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Analyse

Inquiets face à l’extrême-droite, peu d’alliés peuvent toutefois bouder Israël

Le Royaume-Uni, les États-Unis sont préoccupés par l'ascension de Ben Gvir et préféreraient ne pas travailler avec Netanyahu - mais les intérêts mutuels prendront le pas

Lazar Berman

Lazar Berman est le correspondant diplomatique du Times of Israël

Le président américain Joe Biden, à gauche, serrant la main du chef de l’opposition, Benjamin Netanyahu, à la résidence présidentielle, à Jérusalem, le 14 juillet 2022. (Crédit : Bureau du Premier ministre)
Le président américain Joe Biden, à gauche, serrant la main du chef de l’opposition, Benjamin Netanyahu, à la résidence présidentielle, à Jérusalem, le 14 juillet 2022. (Crédit : Bureau du Premier ministre)

Benjamin Netanyahu retourne donc au pouvoir à la tête d’une coalition qui comprend Itamar Ben Gvir à son extrême-droite. Et certains des alliés les plus proches d’Israël ont affiché leur malaise lorsque les résultats définitifs des élections du 1er novembre ont été finalisés.

« Nous espérons que tous les responsables du gouvernement israélien continueront à partager les valeurs d’une société ouverte et démocratique, avec notamment la tolérance et le respect de tout un chacun au sein de la société civile – et particulièrement à l’égard des groupes minoritaires », a commenté mercredi le porte-parole du Département d’état, Ned Price, dans une critique à peine voilée de certains dirigeants du bloc pro-Netanyahu.

Les Britanniques ont émis un avertissement similaire. « Nous appelons toutes les parties à s’abstenir de toute rhétorique incendiaire et à montrer de la tolérance et du respect pour les groupes minoritaires », a noté une porte-parole du Premier ministre britannique Rishi Sunak.

Selon un article paru mercredi dans Axios, l’administration Biden boycottera probablement Ben Gvir, membre de la faction HaTzionout HaDatit d’extrême-droite qui a remporté quatorze sièges s’il devait devenir ministre, comme prévu.

Ben Gvir est un disciple auto-proclamé de feu le rabbin extrémiste et ancien député Meir Kahane, dont le parti politique Kach avait été interdit dans les années 1980 comme groupe terroriste au sein de l’État juif et aux États-Unis. Comme son mentor, Ben Gvir a été condamné, dans le passé, pour son soutien à une organisation terroriste, même s’il répète qu’il est devenu plus modéré ces dernières années et qu’il ne partage pas les mêmes convictions que le fondateur de Kach.

Alors que des signes de nervosité sont même palpables chez les alliés occidentaux les plus fiables d’Israël, l’État juif pourrait-il connaître des années de tensions diplomatiques avec les pays européens et moyen-orientaux qui sont déjà, à l’ordinaire, beaucoup plus critiques à son égard ? Ou les partenaires du pays ont-ils des questions plus pressantes à gérer que la composition de la coalition qui va prendre le pouvoir ?

Toute discussion sur l’avenir diplomatique d’Israël contient sa dose de spéculation. Personne ne sait de manière certaine quelle sera la composition du prochain gouvernement – Netanyahu pourrait encore s’attacher les services de membres du parti HaMahane HaMamlahti, voire du parti lui-même – et le rôle que Ben Gvir y jouera, même s’il a indiqué avant le scrutin qu’un poste au cabinet était une probabilité.

Le chef du parti Otzma Yehudit, Itamar Ben Gvir, s’adressant à ses partisans au siège de campagne du parti à Jérusalem après les élections du 1er novembre 2022. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Mais même sans Ben Gvir, le retour de Netanyahu est susceptible d’avoir une influence sur les relations entretenues par Jérusalem avec des pays déterminants.

