Jérusalem-Est atteint un record de démolitions de maisons
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Jérusalem-Est atteint un record de démolitions de maisons

Alors que la situation sanitaire à Jérusalem-Est s'aggrave, la municipalité recommence à démolir des maisons, jetant les habitants à la rue pendant la crise économique due au virus

Un membre de la famille Abu Sbeih de Jérusalem-Est honore une tradition du Ramadan de brandir une lanterne dans le salon, avant la démolition de la maison familiale. (Iyad Abu Sbeih)
Un membre de la famille Abu Sbeih de Jérusalem-Est honore une tradition du Ramadan de brandir une lanterne dans le salon, avant la démolition de la maison familiale. (Iyad Abu Sbeih)

C’est au début du mois d’août, alors qu’une nouvelle vague d’infections de coronavirus balaie Jérusalem, que Wael Tahan, un habitant de Silwan, reçoit la lettre qu’il a toujours redoutée : la maison de sa famille de près de 30 ans doit être démolie par les autorités israéliennes, qui affirment qu’elle a été construite illégalement.

« Nous avons tout fait pour être dans la légalité. Nous avons fait tout ce que la municipalité a demandé, nous avons fait venir un ingénieur, travaillé avec des avocats, nous sommes allés devant les tribunaux », a déclaré Tahan au Times of Israel.

Le 8 août, les bulldozers sont arrivés et ont exécuté les ordres, qui ont soudain jeté à la rue 25 membres de la famille élargie de Tahan, désormais sans abri.

« Nous avons vécu tous ensemble dans cette belle maison qui est la nôtre », a déclaré Tahan. « Maintenant, tout est détruit, et tout le monde est séparé. »

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Les autorités israéliennes ont considérablement accéléré le nombre de démolitions de maisons à Jérusalem-Est cette année, malgré la pandémie de coronavirus et la crise économique qui l’accompagne. Environ 89 immeubles d’habitation ont été démolis depuis le début de 2020, contre 109 sur l’ensemble de l’année dernière. En seulement trois semaines en août, 24 maisons ont été démolies selon Ir Amim, une organisation à but non lucratif qui se concentre sur le conflit israélo-palestinien à Jérusalem.

Ir Amim a rapporté que dans 58 cas, les résidents de Jérusalem-Est ont dû démolir eux-mêmes leurs habitations : depuis qu’une loi de 2017 a augmenté les amendes pour construction illégale, les résidents peuvent se voir facturer des frais importants pour les travaux de démolition, ce qui en conduit beaucoup, une fois la décision prise [par la municipalité], à prendre les choses en mains et à procéder eux-mêmes à la destruction.

La municipalité de Jérusalem prétend depuis longtemps qu’elle démolit lorsque les résidents palestiniens de Jérusalem-Est construisent illégalement et sans permis.

« Les ordres de démolition sont exécutés de manière équitable et conformément aux décisions de justice », a déclaré la municipalité en réponse à une question du Times of Israel.

Les groupes de défense des droits font valoir que les Palestiniens qui essaient de construire légalement leurs maisons sont confrontés à un système discriminatoire qui ne leur laisse aucune autre option réaliste que la construction illégale.

Selon Ir Amim, sur plus de 21 000 logements qui ont été proposés sur plans à Jérusalem en 2019, moins de 8 % se trouvaient dans des quartiers palestiniens, alors que les Palestiniens représentent 38 % de la population de la capitale. Ces plans d’ensemble sont une condition préalable à l’obtention de permis de construction légale.

La police arrive devant l’immeuble des Tahans, dans le quartier de Silwan à Jérusalem-Est, en vue de sa démolition. (WAFA)

« Nous voulons construire légalement. Nous voulons respecter la loi. Ceux qui construisent leur maison illégalement le font contre leur gré, car ils n’ont pas d’autre choix », a déclaré Daoud Siyam, un militant local de Silwan.

Une brève trêve a prévalu pendant la première vague de la pandémie et, pour la première fois depuis des années, la municipalité a temporairement suspendu la démolition de maisons palestiniennes construites illégalement.

À l’époque, cela semblait faire partie d’une nouvelle attitude du maire de Jérusalem. Moshe Lion a en effet indiqué qu’il cherchait à forger une nouvelle relation avec les résidents palestiniens de Jérusalem, qui entretiennent depuis longtemps des relations tendues avec la municipalité.

En février, Lion a gelé les démolitions de maisons à Issawiya après avoir consulté les dirigeants locaux. Il a rendu visite à Malek Issa, un jeune garçon qui a perdu un œil à cause d’une balle en caoutchouc tirée par la police des frontières. Et des militants palestiniens ont salué sa réponse à la première vague de la pandémie de coronavirus.

Fin mai, le virus apparemment circonvenu, la municipalité a repris la démolition de maisons. Alors la deuxième vague d’infections a commencé – beaucoup plus longue et plus étendue que la première. Jérusalem compte désormais 3 386 cas de coronavirus actifs, le nombre le plus élevé du pays.

Les résidents palestiniens de Jérusalem-Est font face à des taux d’infection sans précédent. Selon le quotidien Haaretz, la semaine dernière 41 % des tests effectués sur les Palestiniens de la ville se sont révélés positifs, contre une moyenne nationale de 7 %.

