La loi sur les bains rituels plongée dans des eaux tumultueuses
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La loi sur les bains rituels plongée dans des eaux tumultueuses

Avec une Knesset ressemblant à une émission de télé-réalité, une comédie grecque pourrait-elle détenir la clé pour des femmes religieuses protestant contre une réglementation gouvernementale sur les pratiques traditionnelles ?

Amanda Borschel-Dan édite la rubrique « Le Monde Juif »

La députée Rachel Azaria (Koulanou) est expulsée de la séance de la commission  des Affaires intérieures consacrée à une proposition de loi pour modifier les règlements de l'utilisation des bains rituels, le 6 juin 2016. (Crédit : Hadas Parush/Flash90)
La députée Rachel Azaria (Koulanou) est expulsée de la séance de la commission des Affaires intérieures consacrée à une proposition de loi pour modifier les règlements de l'utilisation des bains rituels, le 6 juin 2016. (Crédit : Hadas Parush/Flash90)

Folles de rage, ces femmes n’y sont plus allées. Dans une révolte qui a duré des années, elles ont décidé de boycotter le mikvé (bain rituel), une exigence mensuelle après la menstruation pour les femmes juives avant de reprendre des relations sexuelles avec leur conjoint.

C’était autour de 1171 et le nouveau nagid (leader) de la communauté juive égyptienne, le rabbin Moïse Maïmonide, faisait face à une situation tout droit sortie de « Lysistrata ». Dans la comédie grecque de 411 avant l’ère chrétienne, les femmes avaient été persuadées de refuser les rapports sexuels jusqu’à ce que la paix soit négociée.

Dans le cas des femmes égyptiennes, elles recherchaient une autonomie dans une pratique religieuse centrée autour de leur cycle menstruel.

Dans ce qui est décrit comme une « révolte organisée », les femmes juives égyptiennes se sont rebellées contre les lois de plus en plus strictes de pureté rituelle (niddah) et ont décidé de faire comme leurs voisines karaïtes égyptiennes. Abandonnant le bain rituel, les femmes juives ont décidé de prendre une douche après une période de sept jours rituellement purs suivant la menstruation.

Plus versé dans la loi juive que dans la comédie grecque, Maïmonide a pris une position ferme contre les femmes et écrasé la révolte en décrétant que toute femme qui ne s’immergerait pas dans le mikvé devrait être répudiée sans recevoir la pension alimentaire convenue dans son contrat de mariage (ketouba).

Une femme entrant dans le mikvé, le bain rituel juif  (Crédit : JTA / Mayyim Hayyim)
Une femme entrant dans le mikvé, le bain rituel juif (Crédit : JTA / Mayyim Hayyim)

Aujourd’hui, à la lumière des réglementations toujours plus strictes du rabbinat israélien sur qui peut utiliser les bains rituels de l’État et à quelles fins, certaines femmes israéliennes pensent à reprendre à leur compte le plan de leur « grande sœur » Lysistrata.

L’heure tourne jusqu’au vote à la Knesset, le 13 juin, sur une proposition de loi controversée et sans doute discriminatoire. La ‘proposition de loi Gafni’ – un texte proposé par le député Moshe Gafni (Yahadout HaTorah) comme un moyen de contourner la décision du 12 février de la Cour suprême selon laquelle les communautés juives libérales d’Israël peuvent utiliser des bains rituels de l’Etat pour leurs cérémonies de conversion – donnerait aux autorités religieuses régionales le pouvoir discrétionnaire d’interdire à des individus l’utilisation des bains rituels de l’Etat, quels que soient les accords précédents.

Il y a également à l’horizon une audience de la Cour suprême le 23 juin concernant le droit de s’immerger dans les bains rituels de l’Etat selon sa propre coutume, comme cela a été stipulé dans une liste de directives inappliquées distribuées il y a deux ans par le ministère des Affaires religieuses.

