La vraie menace des S-300 ? Ce n’est pas leur puissance. Ils sont Russes
Rechercher
Analyse

La vraie menace des S-300 ? Ce n’est pas leur puissance. Ils sont Russes

L'armée de l'air peut sans doute déjouer le matériel de guerre russe et les défenses syriennes, mais cela risquerait d'enflammer la crise croissante entre Jérusalem et Moscou

Judah Ari Gross

Judah Ari Gross est le correspondant militaire du Times of Israël.

Sur cette photo prise le 27 août 2013, un système de défense antiaérienne  S-300 est présenté à l'ouverture du spectacle aérien MAKS à Zhukovsky, aux abords de Moscou, en Russie, le 27 août 2013 (Crédit : AP Photo/Ivan Sekretarev)
Sur cette photo prise le 27 août 2013, un système de défense antiaérienne S-300 est présenté à l'ouverture du spectacle aérien MAKS à Zhukovsky, aux abords de Moscou, en Russie, le 27 août 2013 (Crédit : AP Photo/Ivan Sekretarev)

L’annonce faite lundi par la Russie qu’elle viendrait renforcer les défenses aériennes syriennes grâce à son redoutable système S-300 dans les quinze jours à venir marque le dernier élément de la crise entre Israël et Moscou qui s’est rapidement détériorée depuis l’abattage par la Syrie d’un avion espion russe au large des côtes syriennes, la semaine dernière.

En plus de fournir des S-300 à la Syrie, le ministre russe de la Défense Sergei Shoigu a également indiqué lundi que la Russie « bloquera la navigation par satellite, les radars embarqués et les systèmes de communication des avions de combat qui attaquent des cibles en Syrie ».

Mais la plus grande menace n’est pas l’obstacle tactique spécifique que le système pourrait poser aux forces aériennes israéliennes. C’est plutôt que cet épisode pourrait entraîner une décomposition grave de la relation qu’entretient l’Etat juif avec la Russie.

Cela fait longtemps qu’Israël doit composer avec une Russie antagoniste, qui travaille activement contre les intérêts israéliens. Même si Moscou fournit aujourd’hui en effet des armes à un grand nombre des ennemis d’Israël – et notamment des batteries S-300 à l’ennemi juré d’Israël, l’Iran – on estime généralement, au sein de l’Etat juif, que de tels approvisionnements ne relèvent pas d’une problématique personnelle, mais plutôt des lois du commerce.

Le président russe Vladimir Poutine, à gauche, et le Premier ministre Benjamin Netanyahu lors d’un événement de la journée internationale des victimes de la Shoah et de la levée du siège de Stalingrad par les nazis au musée juif de Moscou, le 29 janvier 2018 (Crédit : AFP Photo/Vasily Maximov)

La crise actuelle a le potentiel de changer la donne en fonction de la manière dont la question sera gérée par Israël, par la Russie et par les Etats-Unis.

Même si l’action de la Russie est l’une des plus ouvertement hostiles envers Israël depuis la fin de la guerre froide, elle reste encore réversible, au moins à un certain degré.

Pendant plus de cinq ans, la Russie a menacé de vendre les systèmes de défense antiaérienne S-300 à la Syrie – reculant à chaque fois à la demande du gouvernement israélien, et parfois même américain.

Les S-300 à longue portée – avec un rayon d’opération de 250 kilomètres, selon la Russie – est une forme nettement plus avancée que le système S-200 sur lequel se repose actuellement la Syrie.

Pour l’instant, Moscou a fait savoir qu’il donnerait deux à quatre batteries S-300 à la Syrie, mais la Russie est prête à en livrer davantage si nécessaire. Selon les médias russes, ces systèmes seront établis sur la côte orientale et dans le sud-ouest de la Syrie, à proximité des frontières israéliennes et jordaniennes, qui sont les deux zones où l’armée israélienne est susceptible de mener des frappes aériennes.

La Russie doit encore indiquer quel modèle de S-300 le pays a l’intention de vendre à la Syrie : Il y en a plusieurs, chacun avec sa propre variété de capacités. Même le radar du modèle de qualité la plus médiocre serait en mesure de contrôler les vols aux environs du nord israélien – et potentiellement les vols civils en partance et à destination de l’aéroport international Ben-Gurion, selon l’endroit où les systèmes seront installés en Syrie.

