Israël lutte contre les faux profils et les ingérences électorales
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Israël lutte contre les faux profils et les ingérences électorales

A la veille des municipales, la cyber-unité nationale révèle qu'elle a demandé à Facebook de fermer des milliers de comptes qui répandent de fausses informations sur les candidats

Les urnes contenant les bulletins de vote des élections municipales du pays sont déposées au siège de la Commission électorale centrale pour le dépouillement, le 22 octobre 2013. (Yossi Zeliger/FLASH90)
Les urnes contenant les bulletins de vote des élections municipales du pays sont déposées au siège de la Commission électorale centrale pour le dépouillement, le 22 octobre 2013. (Yossi Zeliger/FLASH90)

Alors que les élections municipales approchent à grands pas et que les rumeurs selon lesquelles des élections nationales pourraient avoir lieu peu de temps après, la cyber-agence officielle israélienne a révélé la naissance de ce qui pourrait être une tentative majeure visant à influencer les électeurs israéliens via les réseaux sociaux qui ont terni les élections présidentielles américaines en 2016, avec des experts dans ce domaine, qui ont indiqué que cette révélation met en lumière les failles du pays pour s’opposer au cyber piratage politique.

Reconnaissant pour la première fois qu’un organisme gouvernemental israélien travaille en collaboration avec des géants des réseaux sociaux en ligne afin d’empêcher les manœuvres actives d’ingérence électorale, la Direction nationale de la cyber-sécurité a déclaré que des milliers de faux comptes Facebook créés pour diffuser de fausses informations sur des candidats politiques israéliens ont été mis hors ligne sur la demande de l’agence.

Toutefois, l’organe du cyber-espace, qui est géré par le cabinet du Premier ministre, refuse catégoriquement de détailler davantage la question – ce qui suscite des inquiétudes quant à son manque de transparence et à la possibilité de manipulation politique.

Refusant catégoriquement de répondre aux questions du Times of Israel, l’organisme, d’une part, et le Bureau du Premier ministre lui-même, d’autre part, ont refusé de préciser pourquoi les comptes méritaient d’être fermés, combien l’ont été, et s’ils étaient gérés par des gouvernements ou des organismes étrangers.

Un membre de la Knesset du parti Koulanou a déclaré que les mesures prises par la Direction nationale sont trop tardives pour protéger le vote de mardi et a averti que l’ingérence électorale va certainement s’aggraver avant les élections législatives de l’année prochaine.

S’exprimant devant la Commission scientifique et technologique de la Knesset la semaine dernière, lors d’une session largement ignorée par les médias israéliens, Erez Tidhar, le chef de l’Unité des protections individuelles de la Direction nationale de la cyber-sécurité, a déclaré que des responsables israéliens avaient contacté Facebook dans le cadre des efforts pour protéger les élections municipales qui doivent avoir lieu ce mardi, et confirmé que ces comptes supprimés faisaient partie des 583 millions que le géant des réseaux sociaux avait récemment fermés au premier trimestre de cette année du fait de leur diffusion supposée « de fausses nouvelles ».

Mardi, quelque 6,6 millions d’Israéliens âgés de 17 ans et plus seront appelés à voter pour les 251 conseils municipaux et régionaux lors des élections locales qui se tiendront dans tout le pays.

Erez Tidhar, chef de l’Unité des protections individuelles de la Direction nationale du cyber, s’exprimant devant la Commission scientifique et technologique de la Knesset, le 15 octobre 2018. (Capture d’écran)

M. Tidhar a reconnu que son unité, qui, selon lui, agit en tant que médiateur pour les critiques du gouvernement, s’efforçait depuis un certain temps de limiter les cyber-attaques sur toutes les plate-formes, et que la coopération avec Facebook avait permis à la société de supprimer « des milliers de comptes fictifs » avant les élections municipales et « de nombreux avatars [profil des réseaux sociaux] créés afin d’influencer l’opinion publique et de manipuler l’information ».

Tidhar a indiqué que des partis politiques israéliens étaient derrière certains de ces faux profils.

Israël, comme les gouvernements du monde entier, s’inquiète de l’ingérence d’Internet dans les élections, à la suite de l’ingérence présumée de la Russie dans les élections présidentielles américaines de 2016 et des rapports continus sur les efforts déployés par la Russie, l’Iran et d’autres États pour manipuler les plate-formes Internet et influencer le public dans ses opinions.

Selon Freedom House, une ONG américaine qui promeut la liberté et la démocratie, la manipulation et la désinformation en ligne ont joué un rôle important lors des élections dans au moins 18 pays l’an dernier.

Mais en révélant les efforts déployés pour influencer les élections locales, la Direction nationale de la cyber-sécurité a également souligné – ce qui est peut-être surprenant, étant donné le degré élevé de culture numérique d’Israël – les profondes faiblesses de la préparation d’Israël face aux tentatives de masse destinées à influencer les électeurs, ainsi que l’absence aiguë de surveillance à laquelle l’organisme lui-même est soumis.

