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La petite communauté juive de Tunisie de nouveau prise pour cible après le 7 octobre

Suite à l'attaque d'une synagogue à Tunis et à l'escalade de la rhétorique hostile, les Juifs de Djerba, à peine remis de l'attentat terroriste de mai, s'interrogent sur l'avenir

Un pèlerin juif lors du pèlerinage juif annuel à la synagogue de la Ghriba, sur l'île de Djerba, au sud de la Tunisie, le 18 mai 2022. (Crédit : Fethi Belaïd/AFP)
Un pèlerin juif lors du pèlerinage juif annuel à la synagogue de la Ghriba, sur l'île de Djerba, au sud de la Tunisie, le 18 mai 2022. (Crédit : Fethi Belaïd/AFP)

Après l’attentat terroriste meurtrier perpétré en mai dans la synagogue historique de la Ghriba, sur l’île tunisienne de Djerba, pendant la fête juive de Lag BaOmer, la communauté, forte de 1 500 membres, ne s’est pas sentie suffisamment en sécurité pour recommencer à prier en réunion jusqu’à la récente fête de Souccot, en octobre.

Ce sentiment de sécurité n’aura été que de courte durée.

Les violentes manifestations organisées dans ce pays majoritairement musulman en opposition à la guerre menée par Israël contre le groupe terroriste palestinien du Hamas, à la suite de l’incursion meurtrière du groupe terroriste en Israël le 7 octobre, obligent désormais la communauté juive millénaire à se demander si elle a un avenir dans le pays.

Rivka (pseudonyme), une femme juive qui vit sur place s’est entretenue avec le Times of Israel sous couvert d’anonymat, a déclaré que la communauté de Djerba était sur les nerfs depuis l’assaut sanglant du Hamas.

« Après le 7 octobre, chaque fois que nous entendons un bruit fort, que quelqu’un crie ou que nos enfants rentrent tard à la maison, nous pensons toujours au pire. Nous avons toujours peur. Nous ne sortons pas tard », a-t-elle expliqué.

Quelques mois plus tôt, la situation était bien différente : Souccot était une période de célébration et de renouveau pour la plus grande communauté juive d’Afrique du Nord, quelques jours seulement après l’annulation des offices de Yom Kippour pour la première fois en 2 000 ans. Au cours de cette semaine de fête juive, un nouveau rouleau de la Torah a été inauguré dans le quartier juif de l’île tunisienne de Djerba.

Des pèlerins juifs priant lors du pèlerinage juif annuel à la synagogue de la Ghriba, sur l’île de Djerba, au sud de la Tunisie, le 18 mai 2022. (Crédit : Fethi Belaïd/AFP)

La congrégation n’avait pas organisé d’offices de prière dans la principale synagogue de l’île, connue sous le nom de Ghriba – la plus ancienne synagogue d’Afrique encore en activité – pour Rosh HaShana et Yom Kippour, à la suite d’un attentat terroriste perpétré le 9 mai, lors de la fête juive de Lag Baomer.

Ce jour-là, un gendarme tunisien a tué trois policiers et deux pèlerins lors d’une fusillade de masse contre l’ancienne synagogue, au cours d’un événement annuel qui attire généralement des milliers de pèlerins juifs du monde entier. Cette attaque meurtrière a choqué la communauté au plus profond d’elle-même et l’a amenée à craindre pour son avenir.

Cependant, près de six mois plus tard, le 3 octobre, au milieu de la semaine de la fête de Souccot, les Juifs de Djerba ont estimé qu’ils pouvaient organiser une grande célébration publique. Ils ont organisé l’intronisation du nouveau rouleau de la Torah dans les rues du quartier juif, en chantant et en jouant des tambours darbuka, et en partageant de la nourriture avec leurs amis dans leurs souccot [structures temporaires construites en plein air pour la fête] », a indiqué David Gerbi au Times of Israel. Ce psychologue italien, dont les racines familiales remontent à Djerba, se rend régulièrement sur l’île tunisienne.

L’ambiance de liesse a brusquement pris fin le 7 octobre, le jour de Simhat Torah qui tombe immédiatement après Souccot, lorsqu’à quelque 3 200 km de Djerba, le groupe terroriste palestinien du Hamas a fait irruption en Israël et a perpétré l’attaque la plus meurtrière de l’histoire du pays et la pire contre des Juifs depuis la Shoah.