La menace du S-300 et la guerre électronique

Pour Israël, le S-300 représenterait un obstacle significatif mais guère insurmontable en Syrie, pays où l’Etat juif bombarde régulièrement des structures et des dépôts d’armes iraniens et du groupe terroriste libanais du Hezbollah.

Tandis que le S-300, connu par l’OTAN sous le nom de SA-10, est largement plus puissant que le système antiaérien à longue portée actuel de la Syrie – le S-200 ou SA-5 – les forces israéliennes ont eu des décennies pour s’y préparer.

Un certain nombre d’alliés d’Israël exploitent ce système de défense antiaérienne. L’armée israélienne se serait entraînée contre les batteries S-300 qui appartenaient dans le passé à Chypre mais qui, depuis, sont devenues la propriété de la Grèce, à l’occasion d’exercices aériens conjoints au fil des années.

Un système de défense antiaérienne russe Antey 2500 ou S-300 VM montré à l’ouverture du spectacle aérien MAKS à Zhukovsky, aux abords de Moscou, en Russie, le 27 août 2013 (Crédit :AP Photo/Ivan Sekretarev, file)

Israël est également l’heureux propriétaire d’une flotte croissante d’avions-chasseurs F-35, un modèle dont la raison d’être est la furtivité. Ces jets de cinquième génération ont déjà été utilisés en opération, avait indiqué au début de l’année l’armée israélienne.

Et les forces aériennes israéliennes sont également célèbres pour leurs propres capacités de guerre électronique. En effet, lors de la première guerre du Liban, en 1982, l’armée avait utilisé le brouillage de radar contre les défenses antiaériennes de la Syrie, fournies à l’époque par l’Union soviétique, détruisant 29 des 30 batteries anti-aériennes du pays.

Les Israéliens auraient également utilisé ce type de technologie lors d’une frappe contre un réacteur nucléaire syrien à Deir Ezzor en 2007, bloquant les défenses aériennes du pays au cours de l’opération.

Mais un système de défense S-200 n’est pas seulement un défi opérationnel. C’est également un défi géopolitique.

Même si, dans son annonce, le ministre russe de la Défense Shoigu a expliqué que des équipes syriennes ont été formées au système S-300, nul ne sait pour le moment si les batteries pourraient être également prises en charge par des militaires russes.

Si tel était le cas, cela rendrait une décision israélienne visant à détruire des batteries S-300 bien plus compliquée, dans la mesure où cela exigerait de prendre directement et intentionnellement pour cible des forces russes.

Le plan russe d’utiliser la guerre électronique contre les « fortes têtes » israéliennes – comme l’a dit Shoigu – est encore un autre obstacle que l’armée de l’air israélienne devra prendre en considération.

Selon les médias russes, ces systèmes électroniques de guerre créeront un « dôme radio-électronique » avec un rayon de centaines de kilomètres dans tout l’ouest de la Syrie et sur la côte méditerranéenne, qui n’affectera pas seulement les avions israéliens mais également les navires de guerre américains et français ainsi que les avions civils dans le même secteur.

Ici aussi, les militaires israéliens ont probablement un certain nombre de moyens technologiques et opérationnels pour relever ce défi, mais les hauts-responsables militaires devront réfléchir à mettre dans la balance l’usage de ces mesures et la valeur de la cible.

Au début de l’année, lorsque la Russie menaçait encore une fois de livrer le système S-300 à la Syrie, les responsables israéliens avaient indiqué que l’armée était prête à prendre pour cible n’importe quel système antiaérien tirant sur ses avions, indépendamment de son éventuel fournisseur ou exploitant.

« Une chose doit être claire : Si un système tire sur nos avions, nous le détruirons. Peu importe s’il s’agit d’un S-300 ou d’un S-700 », avait commenté le ministre de la Défense Avigdor Liberman à ce moment-là.

Tandis que l’armée israélienne devrait être capable de contourner les brouillages radar de la Russie et qu’elle serait bien dans son droit de détruire une batterie S-300 livrée par le Russie qui ouvrirait le feu sur l’un de ses avions, de tels actes pourraient accroître le risque de davantage aliéner Moscou et d’amener les deux pays au bord d’une pleine rupture diplomatique.

En savoir plus sur :
C’est vous qui le dites...