Tout en admettant que les comptes Facebook avaient été supprimés à sa demande, la Direction a refusé de divulguer des détails sur les demandes spécifiques qu’elle a faites ou sur les usages malveillants des réseaux sociaux dont elle a pu avoir connaissance, notamment si les comptes avaient été ouverts de l’étranger, ce qui indiquerait une tentative venant de l’étranger qui viserait à porter atteinte à la démocratie israélienne.

S’exprimant devant la même commission de la Knesset la semaine dernière, le député du parti Koulanou Roy Folkman a révélé que ses collègues constataient déjà « des attaques massives et des atteintes à la vie privée » en ligne, « des éléments influents du système politique qui se servent de moyens qui sont à la limite du légal pour obtenir des informations sur les électeurs » et des interventions subventionnées « en utilisant de faux pseudos ».

Le député Koulanou, Roy Folkman, lors d’une réunion de faction le 11 juillet 2016. (Miriam Alster/Flash90)

En ce qui concerne les prochaines élections locales, il est déjà « trop tard », a-t-il déploré, mais on peut s’attendre à ce que les attaques menées en Israël et depuis l’étranger pour influencer les opinions des électeurs atteignent leur paroxysme pour les élections nationales.

Rachel Azaria, une élue de Koulanou, qui avait annoncé en juin qu’elle se présentait à la mairie de Jérusalem mais qui a retiré sa candidature le mois dernier, a déclaré à la commission avoir été victime d’un nombre « incompréhensible » de fausses informations.

Folkman a reproché au système israélien d’être totalement non préparé.

Aujourd’hui, il n’y a « aucun organisme gouvernemental doté d’outils, à l’exception de la Direction nationale de la cyber-sécurité », qui pourrait gérer des attaques venant de l’étranger, « mais là aussi je doute de leur degré de préparation », a-t-il ajouté.

Des lignes floues « terrifiantes »

M. Tidhar a déclaré à la commission qu’à ce stade, les cyber-activités illicites étaient « inquiétantes » et « dérangeantes » mais qu’elles ne constituaient pas une menace pour la démocratie.

Cette déclaration fait écho à d’autres faites plus tôt cette année par le directeur général du Bureau national de la cyber-sécurité lors d’une rare apparition publique lors de la conférence sur la cyber-sécurité organisée à Tel Aviv en juin dernier dans le cadre de la Cyber Week.

S’exprimant lors d’une table ronde, Eviatar Matania a minimisé les effets du piratage informatique sur les élections israéliennes par rapport aux Etats-Unis, qualifiant ce phénomène de « nuisance constante » mais pas de « menace majeure ».

Mais même si la Direction ne considère pas la menace qui pèse sur Israël comme grave, l’aveu que des milliers de comptes ont été supprimés à sa demande soulève un certain nombre de questions essentielles sur la politique israélienne concernant les faux comptes des réseaux sociaux et la procédure qui permet de les repèrer.

En Israël, le ministère de l’Intérieur est responsable de toutes les données relatives à la gestion des élections locales et nationales. Il supervise les isoloirs et gère les élections actuelles.

La Commission électorale centrale, actuellement présidée par l’un des juges de la Cour suprême Hanan Melcer et travaillant sous les auspices de la Knesset, est l’organe chargé de recevoir les plaintes du public concernant les comportements frauduleux en matière électorale.

Toutefois, à l’heure actuelle, la Direction nationale de la cyber-sécurité est chargée de toutes les interférences et ingérences liées à la cyber-criminalité, que ce soit à des fins terroristes ou d’incitation à la haine ou pour influencer les opinions politiques au moment des élections.

Le juge de la Cour suprême Hanan Melcer, qui préside également la Commission électorale centrale, arrive à la Cour suprême de justice de Jérusalem, le 11 septembre 2017. (Yonatan Sindel/Flash90)

La Direction nationale de la cyber-sécurité a été créée en décembre 2017 lorsqu’il a été décidé de fusionner les deux unités israéliennes chargées de la cyber-sécurité : le Bureau national du cyber-espace, chargé de diriger la stratégie, la politique nationale et le développement technologique du cyber-espace israélien, et l’Autorité nationale pour la cyber-sécurité, qui est l’organe opérationnel central de défense du réseau informatique du pays.

Le nouvel organe, qui fonctionne sous les auspices du Cabinet du Premier ministre, est responsable de tous les aspects de la défense dans la sphère civile.

La Direction nationale n’a pas le pouvoir de bloquer le contenu des réseaux sociaux en Israël, mais elle peut déposer une demande officielle auprès de Facebook, Twitter ou d’autres géants des réseaux sociaux pour qu’ils suppriment des messages ou comptes que l’agence gouvernementale juge inacceptables.

