Khashoggi: au nom des « intérêts US et israéliens », Trump ne sanctionne pas MBS
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Khashoggi: au nom des « intérêts US et israéliens », Trump ne sanctionne pas MBS

Le président américain a déclaré que le meurtre du journaliste saoudien n’impactera pas la relation "inébranlable" entre Washington et Ryad

Le président américain Donald Trump a déclaré mardi que le meurtre brutal du journaliste saoudien dissident Jamal Khashoggi par des agents saoudiens n’impactera pas les relations américano-saoudiennes, au nom des intérêts nationaux et des intérêts d’Israël, selon le chef d’Etat.

Le prince héritier saoudien était peut-être bien au courant du meurtre du journaliste Jamal Khashoggi, mais cela ne remettra pas en cause la relation « inébranlable » entre Washington et Ryad : pressé de hausser le ton, Donald Trump a préféré mardi préserver une alliance qu’il juge stratégique.

Jared Kushner, le gendre du président, a travaillé avec le prince héritier sur plusieurs dossiers, notamment sur la résolution du conflit israélo-palestinien. Cette déclaration de Trump survient alors que l’administration devrait soumettre le très attendu plan de paix au début de l’année 2019.

Selon plusieurs médias américains, dont le Washington Post, dans lequel écrivait le journaliste saoudien critique du royaume, la CIA n’a plus de doutes sur la responsabilité de Mohammed ben Salmane, dit « MBS », le puissant prince héritier d’Arabie saoudite.

Le journalite saoudien et directeur de Alarab TV, Jamal Khashoggi, à Manama en 2014. (Crédit : AFP/MOHAMMED AL-SHAIKH)

Donald Trump a pourtant assuré mardi que l’agence américaine de renseignement extérieur n’avait « rien trouvé d’absolument certain ».

Il n’a donc pas tranché la question cruciale des commanditaires. « Il se pourrait très bien que le prince héritier ait eu connaissance de cet évènement tragique – peut-être, peut-être pas ! », a-t-il dit dans un communiqué.

« Nous ne connaîtrons peut-être jamais tous les faits entourant le meurtre de Jamal Khashoggi », un « crime épouvantable que notre pays ne pardonne pas », a-t-il ajouté.

Le ministre turc des Affaires étrangères, Mevlut Cavusoglu, a pour sa part affirmé que les commanditaires devaient « rendre des comptes ». « C’est notre objectif », même s’il reste « des questions sans réponse », a-t-il relevé, en visite à Washington.

Une femme qui se présente comme Hatice A., fiancée de Jamal Khashoggi, journaliste porté disparu, devant le consulat saoudien à Istanbul, le 3 octobre 2018. (Crédit : AP Photo/Lefteris Pitarakis)

Jamal Khashoggi, qui vivait aux Etats-Unis, a été tué le 2 octobre au consulat d’Arabie saoudite à Istanbul, où il était allé faire des démarches pour son futur mariage avec une jeune femme turque.

Ce meurtre a terni l’image du royaume saoudien et de Mohammed ben Salmane, dont la plupart des observateurs estiment qu’il ne pouvait pas ignorer l’opération.

Donald Trump a souligné les dénégations de l’intéressé et de son père, le roi Salmane, rappelant que le journaliste était accusé par Ryad d’être un « ennemi de l’Etat » et « un membre des Frères musulmans ».

« Dans tous les cas, notre relation concerne le royaume d’Arabie saoudite », a-t-il poursuivi comme pour relativiser les questions de personnes. Et « les Etats-Unis entendent rester un partenaire inébranlable de l’Arabie saoudite, pour garantir les intérêts de notre pays, d’Israël et des autres partenaires dans la région. Notre but ultime est d’éliminer totalement la menace terroriste qui pèse sur le monde ».

Le président américain a énuméré les raisons qui rendent cette alliance stratégique : lutte contre l’Iran, ennemi commun, combat contre le « terrorisme islamique radical », achat d’armes américaines ou encore stabilité des prix du pétrole, dont Ryad est le premier exportateur mondial.

