Joe Biden veut effacer les quatre dernières années : pas facile au Moyen-Orient
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Analyse

Joe Biden veut effacer les quatre dernières années : pas facile au Moyen-Orient

C'est l'aube d'une nouvelle réalité politique à Washington - mais il semble peu probable que le nouveau président s'engage outre-mesure au Moyen-Orient

Haviv Rettig Gur

Haviv Rettig Gur est l'analyste du Times of Israël

Le cousin de Joe Biden, Joe Blewitt, parle aux médias sous une fresque de Joe Biden peintes sur un mur de Ballina, en Irlande, le 20 janvier 2021. (Crédit :  AP Photo/Peter Morrison)
Le cousin de Joe Biden, Joe Blewitt, parle aux médias sous une fresque de Joe Biden peintes sur un mur de Ballina, en Irlande, le 20 janvier 2021. (Crédit : AP Photo/Peter Morrison)

Le nouveau président à la Maison Blanche a d’ores et déjà signalé l’avènement d’un changement radical avec son prédécesseur. Au cours des toutes premières heures de son mandat, Joe Biden a signé des décrets gelant ou annulant certaines des politiques qui avaient été la signature des années Donald Trump : le mur à la frontière avec le Mexique, l’interdiction d’entrée aux États-Unis des ressortissants de plusieurs nations musulmanes, le retrait américain de l’accord sur le climat de Paris, et ainsi de suite.

Au Moyen-Orient, les Israéliens, les Saoudiens, les Iraniens, les Palestiniens et de nombreux autres se préparent, eux aussi, à des changements similaires de la politique américaine mise en œuvre dans la région.

Les sanctions douloureuses imposées par Trump à l’Iran, le gel des aides aux Palestiniens et la reconnaissance des implantations de la part de l’administration sortante, le soutien apporté aux accords de normalisation entre l’État juif et les pays arabes et le renforcement de l’alliance israélo-saoudienne face aux ambitions de la république islamique dans tout le monde arabe : ces politiques et d’autres ont aidé à redessiner la géopolitique de la région au cours des quatre dernières années et l’ensemble de ces décisions pourrait aujourd’hui être réexaminé par la nouvelle administration.

Mais il est difficile de définir la marge de manœuvre dont bénéficiera l’administration Biden dans la région. Beaucoup de choses ont changé en l’espace de quatre années – certaines sous l’impulsion de Trump, mais la plus grande partie de ces changements résulte toutefois du désengagement américain qui avait commencé à l’ère de Barack Obama.

Au cours des quatre dernières années, l’axe chiite, s’il reste ancré à Téhéran, s’est toutefois propagé en profondeur et à travers tout le monde arabe, du Liban à la Syrie, de l’Irak au Yémen, et il s’est à la fois renforcé et affaibli. Renforcé parce qu’il est aujourd’hui plus explicite et plus agressif, que les institutions du régime iranien tirent de manière plus visible les ficelles des milices chiites en Irak, que ces milices s’enracinent plus ouvertement en Syrie et qu’elles s’arment toujours plus et que la république islamique s’implique dorénavant plus directement dans le combat mené par les Houthis au Yémen.

Mais il s’est aussi affaibli dans le sens où les milices et les groupes mandataires iraniens qui soutiennent l’arc d’influence chiite ont anéanti les sociétés que les Iraniens avaient tenté de dominer. Où que se porte le regard, de la Syrie à Gaza et en passant par le Yémen et le Liban – et, bien sûr, en Iran même – le régime iranien a entraîné un vaste effondrement économique et politique. L’économie iranienne elle-même est dans le gouffre – et cette réalité n’est due que partiellement aux sanctions américaines. Mais c’est le cas aussi des économies libanaise, syrienne et yéménite. L’intervention iranienne est rapidement en train de gagner la réputation, dans la région, d’être le moyen le plus efficace de décimer une société.

Sur cette photo publiée par le site officiel du bureau du Guide suprême iranien, des fidèles scandent des slogans lors de la cérémonie de prière du vendredi, alors qu’une bannière montre le général des Gardiens de la révolution iranienne Qassem Soleimani (à gauche) et Abu Mahdi al-Muhandis, commandant supérieur de la milice chiite irakienne, tués en Irak lors d’une attaque de drones américains le 3 janvier 2020, et une bannière sur laquelle on peut lire en persan : « Mort à l’Amérique », à la grande mosquée de l’Imam Khomeini à Téhéran, en Iran, le vendredi 17 janvier 2020. (Bureau du Guide suprême iranien via AP)

En 2016, Obama défendait encore sa politique visant à confier de facto l’hégémonie régionale à l’Iran en évoquant une détente durable et stabilisante entre la république islamique et l’Arabie saoudite.