Au début de cette année, cependant, la Direction a failli se voir conférer des pouvoirs sans précédent et d’une portée considérable pour bloquer l’accès des internautes israéliens à une partie ou à la totalité d’un site Web.

Un projet de loi qui devait devenir loi a été bloqué quelques heures avant le vote final, quand le Times of Israel a découvert que la loi allait beaucoup plus loin qu’on ne le croyait au départ.

Alors que la proposition initiale visait à lutter contre l’incitation au terrorisme sur les réseaux sociaux, le projet de loi en question aurait permis la censure de « tout site web auquel le public ou une partie du public a accès, même si cet accès nécessite un mot de passe ou un code, qu’il soit payant ou gratuit, ou que le site soit situé en Israël ou à l’étranger ».

S’il avait été adopté, il aurait conféré au gouvernement le pouvoir de bloquer tout contenu de tout site Internet (y compris les sites d’information) jugé en violation des dispositions du code pénal israélien – le tout sur décision judiciaire administrative, sans jamais fournir les motifs.

Bien que ce projet de loi n’ait pas été adopté, les pouvoirs actuels de la Direction demeurent obscurs.

Image illustrative d’un écran d’ordinateur avec le message d’un site inaccessible « offline ». (AP Photo/Christophe Ena)

Manque de transparence

Après avoir reconnu que des comptes avaient en effet été supprimés, Tidhar a refusé de divulguer toute information sur les activités qui avaient été découvertes par l’agence. Il n’a pas répondu non plus aux questions répétées du Times of Israel sur le nombre de comptes qu’il a demandé à Facebook de supprimer, sur le nombre de comptes que le géant des réseaux sociaux a accepté de supprimer, sur les motifs invoqués pour leur suppression par la Direction, sur ceux qui ont été visés et si leur gestion était effectuée depuis Israël ou de l’étranger, ni si des responsables soupçonnaient que certains des comptes résultaient de la volonté d’un gouvernement étranger à influencer les élections israéliennes.

La Direction nationale, qui, en tant que département du cabinet du Premier ministre, a insisté pour que toutes les questions de presse passent par le porte-parole du Premier ministre Benjamin Netanyahu, a refusé de répondre à toutes ces questions.

En revanche, elle a réagi par un bref communiqué déformant ce que Tidhar avait dit à la commission et ne portant que sur la gestion directe des systèmes informatiques internes destinés à être utilisés lors des élections locales : « Le cyber-réseau national participe aux préparatifs des élections municipales », indique le communiqué.

Ni Tidhar ni aucun autre agent de la Direction n’étaient disponibles pour répondre à d’autres questions, a déclaré un porte-parole du Bureau du Premier ministre.

Tehilla Shwartz Altshuler, membre du conseil d’administration du Conseil national de la presse, chercheuse pour l’Institut israélien pour la démocratie et militante pour la protection de la vie privée, a déclaré au Times of Israel après la réunion de la Commission de la Knesset, avoir été scandalisée par la suppression des faux comptes sur l’initiative de la Direction nationale de la cyber-sécurité.

Tehilla Shwartz Altshuler, chercheur à l’Institut israélien pour la démocratie. (Autorisation)

« [Tidhar] a refusé de dire à la Commission combien de comptes ont été supprimés, comment ils l’ont été ou sur quelle base juridique ils l’ont été. Il a juste indiqué qu’il y en avait des milliers ».

« Un organisme qui n’est pas soumis à la Freedom of Information Act [loi d’accès à l’information] et qui n’a aucun pouvoir conféré par la loi se considère apte a supprimer des discours politiques, c’est horrible, » a-t-elle dit, en faisant référence au fait que cet organisme est défini comme faisant partie du dispositif de sécurité nationale israélien et non lié par la transparence, comme la plupart des autres organes gouvernementaux.

« La frontière entre la défense d’Israël contre d’autres pays et la participation aux élections israéliennes est floue », a poursuivi Shwartz Altshuler, avertissant que le fait de signaler et de supprimer un contenu en ligne compromettant pourrait être interprété comme une décision politique partisane et doit être ouvert à un examen public. « Nous ne pouvons pas permettre cela dans la démocratie israélienne ».

La députée Revital Swid, de l’Union sioniste qui fait partie de l’opposition, a déclaré à la Commission que le public avait le droit de savoir ce qui se passait « afin de comprendre qu’une telle attaque est en train de se produire ».

