La cohabitation juive se développe en Amérique du Nord, mais rencontre des défis
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La cohabitation juive se développe en Amérique du Nord, mais rencontre des défis

Les communautés partageant un même idéal et communalisant leurs ressources sont plus susceptibles d'attirer les Juifs, qui représentent 10 % de cette niche américaine

  • Rachael Love Cohen a lancé une communauté de cohabitation juive au nord d'Orlando. « Les gens entrent et sortent », dit-elle. (Autorisation : Cohen / via JTA)
    Rachael Love Cohen a lancé une communauté de cohabitation juive au nord d'Orlando. « Les gens entrent et sortent », dit-elle. (Autorisation : Cohen / via JTA)
  • Sephirah Stacey Oshkello a cofondé la Living Tree Alliance, une ferme de cohabitation juive sur 91 acres dans le Vermont, appelée « le kibboutz réinventé ». (Autorisation : Oshkello / via JTA)
    Sephirah Stacey Oshkello a cofondé la Living Tree Alliance, une ferme de cohabitation juive sur 91 acres dans le Vermont, appelée « le kibboutz réinventé ». (Autorisation : Oshkello / via JTA)
  • Un groupe se réunit dans la maison de Noam et Val Dolgin à Vancouver pour discuter d'un éventuel projet de cohabitation juive. (Noam Dolgin / via JTA)
    Un groupe se réunit dans la maison de Noam et Val Dolgin à Vancouver pour discuter d'un éventuel projet de cohabitation juive. (Noam Dolgin / via JTA)
  • Illustration : Une photo de 2008 de la communauté de cohabitation Jystrup Savværk à Jystrup, Danemark. (CC-SA-2.0 / seier + seier)
    Illustration : Une photo de 2008 de la communauté de cohabitation Jystrup Savværk à Jystrup, Danemark. (CC-SA-2.0 / seier + seier)

VANCOUVER, Canada (JTA) – Un après-midi de janvier, la neige a recouvert les rues de cette célèbre ville de l’Ouest canadien au climat capricieux. Mais cela n’a pas empêché 30 Juifs de se réunir dans le salon de Noam et Val Dolgin pour parler de cohabitation juive.

Le groupe couvre plusieurs classes d’âge, des jeunes adultes aux familles avec enfants en passant par les retraités. Certains sont laïques à la recherche d’une fraternité culturelle, tandis que d’autres sont plus pratiquants sur le plan religieux et souhaitent vivre dans un environnement propice à l’observation du Shabbat et à la casheroute.

Cependant, ce qui les unit, c’est leur curiosité pour une vie dans un cadre qui leur offrirait une communauté et un soutien quotidiens basés sur une vision commune, spécifiquement juive de la vie en collectivité.

« On a le potentiel pour construire quelque chose qui pourrait harmonieusement intégrer les différentes générations et expressions religieuses, les divers groupes socio-économiques, et serait un exemple de ce à quoi une communauté juive progressiste pourrait ressembler », indique Noam Dolgin, un agent immobilier spécialisé dans la copropriété, qui envisage une communauté inclusive construite autour d’une vie juive diversifiée.

« Il s’agit d’extraire [le judaïsme] des institutions et de l’intégrer dans votre foyer. Il y a une différence entre faire Shabbat dans son propre jardin et aller dans une synagogue, quelque chose de vraiment puissant dans l’intimité d’une petite communauté », explique-t-il.

L’effort des Dolgin est le dernier d’une longue série de tentatives, ces dix dernières années, de construire des espaces de cohabitation juive en Amérique du Nord. La cohabitation est une forme de communauté intentionnelle qui vise à favoriser des relations plus profondes entre les foyers et à prôner l’esprit d’interconnexion, entre des familles qui vivent dans des logements séparés mais proches, et mettent en commun certaines ressources.

Un groupe se réunit dans la maison de Noam et Val Dolgin à Vancouver pour discuter d’un éventuel projet de cohabitation juive. (Noam Dolgin / via JTA)

Ce besoin de communauté a conduit à une vague d’activités, notamment une Conférence annuelle des communautés intentionnelles juives, et la création d’équipes consultatives telles que le Réseau juif de cohabitation. De Seattle à Boston, de San Diego à Brooklyn, des groupes ont commencé à se regrouper pour tenter de faire de la cohabitation juive une réalité.

