La pandémie a attiré de nouveaux publics pour la culture israélienne résiliente
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La pandémie a attiré de nouveaux publics pour la culture israélienne résiliente

Un tournant a eu lieu lorsque les événements culturels et artistiques sont passés sur Internet - et malgré les défis posés par ce changement, les producteurs ne regrettent rien

Jessica Steinberg est responsable notre rubrique « Culture & Art de vivre »

Les Israéliens écoutent depuis leur balcon le saxophoniste Yarden Klayman lors d'un concert donné sur un toit de la place Basel à Tel Aviv, le 23 mars 2020. (Crédit : Miriam Alster/Flash90)
Les Israéliens écoutent depuis leur balcon le saxophoniste Yarden Klayman lors d'un concert donné sur un toit de la place Basel à Tel Aviv, le 23 mars 2020. (Crédit : Miriam Alster/Flash90)

Si vous pensez que planifier un événement pour un public important est dur, alors réfléchissez à ce que représente la planification d’un événement sans public du tout.

Au cours des neuf mois qui se sont écoulés depuis que la pandémie a obligé Israël à se soumettre au confinement, Shabi Mizrahi, directeur-adjoint du département de la Culture et des Arts de la municipalité de Tel Aviv, a dû transférer sur internet le festival annuel de piano de la ville et faire preuve d’imagination.

Il a reconfiguré le parking du stade où s’illustrait l’équipe de basket du Hapoel Tel Aviv pour en faire un cinéma de type drive-in et il a projeté des films sur le lac du Parc Hayarkon, les spectateurs, installés dans des pédalos, étant en mesure de respecter les règles de distanciation sociale. Il a également organisé de petits spectacles et autres performances artistiques dans des arrière-cours ou dans des parcs pour des petits groupes de dix à vingt personnes.

« Je n’avais aucune idée de ce qu’on pourrait faire avec ces événements de prime abord », s’exclame Mizrahi. « Cela fait 22 ans que j’organise des événements, mais le faire sur internet, c’était complètement nouveau pour nous ».

En raison de la réputation de Tel Aviv – une ville considérée comme le cœur battant de la scène artistique et culturelle israélienne – Mizrahi a eu rapidement conscience qu’il fallait aborder un tournant déterminant. Et maintenant qu’il s’est habitué à faire les choses virtuellement, Mizrahi évoque sans hésitation les bénéfices à tirer des festivals en ligne.

« Nous avons appris que c’est une bonne chose à faire parce que que tout le monde peut en profiter partout », dit Mizrahi. « De Kiryat Shmona et de Metula à Eilat, en passant par toutes les communautés des kibboutzim, les événements peuvent atteindre ainsi des publics qui, le cas échéant, ne viendraient pas aux festivals ».

Alors que les événements sont désormais retransmis en ligne pour se conformer aux régulations relatives à la pandémie – qui interdisent les grands rassemblements – les organisateurs de tout le pays et de l’étranger tentent de présenter l’expérience du spectacle vivant en direct à un public bloqué dans leurs habitations.

Dans certains cas, cette initiative aura permis d’atteindre des personnes qui ne se seraient jamais présentées d’elles-mêmes. Mais elle aura également entraîné son lot de défis à relever aux niveaux technique et artistique. Et malgré tous les efforts livrés, il reste à combattre le sentiment omniprésent qu’en ce qui concerne les événements culturels, rien ne vaut une présence directe pour se lier à une œuvre.

« C’est sûr, tout le monde est confiné dans son habitation, c’est un autre monde. Ce n’est pas le monde que désirent les gens mais c’est hélas le nôtre pour le moment », explique Efi Benaya de la maison de la Confédération à Jérusalem, qui accueillait régulièrement des spectacles artistiques.

Le musicien Shalom Hanoch chante devant un auditorium vide au festival de piano de Tel Aviv au mois de novembre 2020, un événement retransmis en ligne et gratuitement par la municipalité. (Autorisation : Daniel Aharoni)

Donner des spectacles en s’appuyant sur le numérique était une idée nouvelle et, de prime abord, pas réellement séduisante pour de nombreux producteurs. Les artistes étaient plutôt réticents à la perspective de se produire devant une salle vide et qui allait donc regarder des musiciens, des acteurs ou des danseurs à partir des écrans et via Facebook Live ou YouTube ?

