre. Durant cette étape, il pouvait aisément se briser, a expliqué Rosenberg.

« Tous les tailleurs de silex n’étaient pas en mesure de le faire… Un mauvais coup, et c’était fini », a affirmé Rosenberg. Les artisans qui ont créé ces ustensiles ont investi du temps et des efforts. Et c’est encore avant que ne soient ajoutés les triangles décoratifs.

Les petits triangles sont gravés à un millimètre de profondeur, puis lissés.

« Typiquement, vous avez un triangle chalcolithique en forme de V, et à l’intérieur, on observe des hachures partant de l’angle supérieur droit vers la gauche, en bas. Le nombre de hachures varie, il y en a en moyenne dix », a déclaré Chasan.

Elle a tenté de reproduire le processus de fabrication d’une pierre polie en basalte de forme triangulaire et a découvert que cela prenait environ six minutes. « Ce n’est pas le plus beau triangle de l’histoire, a-t-elle dit en riant, mais si vous faites intervenir un artisan plus expérimenté, cela prendrait quelques heures de travail uniquement pour les décorations du triangle. Pour les ustensiles, il faudrait plusieurs jours de travail et il faudrait l’intervention de plusieurs personnes », a-t-elle expliqué.

Exemples du « code triangle » unifié du Chalcolithique (équipe de fouilles de l’université d’Haïfa).

Pour Chasan, ce qu’il serait intéressant de savoir, c’est pourquoi des peuples de la préhistoire ont créé des ustensiles en pierre à ce point élaborés, alors que la poterie était également utilisée à l’époque et qu’elle était beaucoup moins difficile à travailler.

Si les ustensiles en pierre ont continué à être produits même après que d’autres types de technologie les ont rendus obsolètes, « il doit y avoir une dimension de tradition », a-t-elle expliqué. « Même quand ils n’en avaient pas besoin, ils ont continué à les produire, peut-être parce que leurs ancêtres les produisaient », a-t-elle supputé.

Ces bols ont été découverts dans tout l’ancien Levant, souvent accompagnés d’autres matériaux précieux comme de l’ivoire d’hippopotames ou d’éléphants (qui ne venaient pas de la région à l’époque) et d’objets en cuivre.

Quelle est la signification des triangles ?

La signification symbolique des triangles a été théorisée par de nombreuses cultures, a déclaré Chasan. « Quand les gens voient des triangles, ils ont rapidement tendance à conclure au symbole de la fertilité », a-t-elle noté en riant, parce que le vagin est souvent représenté par cette forme.

D’autres hypothèses font référence à un symbole clanique, à un sceau ou à la marque d’un fabricant. Pourtant, selon elle, la forme dispose de sa propre signification dans chaque culture et elle n’avance pas de théorie en particulier.

Rivka Chasan, étudiante en doctorat à l’université d’Haïfa, devant un microscope dans son laboratoire le 30 janvier 2019. (Photo personnelle).

« Quand j’ai commencé mon master, je voulais observer la standardisation et les variétés régionales pour évoquer les différences entre communautés dans leur façon de s’identifier. Il n’y a cependant pas de grandes variations [dans les triangles] si l’on observe la situation dans son ensemble. Les gens de la zone de Tel Aviv et de Beer-Sheva ont des ustensiles qui parlent exactement le même langage, a-t-elle souligné. Ils utilisaient des décorations qui semblent identiques ».

Pour Chasan, l’existence même des triangles fait sens au-delà de leur dimension symbolique.

« Le fait que des gens faisaient l’effort de réaliser cet ornement alors que décorer n’est ni utilitariste ni fonctionnel tend à indiquer que cet ornement en lui-même remplissait une certaine fonction pour eux », a-t-elle dit.

A une époque préhistorique où l’écriture n’existait pas, peut-être que les hachures diagonales à l’intérieur des triangles, dont le nombre varie d’une pièce à l’autre, avaient une certaine signification ou visaient à se souvenir d’événements précis, a-t-elle dit.

Cn bol original de l’époque du Chalcolithique est un exemple d’objet sur lequel toute la surface est recouverte de triangles (l’équipe de fouille de l’université d’Haïfa).

« Selon moi, ils devaient forcément représenter quelque chose. Ce n’est pas comme maintenant où les gens perdent du temps pour rien. Il n’y avait pas Facebook, ils ne passaient pas toute leur journée devant un ordinateur. Ils étaient très occupés avec l’agriculture. Cela devait avoir du sens pour les gens à cette époque », a-t-elle avancé.

Ses formes standardisées ayant été découvertes du Néguev jusqu’au nord, il est clair, selon Rosenberg, que les implantations voulaient « faire partie d’un monde symbolique général… faire partie du même groupe ».

Pourtant, pour dire les choses très directement, a ajouté Rosenberg, « Nous n’avons pas la moindre idée de la raison pour laquelle ils ont choisi de produire des triangles et des lignes diagonales. Pas la moindre idée ».

Les recherches de l’université d’Haïfa sur ces triangles seront publiées dans la prochaine édition de la revue universitaire du Bulletin des écoles américaines de recherche orientale (Bulletin of the American Schools of Oriental Research).

En savoir plus sur :
C’est vous qui le dites...