« L’Iran, depuis 1979, est l’ennemi des États-Unis. Le pays s’est engagé dans un terrorisme d’État, il est une menace réelle pour Israël et un grand nombre de nos alliés et il affiche toutes sortes de comportements destructeurs », avait confié Obama à Jeffrey Goldberg de l’Atlantic à ce moment-là. « Et mon point de vue n’a jamais été que nous devions jeter nos alliés traditionnels [les Saoudiens] par dessus-bord en faveur de l’Iran. »

Il y avait toutefois un « mais ».

Les Saoudiens, avait écrit Goldberg en évoquant le point de vue d’Obama, devaient ‘partager’ le Moyen-Orient avec leurs ennemis iraniens.

Les mots d’Obama avaient été les suivants : « La concurrence entre les Saoudiens et les Iraniens – qui a aidé à alimenter des guerres via des groupes mandataires ainsi que le chaos en Syrie, en Irak et au Yémen – exige de notre part que nous disions à nos amis, ainsi qu’aux Iraniens, qu’ils doivent absolument trouver une manière efficace de partager la région et d’instaurer un climat qui s’apparenterait à une sorte de guerre froide. »

« Une approche qui dirait à nos amis : ‘Vous avez raison, l’Iran est à l’origine de tous les problèmes et nous vous soutiendrons face à l’Iran’ signifierait essentiellement que ces conflits sectaires continueront à se déchaîner et nos partenaires du Golfe, nos amis traditionnels, n’ont pas la capacité d’éteindre l’incendie ou de remporter seuls une victoire décisive – ce qui impliquerait que nous devrions intervenir et utiliser notre puissance militaire pour régler les comptes. Et ce ne serait ni dans l’intérêt des États-Unis, ni dans l’intérêt du Moyen-Orient », avait-il estimé.

Le président Barack Obama et le Premier ministre Benjamin Netanyahu lors d’une entrevue dans le bureau ovale de la Maison Blanche à Washington, le 30 septembre 2013. (Kobi Gideon/GPO/Flash90)

Cela avait articulé une partie de la logique plus profonde et sous-jacente de l’Accord sur le nucléaire conclu en 2015 – qui n’aura jamais voulu simplement limiter le programme sur le nucléaire iranien mais dont l’objectif avait été également de permettre délibérément à l’Iran d’occuper une place sur d’autres fronts, de manière à ce que le pays puisse agir en tant que force stabilisatrice.

Mais il est devenu de plus en plus difficile, au cours de ces quatre dernières années, d’affirmer que l’Iran et sa nouvelle place régionale ont joué un rôle de stabilisation. Il suffit de demander l’avis des Irakiens, des Libanais, des Syriens et des Yéménites.

L’administration Biden s’est efforcée d’envoyer des signaux de modération – mais, il faut le dire, des signaux mitigés – sur son désir de réintégrer une version ou une autre de l’accord de 2015. De hauts-responsables qui avaient été des architectes déterminants de l’accord d’Obama ont ainsi été nommés à des postes éminents. D’autres, qui occuperont eux aussi des fonctions essentielles, sont plus proches des points de vue nourris par Israël et par l’Arabie saoudite, et entretiennent des contacts étroits avec les services de sécurité israéliens et des États du Golfe.

La « campagne maximale de pression » menée par l’administration Trump, estime l’administration Biden, a rapproché l’Iran de l’acquisition de l’arme nucléaire. Elle n’a pas fonctionné.

Mais il y a encore « beaucoup de chemin à parcourir » avant que l’administration réintègre l’accord, a confié mardi la nouvelle responsable des renseignements de Biden, Avril Haines, aux sénateurs. Le président Biden « devra s’intéresser aux missiles balistiques que vous avez identifiés et aux activités de déstabilisation » menées par l’Iran, a-t-elle ajouté sur un ton calme.

Avril Haines, la candidate du président américain élu Joe Biden au poste de directeur du renseignement national, s’exprime lors de son audition de confirmation, le 19 janvier 2021 à Washington. (Joe Raedle/Pool/AFP)

Même son de cloche, mercredi, chez Tony Blinken, qui a été choisi par Biden pour prendre la tête du ministère des Affaires étrangères, et qui a assuré aux sénateurs que le président était encore « loin » de réintégrer l’accord et qu’il ne le ferait pas avant de consulter, en premier lieu, Israël et les pays du Golfe, les alliés de Washington.

Et – plus important encore – Blinken a donné une première indication sérieuse laissant entendre que Biden ne considérait pas nécessairement les sanctions contre l’Iran comme une aberration de son prédécesseur à mettre immédiatement de côté – comme ça a été le cas, par exemple, de l’interdiction d’entrée aux États-Unis des ressortissants de certains pays musulmans ou le mur frontalier – mais comme un levier d’influence intéressant que les États-Unis pourraient bien avoir l’intention d’utiliser dans leurs prochaines tractations diplomatiques.