Mais il y a eu beaucoup de monde en réalité. Cela a certainement été plus facile pour les musiciens de se présenter sur internet que pour les acteurs et les danseurs – mais tous se sont finalement prêtés au jeu. Les clubs de musique de la chaîne Zappa se sont lancés dans l’aventure en faisant monter sur la scène des chanteurs israéliens pour des concerts de trente minutes diffusés au mois de mars sur Facebook Live. D’autres théâtres, pour leur part, ont opté pour Zoom.

Benaya explique que le festival annuel de l’Oud, organisé par la maison de la Confédération, vend habituellement environ 10 000 billets, attirant des publics hors de Jérusalem dans les auditoriums installés dans toute la ville. Cette année, c’est un demi-million de personnes qui ont assisté au festival sur internet, ajoute-t-il, avec des publics du monde entier et notamment des Emirats arabes unis et du Maroc.

« La qualité des événements est toujours la même, ils sont bons, artistiques, ils se déroulent toujours sur une scène mais ils réunissent des dizaines de milliers de personnes de plus. C’est ça qui est impressionnant », commente-t-il.

Les billets pour le festival de piano de Tel Aviv, qui est d’habitude organisé au mois de novembre et qui rassemble les meilleurs musiciens israéliens à l’occasion de concerts intimistes et des duos qui se produisent dans les galeries et dans les auditoriums du musée d’art de Tel Aviv, se vendent aussi très rapidement à l’ordinaire.

Cette année, le festival a eu lieu pendant les huit nuits de Hanoukka et gratuitement, avec des concerts mis à disposition sur la chaîne publique Kan 11.

Pour Mizrahi, le festival de piano a été l’opportunité de soutenir les musiciens ainsi que le personnel technique qui entoure ce type d’événement, les maquilleurs, les décorateurs et autres techniciens du son qui sont au chômage depuis des mois.

« Je dirais que 40 % de mon travail, aujourd’hui, ce sont des appels téléphoniques avec des artistes qui veulent simplement pouvoir continuer à créer et à travailler », explique Mizrahi. « [Le musicien] Arkadi Duchin m’a dit : ‘Tu sais ce que c’est, le problème ? Ce n’est pas ce qu’il y aura dans deux mois, mais de savoir ce qui arrivera demain ? J’ignore ce qui va arriver demain matin’. »

שיר לשירה: מירי מסיקה בדואט אקוסטי בפסטיבל הפסנתר 2020

מירי מסיקה מגיעה הערב לפסטיבל הפסנתר למופע אקוסטי מרגש ????הדרך הטובה ביותר לסיים את סוף השבוע הזה >> השידור המלא בערב ב-23:15 בערוץ כאן 11, בפייסבוק שלנו, של כאן 88 ו כאן גימל .–The Tel Aviv-Yafo Piano Festival פסטיבל הפסנתר של תל אביב – יפו עיריית תל-אביב-יפו מוזיאון תל אביב לאמנות – Tel Aviv Museum of Art מירי מסיקה – Miri Mesika Hamon Volume – המון ווליום Zappa זאפה

Posted by ‎The Tel Aviv-Yafo Piano Festival פסטיבל הפסנתר של תל אביב – יפו‎ on Thursday, December 10, 2020

Tandis que certains producteurs et artistes ont réussi à se glisser dans le monde des spectacles sur Zoom, l’industrie dans son ensemble figure parmi celles qui ont été les plus durement frappées par la pandémie – la majorité des lieux culturels étant parmi les derniers à obtenir le droit de rouvrir leurs portes dans le cadre des directives de confinement mises en place dans le pays.

De nombreux propriétaires de salle, artistes, producteurs, techniciens – tous ceux impliqués, à un moment ou à un autre, dans le monde du spectacle en direct – disent avoir dorénavant sombré dans la pauvreté en raison de l’absence de travail. Les manifestations du monde du spectacle, qui réclament des aides du gouvernement ou la réouverture des lieux artistiques, ont émaillé toute la crise sanitaire entraînée par l’épidémie.

Un grand nombre de ceux qui travaillent dans cette industrie sont auto-entrepreneurs et ils ont un accès moindre aux allocations sociales que les salariés.

Des artistes israéliens protestent contre le confinement entraîné par le coronavirus à Tel Aviv, le 8 novembre 2020. (Crédit : Tomer Neuberg/Flash90)

« La culture est grièvement blessée » avait déclaré Shuki Weiss, promoteur de concerts, au mois de juin. « Imaginez une vie sans musique : ce n’est pas une vie que nous souhaitons vivre. On va voir de plus en plus de gens faire faillite, des gens qui travaillaient dans l’industrie depuis 20 ou 30 ans ».