S’adressant à Tidhar, Swid a accusé, « Vous opérez plutôt dans l’obscurité. Vous supprimez des profils fictifs – et nous ne sommes pas contre cela – mais nous aimerions savoir quels sont les critères, comment vous travaillez, et nous croyons que cela devrait être accessible pour que nous puissions en juger. Vous dites que vous avez supprimé des milliers de profils, mais que vous n’êtes soumis à aucun contrôle. Personne ne vous a contrôlé. Le public n’est pas au courant. Il n’y a pas de transparence. C’est inacceptable. Ce que vous supprimez peut entraîner un grand déséquilibre dans la vie politique. »

M. Tidhar a insisté sur le fait qu’il n’y avait aucune possibilité d’utiliser la Direction nationale de la cyber-sécurité à des fins politiques partisanes, soulignant qu’elle ne se souciait ni des profils ni des contenus spécifiques et ne se préoccupait ni de l’identité des auteurs ni des cibles de l’attaque.

Par contre, a-t-il dit, l’agence s’est concentrée sur la recherche de schémas suspects de comportement en ligne, identifiés lorsque des milliers d’ordinateurs affichaient en même temps des documents contre des candidats particuliers en utilisant le même style, et où il n’y avait aucune preuve que des personnes réelles derrière les profils les avaient envoyés.

Quand une telle activité est constatée, « nous contactons Facebook et ce sont eux qui suppriment les profils », a-t-il expiqué, soulignant que l’organisme gouvernemental ne jouait qu’un rôle consultatif.

Faire face aux abus

Facebook, ainsi que WhatsApp et Instagram – tous deux propriétés de Facebook – sont les plate-formes préférées de la plupart des Israéliens.

Twitter, qui contrairement à Facebook, a tendance à ne pas coopérer avec les gouvernements, est un acteur mineur, en grande partie utilisé par les politiciens et par les médias.

La personne à qui la Direction adresse ses réclamations auprès de Facebook est Jordana Cutler, responsable des politiques et des communications au siège de Facebook en Israël, ancienne conseillère et proche collaboratrice de Netanyahu et de l’ambassadeur israélien aux États-Unis Ron Dermer. Avant de rejoindre le cabinet du Premier ministre en 2009, elle était membre de l’équipe de campagne du Likud pour les élections nationales de 2009.

Mme Cutler a déclaré à la commission de la Knesset que toutes les plaintes étaient traitées de la même manière, qu’elles émanent du Cabinet du Premier ministre ou des utilisateurs réguliers de Facebook, et que toutes les réunions avec la Direction nationale de la cyber-sécurité avaient été coordonnées avec la Commission électorale centrale.

« Nos règles communautaires sont les mêmes pour tout le monde, peu importe qui rapporte le contenu. Nous n’agissons que selon les règles de notre communauté », a déclaré Mme Cutler à la Commission de la Knesset, ajoutant que l’entreprise lancerait une campagne en Israël pour encourager le public à se plaindre s’il soupçonne des campagnes de désinformation politique.

Jordana Cutler (à gauche), responsable des politiques et des communications sur Facebook, et Tehilla Shwartz Altshuler, chercheuse à l’Institut israélien de la démocratie, au cours du programme Democracy in the Information Age (la démocratie à l’ère de l’information) de l’IID le 18 janvier 2018. (Oded Antman)

Facebook a considérablement renforcé le contrôle de son programme depuis l’année dernière, lorsqu’il a reconnu que des agents russes avaient mené avec succès des opérations d’influence politique visant à influencer l’élection présidentielle de 2016.

Il a également pris un certain nombre de mesures pour renforcer son fonctionnement à la suite des révélations faites plus tôt cette année selon lesquelles une société britannique de conseil politique, Cambridge Analytica, avait obtenu des données personnelles de millions d’utilisateurs Facebook et les avait utilisées sans leur permission à des fins politiques.

Facebook a désormais 20 000 personnes qui travaillent sur la sécurité et la sûreté, soit le double du nombre de l’année dernière, a déclaré le mois dernier le fondateur et PDG Mark Zuckerberg dans une mise à jour sur la préparation des élections américaines de mi-mandat le mois prochain dans laquelle il explique comment la société traite ces contenus.

« Nous utilisons des technologies de détection et des membres de nos équipes formés (qui se concentrent sur la recherche de contenus nuisibles tels que la propagande terroriste ou le spam frauduleux) nous aident à trouver des contenus et des comptes potentiellement violents et à les signaler pour examen. Ensuite, nous les examinons pour déterminer s’ils enfreignent les normes et prenons les mesures qui s’imposent. Les mesures prises peuvent inclure le retrait d’un élément de contenu de Facebook, le masquage de photos ou de vidéos qui peuvent déranger certains publics avec un avertissement ou la désactivation de comptes », a déclaré M. Zuckerberg.

Mark Zuckerberg, PDG et fondateur de Facebook, témoigne lors d’une audience de la Commission de l’énergie et du commerce de la Chambre des représentants des États-Unis sur Facebook au Capitole à Washington, DC, le 11 avril 2018. (AFP PHOTO / SAUL LOEB)

Il a également souligné plusieurs nouvelles lignes directrices qui exigent que toutes les publicités politiques aux États-Unis indiquent clairement qui les a payées et vérifient l’identité et la localisation de la personne à l’origine de l’annonce.