« Culturellement, notre histoire a été de vivre au sein de la communauté, alors j’imagine que notre structure ADN pourrait être orientée vers cela », commente Sephirah Stacey Oshkello, cofondatrice de Living Tree Alliance, une communauté juive et une ferme qui s’étend sur 37 hectares dans le Vermont, appelée « le kibboutz réinventé ».

Malgré cet intérêt et plus d’une décennie de travail, la cohabitation juive nord-américaine reste peu développée. Sur les sept communautés répertoriées sur le site internet du Jewish Cohousing Network, seule celle d’Oshkello compte des résidents qui vivent ensemble sur place.

Cette communauté multigénérationnelle est pragmatique et attire de nombreux non-résidents à des événements liés aux fêtes juives et à des programmes liés à la terre dans leur centre éducatif. Chaque foyer joue un rôle actif dans la gestion de la ferme, du centre éducatif, ou de la composante cohabitation, le « cœur » de leur modèle de vie fondé sur le travail de la terre.

Bien qu’elle soit autorisée à accueillir jusqu’à sept familles, la communauté de Living Tree n’en a attiré que deux. Ils construisent actuellement une maison commune qui comprendra trois logements en location à court terme. Oshkello s’attendait à ce que le projet se développe plus rapidement, mais elle accepte les réalités.

« Nous suivons le calendrier de Dieu », dit-elle.

Rachael Love Cohen a lancé une communauté de cohabitation juive au nord d’Orlando. « Les gens entrent et sortent », dit-elle. (Autorisation : Cohen / via JTA)

Dans le nord de la Californie, Roger Studley et quelques autres ont passé cinq ans à construire le Moshav Berkeley, une communauté urbaine de cohabitation juive tournée vers l’égalité et l’hyper-inclusion – il n’est même pas nécessaire d’être juif pour devenir résident. Les organisateurs souhaitent également accueillir toutes les formes de confession juive, en prévoyant de jongler entre les célébrations collectives de Shabbat avec et sans musique.

En novembre dernier, le groupe a acquis un site d’un peu plus de 2 000 mètres-carrés dans le sud-ouest de Berkeley, mais Studley anticipe qu’ils ne pourront pas y emménager avant encore trois ans. Les prix devraient s’échelonner entre 600 000 dollars pour les deux-pièces de 60 mètres-carrés à plus d’un million de dollars pour les quatre-pièces. L’intérêt a augmenté à l’annonce de l’achat du terrain – 23 foyers membres fondateurs ont versé un acompte pour leur futur logement.

« L’intuition que la cohabitation trouverait un écho dans un contexte juif s’est avérée juste », a déclaré Studley, consultant en cohabitation et fondateur d’Urban Moshav, un partenaire de développement et de conseil à but non lucratif dont les projets incluent Berkeley. Il espère que les leçons tirées de Berkeley aideront les groupes à atteindre l’étape de l’acquisition de terres d’ici un an. Cette étape, en parallèle avec le développement d’une vision communautaire, est ce qu’il pense être la suite logique du processus.

Aharon Ariel Lavi, fondateur et directeur de Hakhel, un incubateur de communautés intentionnelles juives géré par l’organisation juive de développement durable Hazon, convient que l’établissement de communautés intentionnelles de résidence telles que la cohabitation peut prendre un certain temps en raison du nécessaire engagement immobilier des participants. De plus, toutes les personnes impliquées doivent se fondre dans le groupe.

« L’inconvénient, c’est qu’il est beaucoup plus compliqué et plus exigeant de créer une communauté [résidentielle], mais une fois que vous y êtes parvenus, ces communautés ont tendance à être beaucoup plus durables sur le long terme, parce que les gens y ont investi beaucoup de temps, d’énergie, et d’argent. »

Alors que Studley conseille un délai d’emménagement de trois à quatre ans une fois qu’un groupe a acquis un terrain, Karen Gimnig de la Cohousing Association of the United States prévient les futurs résidents cohabitant de s’attendre à plutôt cinq à sept ans.