Haines, Blinken et d’autres sont des diplomates professionnels, aguerris. Ce qui signifie qu’il peut être difficile d’analyser les objectifs politiques réels poursuivis par l’administration, quand ils les annoncent ou quand ils les occultent.

Mais certains hauts-responsables qui entourent Biden semblent toutefois avoir réalisé que la vision d’Obama d’une Iran autonomisée et émancipatrice n’était plus réellement envisageable – au moins tant que Khamenei mènerait le jeu à Téhéran.

L’impasse israélo-palestinienne

Sur le front palestinien, il y a des changements faciles et rapides auxquels Biden va probablement s’attaquer : la reprise des aides financières versées aux Palestiniens par les États-Unis, la réouverture et l’élargissement d’un consulat/bureau palestinien à l’ambassade de Jérusalem, etc… Mais là aussi, les décisionnaires politiques américains vont se heurter à une situation moins ouverte à l’influence américaine que ce n’était le cas par le passé.

L’ancien secrétaire d’État adjoint américain Antony J. Blinken donne une conférence de presse, le 2 juin 2015, à Paris. (Crédit : STEPHANE DE SAKUTIN / AFP)

Dans les propos qu’il a tenus devant le sénat, Blinken a souligné que la politique de son administration prônait une solution à deux États, tout en reconnaissant qu’elle serait difficile à avancer. Des paroles qui ont reflété une certaine inquiétude à l’idée de s’empêtrer dans le bourbier israélo-palestinien.

Une partie de cette prudence s’enracine dans la conciliation impossible entre la poursuite de l’alliance conclue avec Israël dans le secteur des renseignements et l’exercice de pressions significatives sur l’État juif en faveur de la question palestinienne.

Mais une autre partie de cette méfiance est plus basique que cela, et elle a à voir avec les Palestiniens eux-mêmes. L’administration Biden est en train de rapidement procéder à la nomination à des postes éminents de vétérans de l’ère Obama. Il y a ici une mémoire institutionnelle – et notamment le souvenir de la frustration ressentie par Obama face à l’incapacité des Palestiniens à profiter de la sympathie du président américain pour leur cause, et de sa volonté à exercer des pressions sur Israël.

Le président de l’Autorité palestinienne, Mahmoud Abbas, avait refusé de venir à la table des négociations pendant les dix mois où Obama avait imposé à l’État juif de geler les constructions dans les implantations, en 2010 – un geste qui aurait visé à rétablir la confiance entre les deux pays – et ce refus avait entraîné une forte perte de crédibilité des dirigeants palestiniens, aux yeux d’Obama.

Avocats et activistes des deux protagonistes sont nombreux à Washington. Mais pour les décisionnaires politiques, c’est l’impasse qui subsiste encore à l’horizon. En termes pratiques et non symboliques, il n’y a pas d’horizon manifeste pour une nouvelle politique américaine susceptible d’apporter des réponses significatives aux politiques mises en place par chacune des parties.

Peut-on accorder sa confiance à une Amérique préoccupée ?

Dans son discours d’investiture, mercredi, Biden a consacré un court passage à la communauté internationale qui observait la transmission du flambeau à Washington.

Le président américain Joe Biden lors de son discours d’investiture le 20 janvier 2021 au Capitole, à Washington. (Andrew Caballero-Reynolds / AFP)

« Ainsi, voici le message qui s’adresse à vous, qui vivez hors de nos frontières : l’Amérique a connu des épreuves et nous en sommes tous ressortis plus forts. Nous réparerons nos alliances et nous allons nous réengager dans le monde. Ce ne sera pas pour relever les défis d’hier mais pour relever ceux d’aujourd’hui et de demain. Et nous servirons de guide, non pas par la force de notre pouvoir mais par la force de l’exemple », a-t-il déclaré.

Le message a été clair : l’Amérique est de retour. Il est possible, à nouveau, de faire confiance à l’Amérique.

Il y a toutefois un problème avec cette affirmation : ce n’est pas la confiance en Biden lui-même qui est remise en doute dans le monde, mais c’est bien la confiance placée dans la continuité de la politique américaine après Biden. L’Amérique a fait des écarts considérables dans ses politiques, ces dernières années. Sur l’Iran, par exemple, Obama avait mis en place des politiques très différentes de celles qui avaient été adoptées par le président George W. Bush, et Trump, pour sa part, se sera spectaculairement distingué d’Obama dans sa vision de politique étrangère.

