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Jérusalem : Face au gaspillage des invendus, une ONG se mobilise

Une ONG qui collecte 10 tonnes d'invendus chaque semaine lance un forum pour coordonner l'aide et éviter le gaspillage

Sue Surkes est la journaliste spécialisée dans l'environnement du Times of Israel.

Un ouvrier palestinien sur un chariot élévateur au marché de gros de Jérusalem, dans le quartier de Givat Shaul, le 25 novembre 2015. (Hadas Parush/Flash90)
Un ouvrier palestinien sur un chariot élévateur au marché de gros de Jérusalem, dans le quartier de Givat Shaul, le 25 novembre 2015. (Hadas Parush/Flash90)

De petits chariots élévateurs se faufilent dans les travées du marché de gros du quartier de Givat Shaul, à Jérusalem, tôt ce matin, déplaçant des palettes chargées alors que des camionnettes et des camions attendent pour livrer la marchandise aux épiceries et autres restaurants.

Les grossistes agitent les listes des destinataires du jour, faisant signe à leurs conducteurs de chariots qui s’interpellent en arabe. Souvent, les mêmes familles, juives et arabes, travaillent ensemble depuis plusieurs générations.

Des cartons de tomates, de concombres et de poivrons arrivés la veille de partout en Israël s’empilent parfois jusqu’à deux mètres de haut, à côté de grands bacs de melons et d’énormes citrouilles. À l’exception de quelques heures, l’après-midi, cette vaste enclave située près de l’entrée de la ville s’anime 24 heures sur 24.

Elle abrite également le centre logistique et l’entrepôt de Jerusalem Food Rescuers (Metzilot HaMazon), une ONG fondée en 2019 par des militants sociaux qui a vocation à faire baisser l’insécurité alimentaire dans la capitale, où 39 % des familles et 51 % des enfants vivent sous le seuil de pauvreté, selon les chiffres du ministère de la Protection sociale.

Des bénévoles trient et nettoient les légumes invendus dans l’entrepôt des Jerusalem Food Rescuers, le 16 juin 2026. (Sue Surkes/Times of Israel)

La récupération de nourriture par des organisations caritatives existe depuis longtemps. Leket, principale banque alimentaire d’Israël et organisation de collecte de surplus et d’invendus, va chercher les surplus des agriculteurs et les restes alimentaires de certaines institutions, comme par exemple les bases militaires ou les hôtels. Latet, une organisation sans but lucratif qui distribue pour 30 millions de dollars de nourriture chaque année, s’approvisionne auprès des grands conglomérats alimentaires. Toutes deux distribuent via des réseaux d’ONG.

En revanche, Jerusalem Food Rescuers est une organisation urbaine qui travaille exclusivement dans la capitale. Elle récupère de sept à dix tonnes de nourriture chaque semaine : 70 % des marchandises viennent du marché de gros — où la plupart des 20 entreprises font des dons —, le reste provenant d’une organisation d’aide alimentaire ayant des surplus, de quelques boulangeries et d’une ferme. Elle distribue ses produits par l’intermédiaire d’ONG ou directement à ses bénéficiaires, souvent via des marchés éphémères, ce qui permet d’aider un millier d’habitants chaque semaine.

Aujourd’hui, l’organisation entend améliorer la coordination entre ses fournisseurs, les distributeurs et l’administration municipale : en effet, dans le système actuel, la ville paie de fortes sommes pour transporter et enterrer les déchets alimentaires alors que de nombreux résidents ont du mal à se nourrir correctement.

De gauche à droite : I. Peled, R. Ahdut HaCohen, M. Lion, D. Seltzer et Y. Yotam lors du lancement du Forum sur la politique alimentaire urbaine à la mairie de Jérusalem, le 14 juin 2026. (Arnon Bossani)

Première étape : La mairie de Jérusalem

La première étape a été le lancement ce mois-ci, à l’hôtel de ville, du premier Forum sur la politique alimentaire urbaine d’Israël, lequel a réuni près de 70 personnes issues du secteur alimentaire local. Lors de cet événement, le maire Moshe Lion a signé le Pacte de Milan sur les politiques alimentaires urbaines, rejoignant ainsi les quelque 300 villes qui travaillent à la mise en place de systèmes alimentaires plus sains, plus équitables et plus résilients.