Pas seulement Ben Gvir

Avec Netanyahu à la barre de l’État juif et pendant douze ans, Israël a fait d’importantes avancées sur la scène internationale et en particulier dans l’Est de la méditerranée, en Afrique, en Inde et, bien sûr, avec les nations signataires des Accords d’Abraham.

En même temps, certains des partenariats les plus vitaux pour Israël se sont refroidis clairement pendant les années passées par Netanyahu au pouvoir. Dans certains cas, il semble que le Premier ministre lui-même ait contribué au renforcement des tensions entre les parties en lice.

La Jordanie a été un problème particulier. Les hostilités personnelles entre Netanyahu et le roi Abdallah II ont entraîné des crises diplomatiques. Abdallah II avait déclaré, en 2019, que les liens entre les deux pays étaient « à un niveau historiquement bas » après une série d’incidents qui avaient amené Amman à rappeler son ambassadeur au sein de l’État juif.

Au mois de mars 2021, la Jordanie avait tardé à approuver le passage du vol transportant Netanyahu vers les Émirats arabes unis dans son espace aérien, entraînant l’abandon du voyage.

Mais même après des améliorations constantes avec le gouvernement Naftali Bennett-Yair Lapid, les relations s’étaient refroidies à nouveau suite à des tensions à Jérusalem, survenues pendant le ramadan. Israël avait gelé des rencontres de haut-rang qui étaient prévues avec des responsables jordaniens pour protester contre les déclarations dures d’Amman sur le statu quo religieux mis en place dans la capitale.

Le Premier ministre Yair Lapid, à gauche, rencontre le roi Abdallah II de Jordanie à New York, le 20 septembre 2022. (Crédit : Avi Ohayon/GPO)

Et la Jordanie avait brillé par son absence au forum du Neguev auquel un autre partenaire du pays ayant signé un traité avec l’État juif avant les Accords d’Abraham, l’Égypte, a participé pleinement.

Mais même si les vents soufflant le long de la frontière orientale d’Israël sont incontestablement devenus plus frais, les autorités jordaniennes ne sont pas pour autant prêtes à mettre en péril la coopération sécuritaire profonde et cruciale entre les deux nations.

La Jordanie peut se permettre de snober publiquement Israël sans s’inquiéter de la réaction de Jérusalem, affirme Efraim Inbar, président du Jerusalem Institute for Strategy and Security. « Les Jordaniens se permettent toute sorte de choses parce qu’ils savent pertinemment que nous n’avons pas d’autre choix que d’entretenir de bonnes relations avec le pays qui partage la frontière la plus longue avec Israël. »

Cette relation entre les deux pays est une préoccupation sécuritaire vitale, mais elle ne peut être comparée aux liens avec les États-Unis, d’une importance capitale, et la victoire de Netanyahu augure de graves problèmes à Washington.

Les démocrates de la Maison Blanche cachent à peine leur répugnance à l’égard de Netanyahu, qui avait ouvertement attaqué l’accord conclu avec l’Iran devant le Congrès sous l’administration Obama et qui était devenu un intime de Donald Trump lorsque le républicain avait pris le pouvoir. Et aujourd’hui, ils vont devoir trouver un moyen de travailler avec lui.

« L’administration Biden et les anciens responsables de l’administration Obama qui sont à la tête de son appareil national de sécurité éprouvent une haine viscérale à l’égard de Bibi Netanyahu – ce qui va rendre très difficile la coopération », explique Danielle Pletka, spécialiste d’études de politique étrangère et de défense au sein de l’American Enterprise Institute.

Danielle Pletka (Crédit: AEI, autorisation)

« Il n’est évidemment pas populaire, ce n’est pas un secret », souligne Natan Sachs, chercheur à la Brookings Institution. « Il y a de nombreux antécédents et il faut se rappeler qu’au sein de l’administration Biden, il y a de nombreuses personnes qui travaillaient avec l’administration Obama, une époque où les relations étaient réellement mauvaises ».