Prises dans une bataille qui porte de moins en moins sur une pratique religieuse intime et de plus en plus sur la rivalité politique et le contrôle des orthodoxes, des femmes observantes, des Juives libérales, et de futures épouses qui sont tenues de s’immerger avant leurs mariages se demandent quelle est la meilleure façon de sensibiliser le public à ce qu’elles perçoivent comme des injustices.

Le député Moshe Gafni du parti Yahadout HaTorah lors d'une réunion d'une commission de la Knesset, le 26 octobre 2015 (Crédit :  Hadas Parush / Flash90)
Le député Moshe Gafni du parti Yahadout HaTorah lors d’une réunion d’une commission de la Knesset, le 26 octobre 2015 (Crédit : Hadas Parush / Flash90)

Beaucoup pensent que le gouvernement devrait simplement ne pas s’en mêler.

« Il ne devrait y avoir aucun contrôle gouvernemental sur les mikvot qui est une question de loi et de pratique juive », a dit lundi l’universitaire féministe Elana Sztokman. Sztokman et d’autres personnes pensant comme elle font la promotion d’un boycott du bain rituel et ont lancé le débat sur la question du boycott sur des groupes fermés de médias sociaux, et sur leurs pages personnelles avec le hashtag #JewishLysistrata.

« Je pense que le gouvernement doit rester hors du mikvé et hors de nos chambres à coucher », a déclaré Sztokman.

Mais comme en témoigne l’atmosphère de cirque lors d’une séance houleuse de la commission des Affaires intérieures sur le texte de Gafni le 6 juin, les politiciens n’ont manifestement pas l’intention de renoncer sur cette question.

Télé-réalité sur la chaîne parlementaire

Au début de la réunion de la commission, lundi, selon toutes les apparences, la proposition de loi qui devait être discutée n’avait pas exactement été entièrement rédigée.

Entre autres, la députée Rachel Azaria s’est opposée à la tenue d’une séance sur un texte n’ayant pas été distribué aux parties concernées.

« Cette loi est sur le point de nuire à des centaines de milliers de femmes qui s’immergent chaque mois selon la loi juive. Cela signifie que le rabbinat dira aux femmes que s’immerger selon les traditions de leur mère enfreint la loi », a déclaré Azaria.

And all hell has broken loose

Posted by Rachel Stomel on Monday, 6 June 2016

La députée de Koulanou a vivement exigé la cessation de la discussion jusqu’à ce que le texte de la proposition de loi soit distribué. Pour avoir « élevé la voix », Azaria a été expulsée de la réunion par le président de la commission, le député David Amsalem du Likud. Fait intéressant, pendant une courte pause la proposition a été préparée pour les personnes présentes.

Bien que devant produire des textes 48 heures avant le vote, Gafni et son équipe semblaient surpris que les élus réclament des copies effectives.

« Cette loi n’a aucune incidence sur les femmes »

« Je n’avais jamais imaginé que le libellé de la loi était si important que chacun devait le lire », aurait dit Gafni à un moment pendant la discussion.

Une fois qu’une copie de la proposition a été disponible, il est devenu clair que des changements importants avaient été faits par rapport à la version précédente.

« Je regarde les deux versions de la proposition de loi, l’ancienne et la nouvelle. Ce n’est pas une révision de la proposition de loi. Ce sont deux propositions de loi différentes », a déclaré la députée Michal Rozin (Meretz).

Amsalem a repoussé le vote à lundi prochain, ou jusqu’à ce que le libellé de la loi Gafni soit acceptable pour ceux qui l’ont signée, notamment les membres de la coalition qui doivent la voter en bloc des partis HaBayit HaYehudi et Koulanou.

La nouvelle proposition a réduit la menace d’une intervention dans les pratiques personnelles des femmes, mais fait obstruction à l’utilisation des bains rituels par les mouvements réformé et masorti à des fins de conversion. Dans un langage extrêmement maladroit, la nouvelle proposition stipule essentiellement que les conseils religieux régionaux pourront interdire l’utilisation des bains rituels de l’Etat, quels que soient les accords précédents.