Suite à la publication de M. Zuckerberg, l’entreprise a annoncé un programme semblable pour le Royaume-Uni.

Mme Cutler a déclaré que l’entreprise travaillait en étroite collaboration avec le ministère de la Justice, qui dispose de sa propre cyber-unité dans le bureau du procureur de l’État, avec les députés concernés et les chercheurs universitaires, ainsi que les organismes gouvernementaux compétents actuels, pour prévenir la diffusion de désinformation.

Karine Nahon, présidente de l’Israel Internet Association et professeure agrégée à l’Université de Washington et au Centre interdisciplinaire Herzliya, a déclaré au Times of Israel que si de tels efforts étaient louables, Israël devrait exiger que Facebook mette également en œuvre ses mesures de transparence en matière de publicité politique américaine et britannique en Israël.

Maires et partis, au cœur de la désinformation en ligne

Dans sa dernière récurrence, les « fausses nouvelles » [fake news] ont pris de l’importance immédiatement après les élections américaines de 2016, lorsque plusieurs médias grand public ont dénoncé l’omniprésence d’une filière des réseaux sociaux qui avait produit toute une série de fausses nouvelles concernant Hillary Clinton, candidate du Parti démocrate. Un rapport décrit des centaines d’articles de « fausses nouvelles », rédigées de manière anonyme par des rédacteurs de contenu soutenus par la Russie et diffusées sur Internet par des robots automatiques.

En Israël, le premier exemple de ce phénomène moderne – qui présentait à la fois des caractéristiques de « fausses nouvelles » et de diffusion massive de ces informations par le biais de coordonnées personnelles – remonte aux élections nationales de 2015.

A 12h23 le jour de l’élection, Netanyahu a posté un message sur Facebook avertissant que « la droite est en danger », que les électeurs arabes étaient nombreux, qu’ils étaient « amenés en bus aux bureaux de vote par des ONG de gauche » et que ses partisans devaient redoubler d’efforts pour remporter le scrutin et « combler l’écart ».

Netanyahu est apparu dans un clip vidéo sur ses réseaux sociaux et des milliers d’électeurs ont reçu des textos contenant ce clip.

Selon les instituts de sondage, dont les premiers résultats donnaient Netanyahu plus ou moins au même niveau que son rival Isaac Herzog, président de l’Union sioniste, le message a été déterminant dans la victoire du Premier ministre.

Mais cela était faux. Le vote arabe n’a été que légèrement plus élevé que les années précédentes et seulement dans un très petit nombre de bureaux de vote. Il n’y avait rien de comparable avec la hausse massive dont Netanyahu avait prévenu. Il n’y avait pas de bus transportant des foules d’électeurs arabes.

Ironiquement, c’est une parodie de ce message qui a déclenché les premiers avertissements israéliens d’une action en justice pour s’attaquer aux « fausses nouvelles », le Likud menaçant de poursuivre en justice les créateurs d’un faux compte prétendant être Netanyahu.

Nahon, qui a beaucoup écrit sur la façon dont les plateformes en ligne peuvent déformer notre sens de la réalité grâce à des outils comme les algorithmes, croit que Facebook est largement responsable de l’écart entre les attentes des électeurs de gauche lors des élections de 2015 et la réalité de la victoire de Netanyahu.

En fournissant aux électeurs des informations avec lesquelles ils ont tendance à être d’accord, Facebook sert à renforcer nos croyances existantes plutôt qu’à nous fournir d’autres points de vue à prendre en considération, a ajouté Mme Nahon.

Des confettis tombent devant une affiche du Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu alors que les partisans de son parti, le Likud, se préparent à participer aux festivités dans l’attente des résultats officiels des élections législatives du 17 mars 2015 (crédit photo : AFP / JACK GUEZ)

En août, Nahon a écrit au juge Melcer pour l’avertir des tentatives d’influencer (PDF en hébreu) le résultat des élections en Israël et lui demander de mener un débat public sur ce sujet avec les représentants des partis politiques, des plateformes des réseaux sociaux et des cyber-entreprises.

« De mon point de vue, en Israël aussi, il y a des tentatives – externes et internes – de manipuler et d’influencer le discours public et les élections », écrit Nahon. « Ces tentatives augmenteront et deviendront plus sophistiquées à l’approche des élections israéliennes. »

Lors de la réunion de la commission de la Knesset, Nahon a cité une étude indiquant qu’en général (pas spécifiquement pendant les campagnes électorales), 15 à 20% de tous les profils de réseaux sociaux sont soit trafiqués (une personne réelle se présente en tant qu’une autre personne réelle), fictifs (créés au nom de personnes inexistantes) ou robotisés (comptes faux et automatiques visant à influencer des opinions sans que personne de réel ne soit derrière eux).