Si la Maison Blanche avait tenté d’améliorer les liens quand Bennett et Lapid étaient au pouvoir, la Maison Blanche sera dorénavant « bien moins soucieuse à l’idée de faire des vagues », continue Sachs.

Beaucoup de pays européens ont également peu de patience à l’égard de Netanyahu, qui avait renforcé les relations avec des anti-libéraux comme Viktor Orban, en Hongrie, et aidé à mettre en place une coalition d’alliés originaires des pays d’Europe centrale, une alliance qui avait créé le fossé au sein de l’Union européenne.

Parmi les dirigeants européens qui ont félicité Netanyahu jeudi, Orban, le secrétaire d’État de Trump Mike Pompeo, et la nouvelle dirigeante d’extrême-droite de l’Italie, Giorgia Meloni.

Une quantité connue

Même s’il est probable que la perspective du retour de Netanyahu suscite des inquiétudes dans certains pays, beaucoup de choses ont changé depuis qu’il a quitté le pouvoir. La signature d’un accord sur le programme nucléaire iranien semble peu vraisemblable, et l’Europe comme les États-Unis sont bien plus inquiets face à l’invasion russe de l’Ukraine et à la crise énergétique dangereuse que face aux politiques nationales des membres de l’UE ou d’alliés comme Israël.

« Ils ne vont pas chercher le combat », a dit Sachs, en évoquant les Américains. « Ils ont suffisamment de problèmes ailleurs. »

Sur la Russie et l’Ukraine, Netanyahu ne changera probablement pas le cours des événements en fournissant des armes à l’Ukraine. Il a évité de critiquer de manière significative le positionnement qui avait été adopté par Bennett et Lapid face à la guerre et il avait même parfois salué leur prudence.

Le président ukrainien Volodymyr Zelensky, à gauche, et les journalistes Ilana Dayan, à droite, et Itai Anghel, au centre, dans un entretien diffusé le 31 octobre 2022. (Crédit : Yaniv Shabtay, Ronen Mayo – Uvda)

Netanyahu entretenait un lien étroit avec Poutine, et nombreux sont ceux qui s’attendent à un appel téléphonique de félicitations du maître du Kremlin une fois que Netanyahu aura repris ses fonctions.

De nombreux pays leaders – en particulier l’Europe et les États-Unis – aiment s’exprimer sur l’importance des valeurs sur la scène mondiale mais ce sont finalement les intérêts nationaux qui déterminent les relations entre les États.

Sous Netanyahu, sous Bennett et sous Lapid, Israël a établi clairement auprès de ses alliés qu’il était dans leur intérêt – pour leur sécurité, pour avoir accès à des technologies innovantes et à des solutions aux problèmes qui sont au cœur du bien-être des citoyens – d’entretenir des liens étroits avec Jérusalem.

La reprise des liens diplomatiques avec la Turquie avait été décidée parce qu’Ankara avait compris que ses intérêts économiques, diplomatiques et sécuritaires étaient mieux servis par une réconciliation avec Israël qu’avec d’autres rivaux régionaux. Le président turc Recep Tayyip Erdogan a rapidement déclaré que cette détente continuerait que Lapid ou que Netanyahu soit au pouvoir, et ce malgré l’animosité personnelle qu’il nourrit à l’encontre du chef du Likud.

« Nous voulons maintenir durablement nos relations avec Israël sur la base du respect mutuel pour les sensibilités de chacun et sur la base des intérêts partagés indépendamment du résultat des élections », a commenté le bureau d’Erdogan mercredi sur Twitter. « Tant que les valeurs sont respectées, je crois que cette diplomatie gagnant-gagnant bénéficiera non seulement à la Turquie et à Israël, mais aussi à la région toute entière. »

Des propos qui ont marqué une volte-face spectaculaire face aux accusations lancées à l’égard de Netanyahu, qu’Erdogan avait qualifié de « terroriste » et de « génocidaire ».

Mais même pour ceux qui ne s’entendent pas avec lui, Netanyahu est une personnalité que connaissent les grands dirigeants du monde, qui ont été en relation avec lui pendant de longues années.