La chaîne Zappa – elle est propriétaire de 12 clubs musicaux – a été l’une des premières entreprises de divertissement à passer en ligne, établissant un partenariat avec le studio de télévision Keshet pour créer Zappa Live – des spectacles courts présentant des musiciens connus filmés sur la scène de Zappa et diffusés en direct sur Keshet et sur la page Facebook de Zappa.

La chaîne a ainsi diffusé plus de 95 spectacles lors du premier confinement.

Elle a aussi créé des bus de spectacles qui ont parcouru tout le pays, s’associant avec la chaîne hôtelière israélienne Isrotel pour des performances visibles depuis les balcons, et elle a fait construire un théâtre pour un public de 1 000 personnes réparties en capsules au parc Hayarkon de Tel Aviv qui a baissé le rideau après deux spectacles seulement.

Elle a finalement diffusé en direct sur internet ses concerts en partenariat avec Keshet, depuis l’amphithéâtre du parc, et a plus tard adopté le format de Zappa Live – en retransmission depuis le toit de la tour Azrieli à Tel Aviv.

זאפה וקשת מציגות: ספיישל עצמאות – הפרויקט של עידן רייכל עכשיו בשידור חי ממושב משמרת!

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Posted by ‎Zappa זאפה‎ on Wednesday, April 29, 2020

Ce sont finalement plus de 3,15 millions de personnes en tout qui ont assisté à un projet musical de Zappa, selon l’Union du marketing israélien, et les spectacles établis en partenariat avec Keshet se sont taillés une part de marché de 7,6 % en moyenne – un pourcentage qui, selon Keshet, a dépassé les espérances.

Le tout premier spectacle en direct dans le cadre du Zappa Live, au mois de mars, avec Idan Raichel, s’était adjugé une part de marché remarquable de 14,5 %.

‘Il faudra continuer’

La musique – que les gens sont habitués à écouter sans qu’elle soit produite en direct – est beaucoup plus facile à présenter en ligne que la danse, commente Anat Leventon, à la tête du Centre de danse et de théâtre Suzanne Dellal à Tel Aviv, qui a pris ses fonctions seulement un mois et demi après le début de l’épidémie de coronavirus.

Elle a voulu maintenir les liens entre Israël et le monde de la danse à l’étranger, sachant qu’aucune troupe ou chorégraphe ne pourrait se produire au sein de l’Etat juif des mois durant. Son premier événement présenté sur internet a été Tel Aviv Dance, un festival en ligne organisé au mois d’août, qui a été suivi par Exposure 2020, un événement regroupant des œuvres de danse variées et des interviews de 18 chorégraphes.

Chaque ballet n’a pu être regardé qu’une seule fois, contrairement aux entretiens avec les chorégraphes qui ont pu être vus et revus de manière illimitée.

Un profil de tous les chorégraphes a aussi été intégré au site internet du festival, permettant une connexion hors-ligne dans le contexte du travail de réseautage professionnel qui est habituellement accompli lors de cet événement annuel.

« Je me suis dit qu’on était tous bloqués là où on se trouvait mais que tout cela nous permettrait de nous échapper même un petit peu », explique Leventon. « Et cela s’est avéré vrai ».

Il y a eu aussi des publics plus importants qui ont acheté des billets pour le festival – bien davantage que les plusieurs centaines de personnes qui se regroupent à l’ordinaire au sein d’un auditorium du centre Suzanne Dellal.

Produire des événements en ligne est coûteux et il faut faire les choses correctement – mais il faudra continuer, selon Leventon, qui trouve « cohérentes » de telles initiatives.

Le Mishekenot Shaananim, à Jérusalem, a été l’une des toutes premières institutions culturelles à retransmettre un événement en ligne lorsqu’il a programmé le Festival des auteurs au mois de mai, en conservant presque intactes les dates et le programme initiaux qui avaient été prévus, avec notamment des auteurs originaires d’Israël ou de l’étranger, explique le directeur Moti Schwartz.

« Ce qui est arrivé nous a pris de court, mais lorsque j’ai compris que le virus allait rester, on a décidé de conserver les dates avancées », explique Schwartz. « Le virus était là de toute façon et on a décidé que le spectacle devait continuer ».