Mme Nahon a déclaré à la commission de la Knesset que ce sont souvent les maires et les candidats aux élections qui créaient des comptes fictifs en Israël, alors que les directeurs de campagne consacraient 75 à 85 % de leur budget total aux campagnes Internet.

Karine Nahon, Présidente de l’Israel Internet Association et professeure associée à l’Université de Washington et au Centre interdisciplinaire Herzliya, (Capture d’écran)

L’utilisation de fausses nouvelles dans les campagnes locales semble avoir été influencée par les méthodes de manipulation similaires utilisées par les personnalités et partis politiques nationaux.

En août, le quotidien israélien Yedioth Ahronoth a publié un article sur l’utilisation de trolls (de vraies personnes qui publient des informations incendiaires anonymement) pour diffamer leurs rivaux, la désinformation, y compris les fake news, et l’achat de logiciels visant à permettre un profilage comportemental des usagers.

Au cours du même mois, la chaîne d’information Hadashot a découvert « des centaines et des milliers de comptes suspectés d’être des faux qui sont utilisés à des fins politiques, tant par les grands partis que par les municipalités de Herzliya, Nahariya, Haïfa, Tibériade, Yavne, Kiryat Motzkin, Hod Hasharon et beaucoup d’autres ».

« Ce que je crains, a dit Mme Nahon devant la commission, et je ne mentionnerai pas les politiciens, c’est qu’il y ait deux niveaux d’opérateurs de robots dans la politique israélienne… Les politiciens sophistiqués qui dépensent beaucoup de leur argent en robots et ne seront probablement pas pris » et les nouveaux venus, dont deux ont déjà été arrêtés.

Mme Nahon a déclaré au Times of Israel que des plate-formes comme Facebook étaient capables d’attraper les transgresseurs en ligne, mais qu’elles ne voulaient pas le faire savoir au grand public. Ils doivent être plus transparents, a-t-elle exhorté.

Dans un cas flagrant de manipulation de Facebook, le président de Yesh Atid, Yair Lapid, s’est publiquement plaint en juin de cette année que l’Union sioniste menait « une attaque énorme de fausses nouvelles contre Yesh Atid, et contre moi personnellement », en désignant Avi Gabbay, président du parti, comme étant derrière cette campagne.

Interrogé au sujet d’exemples d’une telle malveillance à son égard, un responsable du parti Yesh Atid a cité les tweets anti-Lapid de Topaz Luk et Yonatan Erich, conseillers en réseaux sociaux respectivement du cabinet du Premier ministre et du parti Likud, et plusieurs pages Facebook qui partagent des billets et des memes ridiculisant Lapid.

L’une de ces pages, intitulée « Enough Yair« , montrait plusieurs signes révélateurs d’un financement important, ses messages étant largement diffusés par le biais de publicités Facebook payantes.

Une semaine plus tard, Hadashot rapportait que la campagne était menée par une société de médias en ligne appelée Spotlight Political Investigations et était financée par l’Union sioniste à hauteur d’un million de shekels (250 000 euros).

Après une enquête plus approfondie, le Times of Israel a découvert que la société s’appelait en fait Spotlight Digital Investigations, dont les archives publiques montrent qu’elle appartient au militant de l’Union sioniste Gil Lemel, qui est également copropriétaire de la société de marketing numérique FST21 avec l’ancien Premier ministre Ehud Barak. Un porte-parole de Barak a dit qu’il n’avait rien à voir avec Spotlight Digital Investigations.

Dans un exemple de manipulation de Facebook pour biaiser les élections municipales de cette semaine, quelqu’un a piraté le profil du Mouvement pour un gouvernement de qualité pendant 24 heures afin de salir un candidat à la mairie du Conseil régional de Basse Galilée.

Dans l’une des campagnes électorales locales les plus virulentes, à Kiryat Motzkin, au nord de Haïfa, Tvi « Tziki » Avishar, 40 ans, est en lutte contre le maire Haim Tzuri, 74 ans, qui dirige la ville depuis 1993.

Avishar a déclaré au Times of Israel qu’il avait la preuve qu’un faux site Facebook, conçu pour ressembler à son vrai site, avec logo et photos, avait été créé par un employé municipal proche du maire il y a plus d’un an, et que les employés municipaux avaient reçu la consigne de « Liker ».

Le site, qui diffusait de la désinformation, annonçait récemment qu’Avishar s’était retiré de la course.

« Facebook a dit que ce n’était pas contraire aux règles de leur communauté et je l’ai signalé à la police locale, mais ils n’ont rien fait », a déclaré Avishar, après avoir signalé l’affaire à Shakuf, un groupe de médias citoyens.