Illustration : Une photo de 2008 de la communauté de cohabitation Jystrup Savværk à Jystrup, Danemark. (CC-SA-2.0 / seier + seier)

La cohabitation a commencé au Danemark dans les années 1960. Il existe aujourd’hui 110 communautés intergénérationnelles dans ce pays de 5,8 millions d’habitants, estime un article de 2019 du Journal of Housing Studies. La première communauté de cohabitation aux États-Unis est apparue au début des années 1990. Le répertoire en ligne de la Cohousing Association of the United States répertorie 174 communautés établies.

Le mouvement semble connaître une représentation juive disproportionnée : une enquête réalisée en 2012 par le Cohousing Research Network a révélé que les Juifs représentent 10 % des résidents de cohabitations aux États-Unis.

La vision d’une communauté de cohabitation spécifiquement juive fait écho à diverses tentatives de vie communautaire juive au fil des siècles, notamment le mouvement des kibboutz en Israël et les colonies agricoles juives qui ont vu le jour aux États-Unis au début du 20e siècle. De nombreuses communautés de cohabitation ont une vocation écologique, souvent centrée sur un mode de vie durable ou, si elles se trouvent dans des zones rurales, une ferme en activité.

Lorsque la crise du coronavirus a frappé, Rachael Love Cohen et sa famille ont ressenti le besoin d’acheter une propriété de deux hectares au nord d’Orlando pour établir la cohabitation juive et l’éco-communauté qu’ils envisageaient depuis des années. La propriété comprend deux maisons, des chênes majestueux, des animaux de la ferme et une école. Cohen espère que trois ou quatre autres familles les rejoindront.

Sephirah Stacey Oshkello a cofondé la Living Tree Alliance, une ferme de cohabitation juive sur 91 acres dans le Vermont, appelée « le kibboutz réinventé ». (Autorisation : Oshkello / via JTA)

Cohen et sa famille ont sillonné les États-Unis pendant des années à la recherche d’une communauté correspondant à leurs valeurs et à leur mode de vie. Elle a été l’une des premières organisatrices de la Conférence des communautés intentionnelles juives née en 2013, qui est maintenant un projet de Hakhel. Au fil du temps, elle a expérimenté les défis de l’établissement d’une communauté de cohabitation juive.

« Les gens entrent et sortent. Ils sont intéressés par le produit final, mais je n’ai pas encore rencontré beaucoup de gens prêts à s’investir dans le processus de long-cours », a révélé Cohen. « Il faut toujours être une meneuse et continuer à exploiter cette excitation que vous avez ressentie dès le premier jour et à la transmettre pendant une ou deux décennies. »

Cette persévérance est particulièrement difficile à obtenir, en particulier avec l’apparition du coronavirus qui a bouleversé des vies.

Les projets de la communauté de Vancouver sont à l’arrêt depuis que la pandémie s’est installée, tout comme les efforts à Seattle et à Boston. D’autres se sont dissoutes depuis longtemps avant même qu’elles n’aient été établies.

Illustration : Kibbutz Kerem Shalom, 16 décembre 2016. (Doron Horowitz / FLASH90)

Le projet moteur du Pearlstone Center de la région de Baltimore comprend un modèle de cohabitation pour l’hébergement du personnel du centre et de la communauté juive de Baltimore dans son ensemble, mais il est toujours en quête de financement. Ce n’est pas actuellement une priorité pour l’institution, bien que le directeur exécutif Jakir Manela reconnaisse qu’il a suscité un « fort intérêt » au cours des 10 dernières années. Il le considère comme « un projet d’importance nationale » qui pourrait être un modèle pour d’autres communautés.

De toutes les conférences organisées par Pearlstone sous le mandat de Manela, la Conférence des communautés intentionnelles qui s’y était tenue en 2018 a eu la plus forte participation – 190 personnes plus une longue liste d’attente – selon Manela.

« Il faut espérer qu’après la crise, nous aurons une sorte de mouvement de communautés de cohabitation, au moins aux Etats-Unis », a déclaré Lavi de Hakhel, qui est aussi conseiller de la Living Tree Alliance. Il estime que 15 à 20 communautés de cohabitation juives pourraient voir le jour dans la prochaine décennie, une fois le virus passé.

« Nous voyons des gens affluer en ce sens », indique Lavi. « Ils veulent vivre dans une communauté, mais ils ne veulent pas des anciennes institutions qui sont, de leur point de vue, un peu rigides, très coûteuses, pas vraiment pertinentes pour le genre de vie qu’ils souhaitent adopter. »

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