Rechercher

L’activiste d’extrême droite de Twitter derrière « Libs of TikTok » est Juive orthodoxe

Dans un mouvement que d'aucuns attribuent à de l'antisémitisme, le Washington Post a révélé l’identité - et l'affilition religieuse - de la personne derrière le compte anti-LGBT

Capture d’écran du fil Twitter Libs of TikTok, compte géré par un Juif orthodoxe axé sur les enseignants qui éduquent les enfants à la sexualité et à l’identité de genre. (Crédit : Twitter / via la JTA)
Capture d’écran du fil Twitter Libs of TikTok, compte géré par un Juif orthodoxe axé sur les enseignants qui éduquent les enfants à la sexualité et à l’identité de genre. (Crédit : Twitter / via la JTA)

Chaya Raichik se dit responsable du licenciement des enseignants qui parlent homosexualité et transgenres, qu’elle qualifie de « mauvaises personnes ». Elle a contribué à l’invention du terme « toilettage » pour décrire l’enseignement de la sexualité. Son compte Twitter compte des centaines de milliers d’abonnés et des « followers » influents, dont la porte-parole du gouverneur de Floride Ron DeSantis et le podcasteur Joe Rogan.

Elle est également juive orthodoxe, si l’on en croit un article du Washington Post, publié le 19 avril, qui a révélé que Raichik était derrière le très populaire compte Twitter « Libs de TikTok ».

Cette information s’est trouvée, à un moment, dans la biographie de Raichik sur Twitter, là où les utilisateurs partagent souvent des précisions sur leur identité, a indiqué le Washington Post. Le journal n’a pas apporté d’autre précision sur la judéité de Raichik, précisant qu’elle avait récemment déménagé de New York à Los Angeles.

Raichik est un patronyme important dans le monde juif orthodoxe du Sud de la Californie, où le rabbin Shmuel Dovid Raichik a été l’un des premiers émissaires du mouvement Habad et où son fils, Shimon, a été un éminent dirigeant jusqu’à sa mort, l’an dernier.

Qui est Chaya Raichik ? Est-elle liée à cette dynastie et, dans l’affirmative, de quelle manière ? Ces questions ont travaillé nombre de Juifs.

La révélation par le Post de l’identité de Raichik et de son affiliation religieuse a suscité l’indignation des conservateurs, qui ont accusé le journal d’antisémitisme et de révéler son identité afin de lui nuire.

Ceci renouvelle le débat sur la profondeur d’ancrage de certains membres de la communauté orthodoxe au sein de l’extrême droite américaine. Dans le cadre de précédents comptes sur Twitter, Raichik avait fait siens les mensonges de l’ex-président américain Donald Trump sur les résultats de l’élection présidentielle de 2020. Elle avait affirmé avoir pris part à l’insurrection du 6 janvier 2021, au Capitole des États-Unis, organisée par les soutiens de Trump.

À l’approche des élections de 2020, les partisans orthodoxes de Trump s’étaient rassemblés dans les rues de Brooklyn, manifestant contre les restrictions liées à la pandémie dont lui-même se raillait. Le fils d’un éminent juge de Brooklyn, à la tête d’un groupement de synagogues orthodoxes à l’échelle fédérale, était présent parmi les émeutiers et des publications orthodoxes faisaient porter la responsabilité du siège aux « gauchistes », tout en minimisant la gravité des exactions de la foule au Capitole.

L’hésitation de nombreux membres de la communauté orthodoxe à prendre parti dans les querelles en ligne s’est dissipée au cours de la dernière décennie, lorsque les Juifs orthodoxes ont pris la mesure de l’influence qui pouvait s’acquérir sur les réseaux sociaux, explique David Bashevkin, éducateur orthodoxe qui écrit sur l’engagement de la communauté dans le monde laïc.

« La communauté orthodoxe est le reflet de la population. Elle a des valeurs auxquelles elle est profondément attachée ; si vous voulez que ces valeurs soient prises en compte, c’est sur les réseaux sociaux qu’il faut en débattre », indique-t-il dans une interview.

Il compare l’activité orthodoxe sur les réseaux sociaux à l’activisme de longue date de la communauté dans le lobbying auprès du gouvernement.