Une fausse page de profil au nom de Tzvika Tziki Avishar, candidat à la mairie de la ville de Kiryat Motzkin, au nord du pays. (Autorisation)

La page a finalement été supprimée plus tôt ce mois-ci.

Dans sa réponse, le conseil municipal a accusé Avishar de « fausses nouvelles » et d’“essayer d’entraîner le discours public vers le bas, et de le priver de substance”. La réponse alléguait également qu’Avishar faisait l’objet d’une enquête pour malversations financières, une accusation qu’Avishar a niée avec véhémence.

Ces dernières années, Tzuri a fait l’objet d’un battage médiatique.

Le mois dernier, le bureau du procureur a classé une affaire de corruption contre lui, tout en décidant d’inculper sept autres personnes, dont un proche associé.

En décembre, selon le journal économique Globes, un journal local de la région de Krayot, au nord de Haïfa, a publié un numéro spécial intitulé « Golden Badge » consacré à l’activité des maires de la région.

Le journal local a encensé Tzuri, le décrivant comme responsable d’actes de magie et de génie dans la ville et le citant en déclarant qu’être maire était « une mission, pas un métier ».

Il s’est avéré par la suite qu’il avait utilisé des fonds municipaux pour payer l’article et que c’était le service de son porte-parole qui avait rédigé les questions et réponses.

En plus de diffuser de fausses nouvelles, Nahon et Shwartz Altshuler ont également mis en garde contre la facilité avec laquelle les acteurs politiques peuvent utiliser les réseaux sociaux pour accéder aux informations les plus privées du public afin de manipuler les électeurs, et contre le manque de protection législative contre les abus.

« Nous sommes tous en danger », a dit Shwartz Altshuler au Times of Israel.

« Le gouvernement ne fait rien pour le moment pour nous protéger. Nous ne comprenons pas à quel point nous sommes influencés et du point de vue juridique, la campagne électorale sur les médias numériques est un véritable Far West », a-t-elle ajouté.

Les campagnes électorales locales en Israël ont clairement montré que les données personnelles font également l’objet de nombreux abus.

Le ministre des Affaires de Jérusalem, Zeev Elkin, prend la parole au Centre des affaires publiques et de l’État de Jérusalem, le 13 septembre 2017. (Hadas Parush/Flash90)

A Jérusalem, des SMS qui semblaient provenir de la municipalité sont apparus sur les téléphones des habitants pour promouvoir la candidature à la mairie de Zeev Elkin, actuellement ministre de la Protection de l’environnement et des Affaires de Jérusalem et a le soutien du Premier ministre pour cette fonction.

Elkin a nié sa responsabilité et la municipalité a informé le Mouvement pour un gouvernement de qualité, un observatoire gouvernemental irréprochable, qu’elle n’était pas derrière les messages ; elle n’a pas dit comment l’accès aux dossiers des habitants avait été obtenu.

Elkin a également été la cible d’une campagne défavorable anonyme, qui a envoyé des messages à des milliers de téléphones portables d’électeurs, décrivant le candidat comme « Gargamel« , le magicien maléfique fictif dans la bande dessinée Les Schtroumpfs.

Lundi, Elkin a accusé son rival Moshe Lion d’être derrière cette campagne « antisémite », affirmant que la comparaison « puait les insultes péjoratives contre les Juifs aux heures les plus sombres de l’histoire passée ».

Lion n’ayant pas encore réagi à l’accusation, Elkin a déposé une plainte contre lui auprès de la Commission électorale centrale, qui devra maintenant décider si les lois actuelles de la campagne interdisent ce type de communication.

Des Fake news « pas illégales ».

Nahon et Shwartz Altshuler conviennent que c’est la Commission électorale centrale, et non la Direction nationale de la cyber-sécurité, qui doit traiter des ingérences en ligne pendant et au cours des élections.

La protection juridique des électeurs découle principalement de la Loi électorale (Méthodes de propagande) de 1959, qui interdit l’utilisation à des fins de propagande électorale d’argent, de terrains ou de biens appartenant à un organisme gouvernemental, local ou national.

Cette loi a été rédigée avant l’avènement de l’Internet et traite principalement des affectations pour les publicités télévisées et les panneaux d’affichage.

Le maire de Jérusalem Nir Barkat célèbre sa victoire aux élections municipales du 23 octobre 2013 (Yonatan Sindel/Flash90).

Après les élections nationales de 2015, Salim Joubran, alors président de la Cour suprême de justice et de la Commission électorale centrale, a qualifié cette loi d’“archaïque” et s’est plaint qu’elle ignore « l’outil médiatique le plus populaire, en général, et encore plus pendant une campagne électorale – Internet ».

Au cours des dernières années, il y a eu des décisions qui ont élargi la définition de bien public pour inclure les sites Web et les pages Facebook des municipalités – même les pages Facebook des maires.