« Cette loi n’a aucune incidence sur les femmes », a déclaré Gafni lundi.

À la suite de la première lecture de la loi le 17 mars, Gafni avait expliqué aux parlementaires que « le problème ici est qu’ils veulent faire des conversions dans les mikvot, alors que ce n’est pas le but d’un mikvé. Les immersions rituelles sont guidées par la halakha [loi juive], ce ne sont pas des bains turcs ».

Le ministre des Affaires religieuses David Azoulay (du Shas, à gauche) et le député David Amsalem (du Likud) à la réunion de la commision des Affaires intérieures sur une proposition de loi pour modifier les règlements sur les bains rituels, le 6 juin 2016. (Crédit photo: Hadas Parush / Flash90)
Le ministre des Affaires religieuses David Azoulay (du Shas, à gauche) et le député David Amsalem (du Likud) à la réunion de la commision des Affaires intérieures sur une proposition de loi pour modifier les règlements sur les bains rituels, le 6 juin 2016. (Crédit photo: Hadas Parush / Flash90)

Aussi, après la première lecture, le ministre des Affaires religieuses David Azoulay (Shas) avait promis de maintenir une politique de tolérance zéro envers « toute tentative de se mêler ou de modifier les directives halakhiques ».

« Ces groupes qui cherchent à changer la Torah et la halakha ne sont pas des mouvements religieux israéliens », a déclaré Azoulay. « Avec tout le respect dû à leur sionisme et à leur soutien à l’Etat d’Israël, nous ne leur permettrons pas de nous contrôler à distance ou de nuire au caractère juif du pays ».

Cependant Azoulay a déclaré lundi lors de la réunion à la Knesset que « le mur Occidental est ouvert, et que les bains rituels sont ouverts à tous ceux qui souhaitent les utiliser ».

En réponse à la nouvelle version, le nouveau député du Likud Yehouda Glick a fustigé ceux qui sont impliqués, en déclarant : « En tant que personne pratiquante, je suis attristé qu’un groupe décide : ‘Nous protégeons le judaïsme et tous les autres le détruisent’. Pourquoi ne pas travailler ensemble ? C’est vrai qu’il y a des accords de coalition, mais cette loi est mauvaise, et encore, c’est un euphémisme ».

En ce qui concerne Azoulay, Glick a dit : « Rien ne se passera si quelqu’un qui s’immerge ne pense pas exactement comme vous ».

«Ce cirque doit terminer»

Parlant au Times of Israel après la séance houleuse de lundi, la députée Aliza Lavie (Yesh Atid) a accusé Gafni « de harceler » les femmes qui sont prises dans « l’outil politique » de sa loi.

La députée Aliza Lavie (Yesh Atid) (Photo: Facebook)
La députée Aliza Lavie (Yesh Atid) (Photo: Facebook)

« Ce cirque doit terminer », a dit Lavie, qui en 2013 avait proposé une proposition de loi plus clémente sur les mikvot. Tout en estimant que la loi Gafni ne passera pas l’examen de la Cour suprême, Lavie, faisant allusion au boycott de l’époque de Maïmonide, estime que les femmes devraient utiliser tous les moyens pour repousser la législation.

« Bien sûr, je soutiens une telle campagne », a déclaré Lavie interrogée sur un boycott contemporain. Elle a dit qu’il y a beaucoup de bains rituels trop stricts – en particulier à Jérusalem – et que les femmes devraient utiliser tous les moyens appropriés pour les contourner. Elle a noté qu’il existe d’autres options pour les femmes, par exemple des plans d’eau naturels et des bains rituels dans de petites localités qui sont connues pour être plus sensibles à la vie privée et à la liberté de religion.

Ce sont ces questions relatives aux droits de l’Homme qui intéressent également l’avocate Susan Weiss, fondatrice et directrice du Centre pour la justice pour les femmes. La loi, dit Weiss, « est une extension terrible du statu quo et une atteinte à la vie privée, à l’égalité et à la liberté face à la religion ».