« Une lutte acharnée se déroule pour gagner le cœur et l’esprit du public, et comme la plupart des communautés avec des convictions, la communauté orthodoxe y prend part », précise-t-il.

Elchanan Poupko, rabbin orthodoxe moderne très actif sur Twitter, explique que, pour les Juifs orthodoxes, publier sur les réseaux sociaux reste quelque chose de stigmatisant car on les a longtemps dissuadés d’utiliser les réseaux sociaux et même les smartphones.

C’est bien d’être actif, mais c’est encore mieux si c’est fait dans l’anonymat, dit-il, et c’est peut être l’une des raisons pour lesquelles Raichik et ses partisans ont critiqué le Washington Post pour avoir révélé son identité.

« C’est une chose d’admettre que vous l’utilisez, mais une autre de révéler votre identité », indique Poupko, évoquant la blague sur Netflix qui, selon lui, circule activement parmi les orthodoxes : « C’est une chose d’admettre regarder Netflix, mais que Dieu vous garde d’avoir une télévision chez vous. »

Alors que la politique se joue de plus en plus sur les réseaux sociaux, signale Poupko, il devient très difficile de les éviter si vous voulez défendre vos valeurs.

Il évoque une analyse de 2021, publiée dans un journal israélien, Yisrael Hayom. Des experts des communautés orthodoxes auraient indiqué que le désir de la communauté d’influencer le débat israélien sur la prévention du coronavirus avait conduit ses dirigeants à assouplir les restrictions.

Illustration : Des juifs ultra-orthodoxes se querellent avec des agents de la police des frontières israéliennes lors d’une manifestation sur le confinement dû au coronavirus, à Ashdod, le 24 janvier 2021. (Crédit : AP/Oded Balilty)

Cela a ouvert une brèche. « Celui qui commence à surfer ne s’arrêtera pas facilement et ne se retirera pas », indique au journal Gilad Malach, expert des orthodoxes à l’Israel Democracy Institute.

D’autres soulignent que, parmi les Juifs orthodoxes, Habad s’est taillé une part de choix dans les nouveaux médias pour faire passer les messages de son mouvement.

Au sein des communautés haredi et du mouvement Habad, les femmes s’engagent de plus en plus sur les réseaux sociaux, développant parfois des comptes influents sous leur propre nom, sur des sujets aussi divers que l’observance religieuse, la mode, la parentalité ou l’antiracisme.

Poupko explique que les limitations imposées aux femmes actives sur les réseaux sociaux sont moins sévères que celles imposées aux hommes, en raison de la croyance que les femmes résistent naturellement mieux que les hommes à la tentation. « C’est plus facile pour une femme de repérer l’impudeur » sur les réseaux sociaux, explique-t-il.

Shulim Leifer, un Juif hassidique actif sur Twitter et qui s’identifie à la gauche – une rareté au sein de sa communauté – a déclaré dans une interview que la virtuosité de Raichik sur Twitter ne devrait pas surprendre. Les Juifs orthodoxes maîtrisent depuis des années l’art de l’échange percutant et cinglant dans des groupes fermés sur des applications comme WhatsApp. La transition vers un espace public n’était pas un problème, et on voit maintenant des influenceurs orthodoxes faire des « live » sur Instagram.

« Prenez Zelenko et l’influence incroyable qu’il a eue auprès de la population de Five Towns », déclare-t-il. Vladimir Zelenko est un médecin haredi dont les traitements douteux contre le coronavirus ont connu une certaine popularité parmi des communautés orthodoxes au début de la pandémie, et dont les partisans ont utilisé WhatsApp pour diffuser son scepticisme à l’égard du virus.

Illustration : Le rabbin Yitzchak Smith, rabbin et avocat qui a gagné des partisans en faisant valoir que le dépistage de la COVID-19 était un stratagème gouvernemental visant à nuire aux juifs orthodoxes, s’adresse à un rassemblement en soutien à Donald Trump et à la liberté de religion à Long Island en octobre 2020. (Crédit : Shira Hanau / la JTA)

Le succès de Trump parmi les orthodoxes présents sur les réseaux sociaux ne devrait surprendre personne, suggère Leifer. « Ceux qui se disent choqués qu’un « frum » [orthodoxe] puisse être un fou déchaîné de droite n’ont manifestement pas jeté un oeil aux statuts WhatsApp au cours des 6 dernières années », précise-t-il sur Twitter.