Dans un cas, il y a plusieurs années, 6 000 « Likes » sur la page Facebook de la ville du centre d’Israël de Hod HaSharon ont été transférés sur la page privée Facebook du maire. Tout ce qu’il a posté a atteint ces 6 000 pages, qui ont par la suite été jugées comme constituant un « bien public » qui était hors limites pour une campagne politique.

Le maire de Hadera, Tzvika Gendelman (à gauche), rencontre le rabbin Shalom Cohen, président du Conseil des sages de la Torah du Shas, le 12 février 2017. (Yaakov Cohen/Flash90)

Dans une autre affaire ayant valeur de précédent, en mai, la municipalité de Hadera et son dirigeant Zvika Gendelman (arrêté en juin pour pots-de-vin, corruption et infractions fiscales) ont convenu dans un accord extrajudiciaire approuvé par le tribunal de district de Haïfa, de cesser de bloquer à certains habitants l’accès au site Facebook du conseil municipal et du maire, et de mettre un terme aux commentaires négatifs.

Tout citoyen peut déposer une plainte auprès de la Commission électorale centrale au motif qu’un parti ou des candidats ont enfreint la loi.

Le juge qui préside la commission – toujours membre en exercice de la Cour suprême – interprétera le droit existant et sa décision créera un nouveau précédent qui aura force de loi et qui ne pourra être contesté que devant la Cour suprême.

Le porte-parole de longue date de la commission, Giora Pordos, a expliqué que les plaintes concernant les campagnes électorales en ligne seraient tranchées en tenant compte de l’interdiction actuelle sur le contenu raciste ou encourageant la violence dans les campagnes.

« Nous ne sommes pas tenus de faire la distinction entre vérité et mensonge », a-t-il indiqué au Times of Israel. « Ce n’est pas du ressort de la commission. »

M. Pordes a déclaré que « chaque plainte sera tranchée en fonction de ses propres critères dans le cadre de la loi », mais que la diffusion de « fausses nouvelles » n’était pas illégale en soi.

En novembre, un comité présidé par l’ancienne présidente de la Cour suprême Dorit Beinisch et chargé d’examiner les règlements électoraux et les campagnes électorales a remis son rapport au président Reuven Rivlin.

Un projet de loi qui reflète essentiellement toutes les recommandations du Comité Beinisch est actuellement en attente de sa première lecture en séance plénière de la Knesset.

Ce projet de loi, s’il est adopté dans sa forme actuelle, donnera plus de pouvoirs juridiques à la Commission électorale centrale en lui permettant d’imposer une amende aux personnes qui ne se conforment pas à une directive.

Elle vise à renforcer les règles contre les campagnes racistes ou incitant à la violence et à réprimer les fausses nouvelles en obligeant les auteurs de tout contenu politique payant, y compris les commentaires, à s’identifier publiquement – une mesure qui s’appliquera à la fois à Internet et aux supports de campagne plus traditionnels, comme les affiches.

Des membres de la Commission électorale centrale vérifient les listes électorales, le 24 février 2015. (Renée Gert-Zand/Times of Israel)

Si elle est adoptée dans sa forme actuelle – la position des partis ultra-orthodoxes à la Knesset reste à voir – son exigence d’identification s’étendra aux affiches pashkevill communément collées sur les murs des quartiers ultra-orthodoxes. Utilisés pour transmettre différents types d’informations ou d’exhortations, les pashkevillim sont souvent anonymes et utilisés pour déconsidérer une personne ou un groupe particulier.

La difficulté sera de faire respecter l’interdiction de l’anonymat pour les campagnes payantes, ce qui explique en partie pourquoi Melcer et d’autres hauts responsables de la Commission électorale centrale ont rencontré la semaine dernière à Jérusalem Sean Evins, qui dirige la section Politique et communication gouvernementale de Facebook en Europe, au Moyen Orient et en Asie.

Les urnes contenant les bulletins de vote des élections municipales du pays sont déposées au siège de la Commission électorale centrale pour le dépouillement, le 22 octobre 2013. (Yossi Zeliger/FLASH90)

Entre-temps, Shwartz Altshuler dirige un comité chargé de mettre à jour la loi de 1981 sur la protection de la vie privée, qui couvre également les élections et qui interdit déjà l’utilisation de renseignements personnels à des fins autres que celles pour lesquelles ils ont été recueillis, sans le consentement de l’intéressé.

Il est peut-être trop tard pour les prochaines élections locales. Il se peut même qu’il soit trop tard pour les prochaines élections nationales, peu importe quand elles auront lieu. Mais Shwartz Altshusher dit qu’elle espère que les efforts, ainsi que les récentes révélations, stimuleront un changement pour empêcher la manipulation des élections en ligne de nuire irrémédiablement à la démocratie israélienne.

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