La visite du président philippin suscite la colère en Israël
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La visite du président philippin suscite la colère en Israël

Certains se demandent pourquoi Jérusalem veut resserrer les liens avec Rodrigo Duterte et lui vendre des armes, malgré ses tristes antécédents en termes de droit de l'Homme

Le président philippin Rodrigo Duterte passe en revue la garde d'honneur alors qu'il arrive à l'aéroport international de Manille le 24 mai 2017. (AFP/Noel Celis)
Le président philippin Rodrigo Duterte passe en revue la garde d'honneur alors qu'il arrive à l'aéroport international de Manille le 24 mai 2017. (AFP/Noel Celis)

JTA — Le président des Philippines Rodrigo Duterte, qui se vante régulièrement d’avoir tué des civils et qui s’est comparé lui-même à Adolf Hitler, devrait arriver dimanche en Israël pour une visite qui a été critiquée par les Israéliens et les Américains.

Duterte est attendu au sein de l’Etat juif dans la journée de dimanche pour une visite de quatre jours avant de retourner en Jordanie. Il sera le premier dirigeant philippin à se rendre en Israël depuis l’établissement de relations diplomatiques entre les deux pays en 1957. Duterte prendra part à une cérémonie inaugurant un monument à la mémoire du sauvetage de Juifs par des Philippins durant la Shoah.

Israël maintient une affinité toute particulière avec les Philippines, cet état fortement catholique ayant accordé un refuge à environ 1 300 Juifs pendant la Shoah, ayant même offert de donner plus de 10 000 visas à des Juifs à l’époque. Sous la présidence de Manuel Roxas, les Philippines, en 1947, avaient également livré le vote qui s’était avéré décisif aux Nations unies qui avait déterminé la création d’Israël.

Les deux pays ont lutté de manière similaire pour éradiquer le terrorisme islamiste dans leurs frontières respectives. Aux Philippines, un groupe de combattants irakiens et syriens soutenant l’Etat islamique – l’EIIL – s’était emparé de la ville de Marawi en 2017 avant sa libération finale. L’EI a commis deux attentats-suicides à la bombe aux Philippines le mois dernier, le chef militaire du pays, le général Carlito Galvez Jr., disant que « la plus grande menace qui plane sur nous dorénavant est l’EI ».

Des soldats philippins marchent dans Marawi, ville détruite, après l’annonce de sa « libération », le 17 octobre 2017, par le président Rodrigo Duterte (Crédit : AFP Photo/Ted Aljibe)

Les critiques s’inquiètent toutefois  que Netanyahu puisse véhiculer un mauvais message en accueillant un haut responsable dont les premières années de fonction ont été qualifiées de « calamité en termes de droits de l’Homme ». Largement condamné pour une guerre violente et extrajudiciaire contre les stupéfiants qui a fait 12 000 morts, entraînant des prisons surpeuplées, dans un contexte de harcèlement et de poursuites de ses critiques, Duterte a menacé de faire sortir son pays des Nations unies. Au mois de mars, il a fait quitter aux Philippines la Cour pénale internationale.

Duterte est le dernier haut-responsable autoritaire à rencontrer Netanyahu après le hongrois Viktor Orban, le russe Vladimir Poutine et l’azerbaïdjanais Ilham Aliyev, entre autres.

Des groupes de défense des droits de l’Homme israéliens ont vivement recommandé au président Reuven Rivlin de ne pas accueillir Duterte qu’ils ont qualifié de « meurtrier de masse ». Dans un appel écrit, l’avocat israélien Eitay Mack a estimé que Dutertre « représente une menace non seulement pour les citoyens philippins mais pour la paix dans le monde entier ».

Mack a lancé cet appel dans une lettre adressée au bureau de Rivlin au nom de 24 autres militants dans la défense des droits de l’Homme, affirmant qu’accueillir Duterte était une approbation tacite de ce dernier, qui favorisera l’ascension des personnalités similaires à la sienne dans le monde.

« Il est indubitable que quand la communauté internationale ne fait rien quand un dirigeant appelle aux massacres et qu’il commet des massacres contre des groupes de population spécifique, cela vient légitimer d’autres dirigeants meurtriers », a écrit Mack dans son appel.

David Horovitz, fondateur du Times of Israel, a fustigé la visite dans un article d’opinion.

“Rodrigo Duterte va atterrir en Israël dimanche soir – se targuant d’amitié mais en quête d’armes », a-t-il écrit. « Cet homme n’a pas sa place ici ».