Yossi Gestetner, militant politique haredi qui a publié pendant des années sur les réseaux sociaux, a critiqué le Post pour avoir révélé que Raichik était orthodoxe, affirmant que ce n’était en rien pertinent.

« S’élever contre la remise en cause des normes dans le cadre de l’éducation des jeunes enfants est une opinion répandue, qui n’est pas inhérente aux seuls Juifs orthodoxes, alors pourquoi le journal en a-t-il fait état ? », interroge-t-il dans une interview. « L’article évoque l’influence du compte, présentée de manière négative. En quoi est-ce lié à l’orthodoxie ? »

Bashevkin a convenu que les croyances de Raichik étaient hors de propos. Le ton employé par Raichik, dit-il, est typique des réseaux sociaux. Le « fait de harceler ses adversaires est une des caractéristiques de fonctionnement de la plate-forme « , souligne-t-il, et ne relève d’aucune religion ou système de croyance.

Dans de précédents comptes sur Twitter, Raichik a utilisé son nom et a été identifiée comme « juive orthodoxe », pendant un certain temps, dans sa biographie (bien que sous l’un de ses pseudonymes, President Houseplant – une raillerie du président Biden).

Raichik a colporté et endossé de nombreux tropes populaires au sein de la droite pro-Trump, et notamment les mensonges électoraux de l’ex-président. Mais elle a concentré son attention sur la communauté LGBTQ. Le compte « Libs of TikTok » recherche et sollicite même auprès de ses abonnés des vidéos donnant à voir des adultes – souvent des enseignants – partagent leurs réflexions sur l’explication de la sexualité aux enfants. (De telles vidéos prolifèrent sur TikTok.)

L’écho de ces tweets est souvent amplifié par l’écosystème médiatique de droite, en particulier Fox News, et le compte signale lorsque des enseignants sont licenciés à la suite de ses dénonciations. « Tout enseignant qui prononce les mots ‘J’ai fait mon coming-out à mes élèves’ devrait être licencié sur-le-champ », indiquait en décembre un tweet aujourd’hui supprimé.

En mars, « Libs de TikTok » a publié une vidéo d’une enseignante qui disait enseigner la masturbation à ses jeunes élèves comme moyen de sensibilisation et de protection contre les prédateurs sexuels.

L’une des abonnées les plus fidèles du fil Twitter, Christina Pushaw, porte-parole du gouverneur de Floride Ron DeSantis, a répondu avec un mème « Vous irez en prison », et Raichik a répondu: « Si seulement ».

Media Matters, un organisme libéral de surveillance des médias, a passé en revue des dizaines de conversations en ligne entre Pushaw et « Libs de TikTok », et a conclu que le fil Twitter avait influencé Pushaw à décrire une nouvelle loi de l’État interdisant l’évocation de la sexualité dans les classes de maternelle et du primaire comme ciblant les « toiletteurs », comparant les opposants de la loi à des prédateurs sexuels. L’utilisation du terme par Pushaw est devenue très courante parmi les conservateurs.

Raichik n’a pas répondu aux demandes d’interview faites sur son compte « Libs of TikTok », pas plus qu’une femme nommée Chaya Raichik vivant à Los Angeles n’a répondu à un message WhatsApp.

Dans une récente conférence sur le podcast conservateur Ruthless, Raichik a déclaré regretter parfois – fugitivement – d’avoir provoqué le licenciement de certaines personnes.

« Ce n’est pas facile d’être responsable d’une telle chose, de la perte d’emploi de quelqu’un. D’un autre côté, ces gens, enfin certains d’entre eux sont littéralement mauvais, ils ‘toilettent’ les enfants », explique-t-elle. « Ils ne devraient pas être dans les écoles, ils ne devraient pas être enseignants et c’est vraiment une bonne chose qu’ils n’enseignent plus. Être responsable de cela, c’est un peu difficile pour moi, mais je pense que quelqu’un doit le faire. »

Elle s’est moquée de la terminologie utilisée par la communauté, qu’elle appelle « LGBTQIABCD » et s’est esclaffée. « Tout ceci repose grandement sur le narcissisme », conclut-elle. « La société est contrainte de céder à leurs idées délirantes. »

En savoir plus sur :
C’est vous qui le dites...