« La sécurité alimentaire permet d’avoir accès à des aliments frais et nutritifs sur les plans physique, économique et culturel », explique Daniella Seltzer, cofondatrice et co-directrice générale de Jerusalem Food Rescuers.

Le magasin le plus proche est parfois trop éloigné, trop cher ou difficile d’accès pour une personne handicapée vivant dans un immeuble de grande hauteur sans ascenseur, ajoute-t-elle.

Une femme fouille dans un conteneur poubelle dans le centre de Jérusalem, le 4 juillet 2013. (Nati Shohat / Flash90)

« J’ajouterais que la sécurité alimentaire consiste également à préserver le choix et la dignité. Cela va plus loin qu’une simple histoire de bonnes calories. »

Elle poursuit : « Pour quelle raison ne considérons-nous pas la nourriture comme une partie des infrastructures civiques, au même titre que l’eau ? Comment peut-on l’abandonner aux mains de différents services municipaux et d’entreprises privées qui gèrent ce que nous mangeons ? »

Renvoyée d’un service à l’autre de la municipalité de Jérusalem, qui traitent tous un aspect de la politique alimentaire, l’association Jerusalem Food Rescuers a décidé d’étudier la façon dont d’autres villes coordonnent leurs systèmes alimentaires urbains. Parmi les différentes approches, ils ont constaté que nombre d’entre elles disposaient de conseils alimentaires rassemblant les acteurs de la ville et de la communauté.

Chargement de marchandises dans un camion au marché de gros de produits frais de Jérusalem, le 16 juin 2026. (Sue Surkes/Times of Israel)

Il y a de cela près de 18 mois, l’organisation a proposé à M. Lion ce modèle, co-présidé par la société civile et la ville. Ce dernier a accepté et nommé coordinatrice Ronit Ahdut HaCohen, titulaire du portefeuille de la santé au conseil municipal. Experte en neurosciences, Mme Ahdut HaCohen enseigne à la faculté de médecine de l’Université hébraïque et au collège d’éducation David Yellin.

Mme Ahdut HaCohen signale une augmentation inquiétante de l’obésité dans la ville, en plus de la hausse de la consommation d’aliments ultra-transformés et de la consommation excessive de sel et de sucre. Elle explique au Times of Israel que les autorités locales ont un rôle important à jouer pour favoriser des choix alimentaires plus sains, garantir la sécurité alimentaire et formuler une « politique urbaine intelligente, coordonnée et basée sur les connaissances et la recherche ».

« Le Forum alimentaire de Jérusalem est né de la prise de conscience du fait que le véritable changement se produit lorsque toutes les parties concernées s’asseyent autour de la même table », ajoute-t-elle.

Itay Peled, cofondateur de l’ONG, s’arrête pour saluer le conducteur d’une camionnette au marché de gros de Jérusalem, Givat Shaul, le 16 juin 2026. (Sue Surkes/Times of Israel)

Le point de rencontre : Quand le besoin croise le surplus

Dans les prochains mois, estime Mme Seltzer, des groupes de travail vont proposer des initiatives applicables d’ici un an. Un des groupes de travail va cartographier les organisations d’aide alimentaire et identifier celles qui présentent des excédents ou des déficits de nourriture. À Jérusalem, cela représente un réseau dense d’institutions opérant au sein de la communauté ultra-orthodoxe. D’autres groupes étudieront des questions telles que l’aide alimentaire en période de crise, la consultation formalisée des résidents en situation d’insécurité alimentaire, l’équipement des écoles en cuisines et l’apprentissage de la culture alimentaire et de l’alimentation saine.

Le marché de gros de Jérusalem, le plus grand des trois que compte le pays — qui, comme les autres, est privé — voit passer de 10 000 à 20 000 tonnes de marchandises chaque jour, souligne Mme Seltzer. Le complexe a été construit il y a de cela des décennies et a été peu rénové depuis. Lorsqu’il fait chaud, une grande partie des aliments pourrissent dehors, faute de chambres froides en nombre suffisant.