« Ce n’est pas Netanyahu, la nouveauté », s’exclame Inbar. « La nouveauté, c’est Ben Gvir ».

Le facteur Ben Gvir

Un grand nombre des alliés d’Israël observeront de près le rôle qui va être attribué à Ben Gvir, et si les récents signaux qu’il a pu donner d’une volonté d’adopter une orientation plus modérés sont indicateurs du comportement qu’il aura une fois qu’il sera aux responsabilités.

Un dossier où il est susceptible d’attiser des tensions – et ce sera en particulier le cas s’il prend le contrôle de la police en tant que ministre de la Sécurité intérieure – est le mont du Temple. Ben Gvir pousse Israël à imposer sa souveraineté sur le lieu saint en y autorisant la prière juive, mais toute tentative entreprise sur le mont pourrait entraîner une escalade des tensions terrible avec les partenaires arabes de l’État juif, pas seulement avec la Jordanie.

Aux Émirats arabes unis, à Bahreïn et au Maroc, le soutien en faveur des Accords d’Abraham s’est progressivement érodé depuis leur signature, en 2020. Les émeutes à Jérusalem liées à des politiques dont l’extrême-droite de la coalition pourrait être à l’origine viendraient encore abîmer ce soutien.

Et pourtant, les pays ne souhaitent pas s’écarter de ces accords. Ils les ont signés en sachant très bien qu’ils devraient traverser des périodes occasionnelles de turbulences – avec notamment les deux récentes opérations militaires contre les groupes terroristes de Gaza. Ce sont des pactes à long-terme, sur la base de l’évaluation des intérêts nationaux.

Après leur réunion au sommet du Neguev, le ministre des Affaires étrangères de Bahreïn, Abdullatif bin Rashid al-Zayani, à gauche, le ministre égyptien des Affaires étrangères, Sameh Shoukry, le ministre israélien des Affaires étrangères, Yair Lapid, le secrétaire d’État américain, Antony Blinken, le ministre marocain des Affaires étrangères, Nasser Bourita, et le ministre des Affaires étrangères des Émirats arabes unis, Sheikh Abdallah bin Zayed Al Nahyan, discutent tout en posant pour une photo, lundi 28 mars 2022, Sde Boker, en Israël. (Crédit : Jacquelyn Martin/AP Photo)

Sachs note que les démocrates vont avoir du mal à accepter la présence de Ben Gvir, et l’idée qu’Israël et les États-Unis ont encore des valeurs partagées.

Pletka considère également que la présence de Ben Gvir au sein du gouvernement sera un facteur significatif dans les relations entre Israël et les États-Unis : « Il permettra à Israël – et aux Américains qui haïssent le Likud – de dire toutes ces choses qui étaient tues parce qu’elles ne pouvaient pas décemment être exprimées ».

Mais elle affirme que les fondations de la relation bilatérale ne sont pas en danger : « Israël et les États-Unis peuvent continuer leur coopération en matière de défense, de renseignement et d’économie – une coopération indépendante de celui qui est au pouvoir à Jérusalem ».

L’Europe a des intérêts similaires dans le maintien de ses liens étroits avec l’État juif, estime Asger Christensen, membre danois du parlement européen qui était présent en Israël pendant les élections avec ELNET, une organisation qui œuvre au renforcement des relations entre l’Europe et Israël.

« C’est la décision prise par Israël et nous coopérerons avec cette décision », dit-il. « Nous voulons élargir les relations avec Israël en Europe ».

D’autres puissances mondiales, comme la Chine et l’Inde, ne se soucient guère de la composition du prochain gouvernement de Netanyahu.

« Ces pays se moquent de Ben Gvir, ils s’en moquent complètement », dit Inbar. « Ils veulent des technologies israéliennes. Bibi est un leader mondial et Ben Gvir ne les dérange pas. »

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