Alors même que la crise s’aggrave, les autorités ne sont pas revenues à la politique antérieure de suspension des démolitions.

« Je pense que Lion se soucie des résidents de Jérusalem-Est, contrairement à ses prédécesseurs », a déclaré Siyam. Il a comparé Lion à l’un des maires les plus vénérés de Jérusalem, Teddy Kollek, affirmant que les deux cherchaient à construire des ponts de part et d’autre de la ligne de division.

Le maire de Jérusalem, Moshe Lion, à la 17e Conférence annuelle de Jérusalem du groupe « Besheva », le 25 février 2020. (Yonatan Sindel / Flash90)

« Mais je pense que la question n’est pas entièrement entre ses mains. Il doit y avoir une décision du gouvernement national pour remédier à la négligence à Jérusalem-Est. »

Un chercheur d’Ir Amim, Aviv Tatarsky, a déclaré : « L’État a déjà reconnu que ce n’était pas le moment opportun pour démolir les maisons. Quant à savoir pourquoi ils ont décidé d’une politique en mars et d’une autre maintenant, c’est une question à poser à l’État. »

La municipalité de Jérusalem a refusé de confirmer ou infirmer un changement de politique.

L’économie de Jérusalem-Est a été gravement affectée par la pandémie. La majorité des habitants de Jérusalem-Est travaillent dans le tourisme ou dans les services, deux secteurs qui ont subi de graves pertes.

« En pleine crise économique, perdre sa maison est évidemment un double coup dur », a déclaré Tatarsky.

Tahan est un chauffeur de camion à ordures, un employé municipal, donc contrairement à d’autres, son travail est resté régulier. Mais il ne peut envisager d’acheter une nouvelle maison, dit-il. Sa famille s’est entassée dans diverses maisons de proches parents autour de Jérusalem-Est.

Tatarsky maintient que ce phénomène est dangereux du point de vue de la santé publique. Davantage de personnes, rassemblées dans moins de logements, dans une Jérusalem-Est déjà dense et surpeuplée, contribue nécessairement à la propagation du virus, a-t-il soutenu.

« Ce dont les gens ont besoin en ce moment, c’est de rester chez eux, d’éviter tout contact avec les autres pour ne pas être infectés. Mais ils ne peuvent pas trouver une nouvelle maison immédiatement, alors ils vont vivre chez des proches. Vous trouvez donc des logements qui comptaient cinq personnes, et qui abritent à présent 10 personnes », a déclaré Tatarsky.

Les habitants de Jérusalem-Est qui n’ont ni famille à proximité ni économies à la banque peuvent également se retrouver soudain à la rue, en pleine pandémie.

Hamid Abu Sbeih est assis dans une tente de fortune dans la cour de sa maison à Silwan après sa démolition. (Iyad Abu Sbeih)

Un habitant de Silwan, Iyad Abu Sbeih, a déclaré qu’il se préparait à célébrer la fête de l’Aïd al-Adha avec sa famille lorsqu’il a été interrompu par un appel téléphonique lui annonçant que la démolition de sa maison avait été planifiée. Pour éviter de payer les frais de démolition, il a commencé à démonter lui-même sa maison le lendemain matin.

« Nous n’avons pas célébré la fête », se souvient Abu Sbeih. « Au lieu de cela, les nouveaux vêtements que nous avions achetés en cadeaux pour nos enfants ont été éparpillés dans la rue. »

Abu Sbeih, avec sa mère, son père, et ses six enfants, vivent désormais dans une tente de fortune, dans ce qui était autrefois la cour de leur maison. Barbier possédant un petit salon, il n’a pas pu travailler pendant des mois au début de la pandémie, ce qui a eu pour effet de drainer ses économies.

Un membre de la famille Abu Sbeih de Jérusalem-Est dort dans une tente de fortune dans la cour de l’ancienne maison familiale à Silwan, après sa démolition. (Iyad Abu Sbeih)

S’il avait des parents dans la capitale, a déclaré Abu Sbeih, il emmènerait sa famille chez eux. Mais le reste de sa famille vit à Hébron en Cisjordanie, sous contrôle de l’Autorité palestinienne. S’ils quittent la ville, en tant que résidents de Jérusalem, Abu Sbeih redoute de perdre leur assurance maladie et leur carte d’identité.

Les Palestiniens de Jérusalem possèdent des « cartes de résidence » – et non pas la citoyenneté israélienne – qui peuvent être révoquées si le gouvernement israélien détermine que leur « centre de vie » n’est plus à Jérusalem.

La solution, selon Tatarsky, est de cesser immédiatement les démolitions et de produire un cadre qui permettrait de construire légalement à l’avenir.

« Fondamentalement, il s’agit de savoir si la municipalité souhaite permettre aux Palestiniens de vivre et s’épanouir à Jérusalem, tout comme le font ses résidents juifs », a déclaré Tatarsky.

Mais pour les habitants de Jérusalem-Est comme Tahan, dont la maison a déjà été détruite, une telle vision à long-terme ne fournit sans doute qu’un vague réconfort.

« Je me suis déjà assis parmi les pierres et les gravats de notre maison avec ma femme et mes enfants », a raconté Tahan.

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