Des melons pourrissent au soleil au marché de gros de produits frais de Jérusalem dans le quartier de Givat Shaul, le 16 juin 2026. (Sue Surkes/Times of Israel)

Les vendeurs ne sont guère incités à céder leurs surplus de nourriture et ne le font que parce qu’ils le veulent bien. Ils tirent leurs bénéfices des commissions prélevées sur les aliments vendus pour le compte des agriculteurs, sachant qu’ils s’acquittent de taxes municipales forfaitaires, ce qui veut dire qu’ils ne perdent pas d’argent s’ils jettent des aliments. Selon Mme Seltzer, la municipalité de Jérusalem dépense près de 1 000 NIS pour transporter chaque tonne de déchets à la décharge, où le brûlage émet du méthane, un gaz qui contribue au réchauffement climatique.

Jerusalem Food Rescuers compte 14 employés, six jeunes femmes qui travaillent avec le groupe dans le cadre de leur service national, et 450 bénévoles, ainsi que 33 points de distribution dans toute la ville. Parmi ceux-ci, 22 sont gérés par les habitants et 11 sont des marchés éphémères tenus par des résidents ou des jeunes dans les écoles, les centres communautaires ou les jardins partagés.

Une élève de l’école Neurim de Jérusalem tient un stand lors d’un marché éphémère. (Jerusalem Food Rescuers)

Les marchés hebdomadaires, explique Mme Seltzer, offrent aux gens plus de choix que les cartons de nourriture livrés à domicile. Ils encouragent également la communauté à se rassembler autour de la nourriture dans un environnement accueillant sans jugement envers les nécessiteux. Les aliments sont vendus 1 NIS le kilogramme.

« Nous souhaitons connecter les gens à la nourriture sur une base individuelle, communautaire et municipale », poursuit-elle.

L’association gère également des programmes éducatifs et génère des revenus en assurant le service de restauration d’événements et en organisant des ateliers de cuisine et de fermentation.

La zone des déchets au marché de gros de produits frais de Jérusalem dans le quartier de Givat Shaul, le 16 juin 2026. (Sue Surkes/Times of Israel)

Selon le cofondateur et co-directeur général de l’ONG, Itay Peled, l’association espère tripler, voire quintupler le volume de ses opérations d’ici trois à cinq ans, en ralliant le plus grand nombre des quelque 2 000 entreprises alimentaires reprises sur la liste de la mairie.

L’un des défis consistera à nouer des partenariats avec les grandes chaînes de supermarchés qui, ces vingt dernières années, ont créé leurs propres systèmes de la ferme à la vente au détail, contournant les marchés de gros comme celui de Jérusalem et utilisant leur immense poids économique pour faire baisser les prix des agriculteurs et engranger de confortables bénéfices.

Ces chaînes sont responsables de l’élimination de produits nutritifs bien avant qu’ils n’arrivent sur les étals des magasins.

« Les agriculteurs mesurent les mangues, en vérifient la couleur et le poids pour s’assurer qu’elles sont parfaites », explique Mme Seltzer. « En Israël, le contrôle public du système alimentaire est insuffisant. Une grande partie est laissée entre les mains de ceux qui ne cherchent qu’à faire des profits. »

Des carottes difformes impossibles à vendre dans les grands supermarchés, dans l’entrepôt des Jerusalem Food Rescuers, le 16 juin 2026. (Sue Surkes/Times of Israel)

Selon les chiffres du ministère de l’Agriculture, ces chaînes contrôlent près de 60 % du marché des produits frais en Israël.

M. Peled ajoute que des organisations comme la sienne ne peuvent résoudre seules le problème de l’insécurité alimentaire, car de nombreux facteurs, notamment les bas salaires, l’accès limité au logement social et le manque d’égalité des chances sur le lieu de travail, contribuent à la pauvreté qui alimente souvent ce phénomène.

« Ce sont des questions de politique générale », affirme-t-il. « On ne peut pas tout laisser aux forces du marché. »

« Je suis passionnée par la nourriture et je crois qu’elle est un vecteur de changement social », confie Mme Seltzer. « Nous avons tous besoin de manger. Cela peut créer des points d’entrée qui sont souvent plus difficiles à établir au sein des différentes communautés et entre elles. »

« Avec la municipalité, nous avons pu progresser rapidement avec des personnes d’horizons et d’orientations politiques différents parce que nous travaillons avec tout le monde, et nous le faisons autour de la nourriture », conclut-elle.

« Jusqu’à présent, personne ne conteste le fait qu’il est mauvais de jeter de la nourriture. »

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