Environ 1 200 Israéliens et travailleurs étrangers ont été massacrés, et plus de 240 ont été pris en otage. Le même jour, Israël a déclaré la guerre au groupe terroriste, déclenchant des manifestations anti-Israël dans tout le monde arabe, souvent teintées d’antisémitisme.

Incendie à la synagogue

Le 17 octobre, lors de manifestations pro-palestiniennes, des centaines d’émeutiers ont mis le feu à la synagogue Al Hammah, lieu de prière historique mais désaffecté dans le centre de la Tunisie. Ils ont détruit les murs du bâtiment à coups de marteau et planté des drapeaux palestiniens sur le site. La police n’est pas intervenue.

« Chaque fois que des Palestiniens sont tués, les Juifs de Tunisie sont attaqués à leur tour. C’est un rituel », a déploré Rafram Haddad, militant juif tunisien, lors d’un récent entretien avec Al-Monitor.

Certains membres de la communauté de Djerba se demandent aujourd’hui s’il y a encore un avenir pour les Juifs sur l’île.

« À Djerba, les trois religions [judaïsme, islam et christianisme] coexistaient en paix, mais à cause du dernier conflit, les choses ont changé et le danger pour la population juive est tangible », a affirmé Gerbi.

« Les habitants me disent qu’il n’est pas facile de changer de vie et d’émigrer en Israël, où le coût de la vie est très élevé, où il y a la guerre, et où les personnes âgées auront du mal à s’adapter à une nouvelle réalité. Mais c’est peut-être, en fin de compte, le meilleur choix », a-t-il souligné.

Inhospitalier pour les Juifs

Le président tunisien Kaïs Saïed dans son bureau à Tunis, le 18 septembre 2023. (Crédit : Capture d’écran X ; utilisée conformément à l’article 27a de la loi sur le droit d’auteur)

Le président tunisien Kaïs Saïed a déjà tenu des propos antisémites, allant jusqu’à affirmer que la tempête Daniel, qui a dévasté la Libye et d’autres pays méditerranéens entre le 4 et le 12 septembre, était le fruit de l’influence sioniste. C’est un farouche opposant aux relations avec l’État juif.

« Notre président parle toujours des sionistes », a déclaré Rivka au Times of Israel.

Peu avant son accession au pouvoir en 2019, il avait qualifié les efforts de normalisation de « haute trahison ». En août dernier, il a déclaré qu’en ce qui concerne Israël, le mot « normalisation » n’existe pas.

Après l’agression du 7 octobre, les législateurs pro-Saïed du Parlement tunisien ont présenté un projet de loi qui criminaliserait toute normalisation des liens avec Israël et la rendrait passible d’une peine pouvant aller jusqu’à dix ans d’emprisonnement. Il interdirait également toute interaction entre Tunisiens et Israéliens lors d’événements internationaux.

Les déclarations de Saïed et ses propositions politiques ont valu à la Tunisie la réputation de pays inhospitalier pour les Juifs.

« Lorsqu’ils entendent cela, les Juifs de l’étranger, de France et des États-Unis, cessent de venir en visite », a affirmé Rivka. « Cela a bien sûr un impact sur les Juifs dont les revenus dépendent des autres Juifs – les scribes de la Torah et de la mezouza, les propriétaires de restaurants casher, les bijoutiers, leurs revenus diminuent de plus en plus. »

La dégradation de la situation économique dans le pays nord-africain est un facteur supplémentaire qui pousse de nombreuses personnes à envisager de quitter le pays.

« Au supermarché, on ne trouve ni farine, ni sucre, ni riz, ni semoule [aliment quotidien au Maghreb, utilisé dans la préparation du couscous], ni lait. Les produits de tous les jours sont devenus difficiles à trouver », a expliqué Rivka.