En ce qui concerne Biden, un grand nombre de personnes en Israël et dans le Golfe redoutent qu’il soit encore à l’origine d’une autre rupture spectaculaire avec le passé.

C’est un manège qui donne le vertige pour la superpuissance du monde. La substance des politiques est secondaire à la question de cette versatilité. Une confiance stratégique ne peut se construire sur la base de cycles électoraux qui, en Amérique, ont lieu tous les quatre ans. Il est difficile, pour les alliés, de s’aligner sur les besoins politiques américains quand il n’est pas acquis que ces besoins seront absolument les mêmes dans seulement trois ans.

Ce sentiment de traumatisme induit par la polarisation de la politique américaine ne se limite pas à Israël ou au Moyen-Orient. Il se trouve au cœur de la nouvelle tentative de l’Europe d’accéder à « l’autonomie stratégique ».

Le président américain Donald Trump (à gauche) et le prince héritier saoudien et ministre de la Défense Mohammed ben Salmane, se serrant la main dans la salle à manger de la Maison Blanche à Washington, le 14 mars 2017. (Crédit : NICHOLAS KAMM/AFP)

Mais il y a une question qui a été posée à Blinken et à laquelle le ministre des Affaires étrangères a répondu par un message en continuité parfaite avec la politique mise en œuvre pendant les années Trump, et sans ambiguïté aucune : la Chine.

Ces dernières années, les plus hautes instances de planification stratégique aux États-Unis – depuis le Pentagone jusqu’au département d’État en passant par toute la communauté des renseignements – se sont constamment rééquipées pour la prochaine lutte mondiale entre l’Amérique et le régime communiste chinois, qui ne cesse d’afficher plus d’agressivité. Enfin, trois décennies après la fin de la guerre froide, l’Amérique doit affronter cette sorte d’ennemi juré stratégique qui avait justifié la mise en place de son establishment de la Défense. Et cette lutte est largement plus importante pour Washington que n’importe quel conflit israélo-palestinien ou ayatollah iranien.

Avec l’ascension de la Chine, le Moyen-Orient est en train de rapidement devenir une note de bas de page stratégique par rapport à l’affrontement plus conséquent et plus complexe qui se prépare à l’est. La marine américaine pourrait bien encore naviguer dans le Golfe persique, mais elle sait que c’est dans la mer de Chine méridionale que la stratégie et l’influence des États-Unis vont être éprouvées.

Il est difficile d’exagérer le caractère spectaculaire de ce changement par rapport au passé. Le Moyen-Orient est dorénavant moins crucial pour les calculs stratégiques américains et le conflit israélo-palestinien, sur cette page du Moyen-Orient, y apparaît comme moins important encore.

En 2011, l’ancien conseiller à la sécurité nationale d’Obama, Jim Jones, avait déclaré durant la conférence de Herzliya, en Israël, que son ex-patron considérait le conflit israélo-palestinien comme le problème central du Moyen-Orient, comme le « nœud au cœur de la masse » des nombreux conflits dans la région.

L’ancien président américain Barack Obama sur le tarmac aux côtés de la procureure générale de Californie Kamala Harris à l’aéroport international de San Francisco, le 17 février 2011. (Crédit : AP Photo/Carolyn Kaster)

« Je crois que si Dieu était apparu devant le président Obama en 2009 et qu’il lui avait dit qu’il pouvait faire une chose pour la planète et une seule – pour rendre le monde meilleur et pour donner aux gens plus d’espoir et d’opportunités à l’avenir – je crois que sa réponse aurait eu quelque chose à voir avec la solution à deux États au Moyen-Orient », avait dit Jones.

Il est difficile aujourd’hui de trouver de hauts-responsables à Washington qui s’aventureraient à faire un tel vœu.

Les officiels israéliens et saoudiens se préparent à un tournant de Biden sur l’Iran. C’est le cas aussi des Iraniens. Les Palestiniens attendent, pour leur part, la reprise des liens et des soutiens qui avaient disparu sous Trump. La région toute entière retient son souffle en attendant d’apprendre quelles sont les intentions de la nouvelle administration.

Mais les choix de Biden sont très limités, et pour de bonnes raisons. L’influence américaine est aujourd’hui plus difficile à évaluer dans une région qui doute de plus en plus de la fiabilité de l’Amérique. Les États-Unis, de leur côté, ont des adversaires plus redoutables ailleurs. Et le Moyen-Orient présente actuellement moins de retours sur investissement en termes de capital politique que ce n’était le cas il y a quatre ou encore douze ans.

Biden va avoir des difficultés à mettre en place de manière efficace des changements politiques significatifs dans la région et – les premiers communiqués de la nouvelle administration paraissent le suggérer – il semble peu intéressé à l’idée d’investir trop d’efforts dans ces tentatives.

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