Josh Kurlantzick, maître de recherche sur l’Asie du sud-est au Conseil sur les relations étrangères, a mis en doute la sagesse de la décision prise d’accueillir Duterte dans le pays tout en disant que les actions récentes entreprises par ce dernier peuvent toutefois aider à limiter le terrorisme national.

Le président philippin Rodrigo Duterte passe en revue la garde d’honneur alors qu’il arrive à l’aéroport international de Manille le 24 mai 2017. (AFP/Noel Celis)

« Il y a eu des conflits dans le sud des Philippines », a dit Kurlantzick au JTA, « mais Duterte a également récemment signé un accord de paix qui pourrait créer une vaste région autonome pour le sud des Philippines qui est majoritairement musulman ».

Duterte, comme Poutine, porte un intérêt prosaïque à l’Etat juif : Israël accueille également approximativement 25 000 Philippins qui sont venus travailler légalement dans l’agriculture et à des emplois domestiques avant de retourner dans leur pays. Selon le Jerusalem Post, Duterte « a indiqué de manière répétée au cours des deux dernières semaines qu’il se rendait en Israël puis en Jordanie pour voir comment les tensions dans la région impactent les travailleurs philippins. Il a fait savoir qu’il y avait 28 000 Philippins qui travaillent en Israël et 48 000 en Jordanie ».

Duterte a également clairement établi qu’il prévoyait d’acheter des armes israéliennes. Il devrait se rendre, avec son ministre de la Défense, des officiers militaires et de hauts responsables de la police, dans des bases militaires. Israël a été dans le passé fustigé pour ses ventes d’armes, particulièrement au Myanmar, en 2017, au cours de la campagne de nettoyage ethnique contre la minorité musulmane des Rohingyas. Israël, au-delà des armements, pourrait également être un marché pour les produits philippins.

« Pour les Philippines, Israël est un marché possible plus important pour les exportations agricoles et autres et il y a également un contingent de travailleurs israéliens aux Philippines », a déclaré Kurlantzick. « Duterte aime généralement aussi se projeter sur la scène internationale ».

Des rumeurs, aux Philippines, ont laissé entendre que Duterte se rend en Israël pour des problèmes de santé, des affirmations niées par ce dernier.

Connu pour sa rhétorique incendiaire – il avait qualifié le pape de « fils de p…e » pour avoir entraîné des embouteillages routiers durant une visite à Manille – Duterte avait également comparé sa guerre contre les stupéfiants à celle menée par Hitler contre les Juifs.

« Hitler a exterminé trois millions de Juifs. Aujourd’hui, il y a trois millions de toxicomanes [aux Philippines]. Je serais heureux de les exterminer. Au moins, si l’Allemagne a eu Hilter, les Philippines m’auront, moi. Vous savez, mes victimes, je voudrais qu’elles soient toutes des criminels pour mettre un terme au problème de mon pays et pour sauver la prochaine génération de la perdition », avait-il déclaré.

Le président du Congrès juif mondial, Ronald Lauder, avait dénoncé des propos « révoltants » à cette occasion.

Le président philippin Rodrigo Duterte lors d’un discours à la synagogue Beit Yaacov, l’association juive des Philippines à Makati, au sud de Manille, le 4 octobre 2016 (Crédit : AFP PHOTO / POOL / Aaron Favila)

Duterte avait présenté ses excuses plus tard lors d’un discours à la synagogue de Manille, corrigeant ses propos et notant que six millions de Juifs avaient été assassinés pendant la Shoah.

Kurlantzick a expliqué que Duterte, en plus de violer ouvertement les droits de l’Homme, est un acteur imprévisible qu’Israël est malavisé d’accueillir.

« Duterte est hautement imprévisible et l’accueillir ne met pas à l’abri de déclarations plus incendiaires encore au cours de sa visite », a-t-il dit à JTA. « Et en plus de ses propos – au cours desquels il s’était comparé à Hitler concernant l’éradication des dealers de stupéfiants – Duterte sape véritablement l’Etat de droit aux Philippines et supervise des meurtres extrajudiciaires massifs ».

« Accueillir un leader aux antécédents en termes de droits de l’Homme aussi abyssaux et qui a spécifiquement fait des déclarations dans lesquelles il a semblé saluer Hitler est très certainement une démarche contestable. »

Jonathan Schanzer, vice-président de la Fondation pour la défense des démocraties, a condamné sans ambiguïté la venue du haut-responsable philippin.

“Duterte est un instrument contondant et un voyou », a-t-il dit. « Je ne crois pas qu’Israël devrait l’accueillir ».

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