Un membre de la communauté juive de Djerba portant un rouleau de Torah nouvellement inauguré pendant la fête de Souccot, à Djerba, en Tunisie, le 3 octobre 2023. (Crédit : David Gerbi)

« Et il n’y a pas de travail en Tunisie. Ceux qui ont un emploi à l’étranger s’en sortent bien, mais ceux dont la source de revenus vient d’ici ont l’impression que la situation régresse », a-t-elle ajouté. « L’éducation n’est pas bonne non plus. Selon moi, l’avenir des Juifs tunisiens se trouve en Terre d’Israël. »

D’autres rejettent ces sombres perspectives. Moshe (pseudonyme), un enseignant de Djerba, est convaincu que la communauté survivra.

« C’était la même chose quand Ennahda est arrivé au pouvoir, tout le monde pensait que toute la communauté émigrerait en Israël », a indiqué Moshe, en référence au parti islamiste qui avait remporté les premières élections démocratiques en Tunisie en 2011, mais qui est en déclin constant depuis le scrutin suivant en 2014.

« Mais notre vie était belle sous Ennahda, comme elle l’était sous Ben Ali », le dictateur tunisien renversé par la révolution du printemps arabe en 2011.

Citant les « conditions difficiles » comme la plus grande préoccupation actuelle de la communauté, Moshe déplore que les dirigeants actuels de la Tunisie ne soient pas aussi proches de la communauté juive que par le passé. « Youssef Shahed, Premier ministre tunisien de 2016 à 2020, venait à Djerba chaque Lag BaOmer et était très proche des Juifs ».

Shahed avait également nommé le premier juif à un poste de ministre depuis 1957. René Trabelsi, originaire de Djerba, a dirigé le ministère du tourisme de 2018 à 2020. Cette année, il a été l’un des organisateurs des célébrations de Souccot sur l’île et de l’inauguration du rouleau de la Torah.

Une communauté autrefois florissante de plus en plus menacée

L’histoire des Juifs en Tunisie remonte à l’époque romaine, avant la conquête musulmane de l’Afrique du Nord. Pendant des siècles, la communauté a prospéré sous différents régimes, avec des épisodes occasionnels de persécution, notamment sous le régime fasciste français de Vichy pendant la Seconde Guerre mondiale, puis, pendant une période, sous l’occupation nazie directe. En 1948, lorsque l’État d’Israël a été fondé, la communauté juive comptait 110 000 personnes.

La police sécurisant une zone près de la synagogue de la Ghriba après une fusillade sur l’île de villégiature de Djerba, le 9 mai 2023. (Crédit : Yassine Mahjoub/AFP)

Elle a rapidement diminué dans les années 1950, lorsque les Juifs ont émigré en masse en France ou en Israël, n’en laissant que 20 000. Des milliers d’autres ont quitté le pays en 1967 après les émeutes anti-juives qui ont éclaté pendant la Guerre des Six Jours. Aujourd’hui, moins de 2 000 d’entre eux vivraient encore en Tunisie, concentrés dans la capitale Tunis et sur l’île de Djerba.

Dans ces deux endroits, les communautés gèrent encore des écoles et les salaires des grands rabbins de Tunis et de Djerba sont pris en charge par le gouvernement tunisien. La communauté parle son propre dialecte judéo-arabe et possède des traditions et des célébrations uniques, dont la plus importante est le pèlerinage annuel à Djerba à l’occasion de Lag BaOmer.

Une pierre placée à l’entrée de la synagogue de la Ghriba, sur l’île tunisienne de Djerba, le 3 octobre 2023 (Crédit : David Gerbi)

Fait inhabituel, des visas d’entrée sont également délivrés aux Israéliens le jour de Lag BaOmer, alors que la Tunisie et Israël ont rompu leurs relations diplomatiques après la Seconde Intifada.

Si le gouvernement tunisien a ostensiblement protégé la minorité historique, la communauté ne vit pas en sécurité depuis des décennies. Le 11 avril 2002, un camion rempli d’explosifs a explosé près de la synagogue de la Ghriba à Djerba, tuant 21 personnes (dont 14 touristes allemands). L’attentat a été revendiqué par Al-Qaïda.

En mai, Djerba a de nouveau été choquée par l’attaque terroriste meurtrière. Un garde national tunisien qui surveillait la synagogue pendant le pèlerinage de Lag BaOmer a ouvert le feu sur la foule, tuant deux cousins juifs – Aviel Haddad, Tunisien-Israélien âgé de 30 ans et Benjamin Haddad, Français de 42 ans – et trois policiers tunisiens.

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