150 000 personnes ont pris part aux événements en ligne organisés par Mishkenot au cours des sept derniers mois, explique Schwartz, contre quelques centaines qui se seraient réunies normalement dans l’un des auditoriums de l’organisation culturelle. Il a appris comment filmer les intervenants dans l’enceinte de Mishkenot plutôt que dans des habitations ou dans des bibliothèques faiblement éclairées, et quand organiser des événements en direct.

« Cela a été une expérience vraiment étonnante pour nous », explique Schwartz, qui prévoit de continuer à utiliser, à un certain niveau, la diffusion numérique à l’avenir, même lorsque les événements en présentiel pourront reprendre. Il a encore organisé des rencontres en date du 29 et du 30 décembre, avec des conversations en direct entre des auteurs et divers types de créateurs – chefs de cuisine, stylistes ou musiciens.

Une partie du défi à relever pour les organisateurs qui tentent de retransmettre leurs festivals en ligne est technologique, les sites internet devant être modernisés pour pouvoir répondre aux attentes d’un public nombreux, désireux de regarder des heures de productions artistiques ou de débats en direct.

DocAviv, le festival du film documentaire de Tel Aviv qui a habituellement lieu à la cinémathèque et dans d’autres cinémas de toute la municipalité, a été repoussé du mois de mai au mois de septembre. Mais c’est l’un des premiers festivals du film à avoir fait le choix d’internet en Israël, explique Galia Bador, directrice du festival de Tel Aviv.

Avec 120 films israéliens et internationaux, 90 webinaires, des conversations et des discussions en direct dans le cadre du festival, ce dernier a été « énorme dans sa portée », explique Bador, qui ignorait encore si l’événement serait diffusé ou non en direct quelques jours avant son lancement.

Certains détails sont restés les mêmes que s’il avait fallu accueillir l’événement dans des cinémas – notamment les contenus et la conservation des films, ce qui est l’essentiel du travail du festival qui s’efforce de sélectionner les œuvres les plus intéressantes, note Bador.

Ce qui a changé cette année, cela a été la création d’une plateforme de visionnage qui a été exclusivement mise en place pour le festival.

« C’est comme pour le VOD et Netflix : Il faut construire une plateforme de manière correcte de façon à ce qu’un spectateur puisse entrer facilement, acheter un billet et regarder un film », dit Bador. « C’est un processus colossal ».

Mais cela a payé. DocAviv a vendu plus de billets lors de l’événement du mois de septembre – 61 000 – que lors de l’année précédente, avec 55 000 tickets. Il y a eu plus de public à gérer mais Bador explique que c’est une preuve de la force de la marque de DocAviv et de la loyauté du public à son égard.

Alors que les Israéliens étaient une nouvelle fois confinés chez eux à partir de la mi-septembre jusqu’au mois de novembre pour cause de COVID-19, le festival a lancé Docustream, un mois de documentaires qui ont été projetés pendant tout le mois d’octobre à destination du public israélien exclusivement.

« J’ai adoré que cela ouvre les portes à d’autres qui ne vivent pas à Tel Aviv », dit-elle. « C’est toujours mieux de voir un film au cinéma, mais là, cela donne une nouvelle option au spectateur ».

Les versions en ligne de ces événements offrent une occasion de soutenir les artistes de longue date mais aussi les musiciens plus jeunes, explique Mizrahi, de la municipalité de Tel Aviv, qui n’a pas oublié combien il est difficile d’obtenir une place dans les calendriers bondés des artistes.

« Ma devise dorénavant est de créer des productions originales », explique-t-il. « Il ne s’agit pas de demander à l’artiste de faire ce qu’il fait toujours, ce que nous pouvons connaître, mais de créer de nouvelles choses jusqu’alors inexplorées ».

Ce tournant et la nécessité de s’adapter grâce à un nouvel état d’esprit a changé son département, dit Mizrahi, qui ajoute avoir appris que les spectacles en ligne pouvaient être une bonne alternative – avec l’incitation supplémentaire de pouvoir attirer des personnes qui, à l’ordinaire, ne viendraient pas à Tel Aviv.

« J’espère que tout reviendra à la normale, avec tous ces festivals de bières, de vin, toute cette culture qui s’organise autour des spectacles, les repas et les boissons que vous consommez avant et après », s’exclame Mizrahi. « La culture comprend tout cela. Les gens ont simplement soif de tout ça. Mais Internet reste, en fin de compte, une très bonne alternative ».

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