En 2013, Weiss avait défendu avec succès le droit des femmes célibataires à utiliser des bains rituels de l’Etat grâce à l’adoption d’une politique « Ne demandez pas, ne racontez pas ». Comme Lavie, Weiss dit que la loi Gafni « ne peut pas résister à une attaque basée sur nos lois constitutionnelles ».

Consciente que les rouages ​​de la justice sur les questions de la religion et de l’Etat tournent lentement – un grand nombre de recours des clientes de Weiss prennent des années, voire une décennie pour être entendus – elle soutient les efforts de la base visant à sensibiliser le public.

L'avocate Susan Weiss, fondatrice et directrice du Centre pour la justice des femmes (CWJ), à une conférence de presse au Jerusalem Press Club. le 29 mars 2016  (Photo: Amanda Borschel-Dan / Times of Israel)
L’avocate Susan Weiss, fondatrice et directrice du Centre pour la justice des femmes (CWJ), à une conférence de presse auJerusalem Press Club. le 29 mars 2016 (Photo: Amanda Borschel-Dan / Times of Israel)

« Je suis pour la désobéissance religieuse du type Lysistrata pour parvenir à des changements, mais je ne sais pas à quel point il est réaliste de rallier toutes ces femmes pour effectuer des changements de cette façon. Si elles parviennent à le faire, tout le pouvoir sera entre leurs mains », a estimé Weiss lundi.

Elle s’interroge, cependant, sur ce sur quoi les femmes vont se battre exactement.

« Je serais ravie de voir les femmes dire que l’Etat n’a aucun droit de contrôler, en aucune façon, leur corps, y compris pour les questions de mariage », a déclaré Weiss. « Vont-elles déclarer qu’elles ne veulent pas de balanit [l’employée du bain rituel qui supervise l’immersion] ? »

« La loi est destinée à nuire aux mouvements réformé et masorti – ce qui est aussi scandaleux. Je voudrais les voir protester contre tout cela », a ajouté Weiss.

Sztokman, la force motrice derrière le boycott du bain rituel qui grandit lentement, pense que la question de la réglementation du mikvé va bien au-delà des femmes religieuses et des conversions du judaïsme libéral.

Elana Sztokman, author of 'The Men's Section.' (Photo credit: Courtesy)
L’intellectuelle Elana Sztokman (Autorisation)

« Une femme doit se tenir nue et être inspectée corporellement par une personne qu’elle n’a jamais rencontrée, puis en rendre compte sur le registre des mariages pour se marier. Où dans le monde cela serait-il considéré comme un comportement acceptable ? Il y a tellement de raisons pour que cette expérience soit traumatisante. Et pourtant, nous avons permis à l’Etat de l’imposer à toutes les femmes juives qui veulent se marier. Ce n’est absolument pas ainsi qu’il faut procéder », dit Sztokman.

« Nous ne sommes pas encore arrivés à une masse critique de femmes prêtes à assumer cette responsabilité. Mais je teste en permanence la température de l’eau, – sans jeu de mots », a ajouté Sztokman.

D’autres remettent en question l’efficacité d’un tel boycott.

« Je ne sais pas si cela changerait quoique ce soit que les femmes arrêtent d’aller au mikvé. Il faut être capable de réglementer qui les contrôle », selon Rachel Stomel, une représentante de Chochmat Nashim, une organisation de femmes religieuses qui militent pour la justice sociale. Elle a décrit comment une femme, qui a affirmé qu’elle ne retournait plus jamais dans un mikvé a été accueillie par l’indifférence des leaders religieux à la réunion de la commission de la Knesset. « Le rabbinat ne s’intéresse pas au fait que les femmes se rendent au mikvé ou non ».

« D’un côté, cela porte sur les mikvot – c’est ce qui est mis en avant – mais la vraie question concerne les accords de coalition et des luttes de pouvoir. Pour eux, le mikvé est juste l’arène », a déclaré Stomel.

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