Et il a écarté les autres reproches faits au géant du Moyen-Orient, notamment son rôle dans le conflit au Yémen : « Ils aimeraient bien se retirer du Yémen, si les Iraniens en faisaient autant ».

« Le monde est un endroit très dangereux », a-t-il justifié dans un texte étonnamment scandé par de nombreux points d’exclamation. « Un monde méchant et rude », lui a fait écho son secrétaire d’Etat Mike Pompeo pour justifier devant la presse la primauté donnée aux « intérêts américains ».

La référence à l’Iran dans le communiqué de la Maison Blanche a suscité les critiques du chef de la diplomatie iranienne mardi soir.

« M. Trump consacre étrangement le premier paragraphe de son communiqué sur les atrocités saoudiennes à accuser l’Iran de tous les maux auxquels il peut penser. Peut-être sommes nous aussi responsables des feux en Californie ? », a écrit Mohammad Javad Zarif sur Twitter.

Actions du Congrès ?

Les propos de Donald Trump ont choqué, jusque dans les rangs républicains. Bob Corker, président de la puissante commission des Affaires étrangères du Sénat, a qualifié la Maison Blanche d' »agence de relations publiques » pour le prince héritier saoudien.

« Je n’aurais jamais penser voir le jour où la Maison Blanche ressemblerait à une agence de relations publiques pour le prince héritier saoudien », a écrit sur Twitter Bob Corker, le chef républicain de la puissante commission des Affaires étrangères du Sénat.

« Ce communiqué est l’Arabie saoudite d’abord, pas l’Amérique d’abord », a raillé Rand Paul, en référence au slogan régulièrement lancé par le président.

« Des ‘alliés proches’ ne planifient pas le meurtre d’un journaliste. Les ‘alliés proches’ n’attirent pas un de leurs citoyens dans un piège pour le tuer », a tweeté Jeff Flake, également républicain, mais très critique à l’égard du locataire de la Maison Blanche.

Le sénateur américain Lindsey Graham lors d’une audience de confirmation de la commission judiciaire du Sénat au Capitole, le 20 mars 2017. (AFP Photo/Brendan Smialowski)

Lindsey Graham, un proche de Donald Trump, avait estimé dimanche « impossible de croire » que le prince héritier saoudien ignorait les agissements de l’équipe envoyée en Turquie pour tuer Jamal Khashoggi.

Washington a imposé la semaine dernière des sanctions financières contre 17 des exécutants, au moment où la justice saoudienne annonçait une série d’inculpations et demandait la peine de mort contre cinq suspects.

Mais de nombreux parlementaires, y compris républicains, demandent à l’administration d’aller plus loin et pourraient engager eux-mêmes des procédures pour prendre des sanctions plus sévères, ou stopper les ventes d’armes à Ryad.

« Je prendrai en compte toutes les idées qui me seront soumises, mais seulement si elles ne sont pas en contradiction avec la sécurité et la sûreté absolue de l’Amérique », a affirmé Donald Trump dans son communiqué, alors que les démocrates contrôleront la Chambre des représentants à partir de janvier.

Le PDG du Washington Post, Fred Ryan, a appelé le Congrès à « défendre les vraies valeurs et les intérêts durables de l’Amérique », accusant le milliardaire républicain de « mettre ses relations personnelles et intérêts commerciaux au-dessus des intérêts américains ».

John Brennan dans le Bureau ovale de la Maison Blanche en janvier 2010. (Crédit : Pete Souza – The White House/Domaine public/WikiCommons)

L’ex-directeur de la CIA John Brennan a exhorté les parlementaires à « obtenir et déclassifier » les rapports du renseignement sur cet assassinat, « puisque M. Trump excelle par sa malhonnêteté ».

La sénatrice démocrate Jeanne Shaheen a elle dénoncé « l’habitude » du président « à donner raison à des dictateurs meurtriers plutôt qu’aux professionnels du renseignement américain ».

Jonathan Schanzer, de la Foundation for Defense of Democracies, a toutefois estimé que Donald Trump avait simplement « mis des mots » sur « la politique saoudienne observée par tous les autres présidents des Etats-Unis avant lui ».

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