L’arrestation à Jérusalem de trafiquants d’antiquités ouvre la boîte de Pandore
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L’arrestation à Jérusalem de trafiquants d’antiquités ouvre la boîte de Pandore

L'utilisation de la législation Israëlienne comme étape permettant de légitimer la vente d'objets d'arts pillés à la chaîne de décoration Hobby Lobby pousse l'autorité des Antiquités à réclamer une interdiction de toutes les transactions

Amanda Borschel-Dan édite la rubrique « Le Monde Juif »

La statue ancienne d'un lion à  Tell Ajaja, dans l'est de la Syrie, confisquée par l'Etat islamique en Irak et au Levant après avoir été pillée lors d'une fouille illégale (Autorisation : APSA/Abou Mouseb)
La statue ancienne d'un lion à Tell Ajaja, dans l'est de la Syrie, confisquée par l'Etat islamique en Irak et au Levant après avoir été pillée lors d'une fouille illégale (Autorisation : APSA/Abou Mouseb)

Avec l’ouverture du musée de la Bible à Washington, le président-fondateur de Hobby Lobby Steeve Green se trouve compromis dans un scandale de trafics d’antiquités qui ne cesse de devenir plus épineux.

Tôt dans la matinée de dimanche, la police israélienne a arrêté cinq habitants de Jérusalem-Est soupçonnés de fraude fiscale sur des ventes d’objets anciens trouvés lors de fouilles illégales et de blanchiment d’argent lors de transactions réalisées avec Green pour un montant de 22 millions de dollars entre 2010 et 2014, selon l’Autorité des antiquités israélienne (AAI).

Hobby Lobby, entreprise basée dans l’Oklahoma et qui, dans un accord, a accepté de payer environ 3 millions de dollars d’amendes et d’abandonner des milliers d’objets anciens en provenance d’Irak, se trouve mise en cause par les procureurs américains pour avoir – volontairement ou non – participé à un programme de trafics à partir du Moyen-Orient.

Parmi d’autres ruses, les trafiquants mentaient sur la provenance des artefacts et présentaient intentionnellement et de manière trompeuse les objets pillés importés sous l’étiquette « d’échantillons de carreaux ».

Selon un communiqué émis par Hobby Lobby, l’entreprise – nouvelle dans le monde des antiquités – n’a pas pleinement apprécié la complexité des procédures d’acquisition… L’entreprise s’est imprudemment reposée sur les négociants et sur les transporteurs qui, avec le recul, n’ont pas compris quelle était la manière appropriée de documenter et de livrer ces objets ». (Le musée de la Bible a fait savoir dans une déclaration que les objets anciens figurant dans cet accord n’ont jamais fait partie de sa collection).

Au cours du raid de dimanche, qui a impliqué l’Autorité des antiquités israélienne, la police israélienne et l’Autorité des titres israéliens (ATI), des opérations ont été menées aux domiciles et dans les bureaux des entreprises de cinq négociants en antiquités de Jérusalem-Est qui ont permis de rassembler des objets qui n’avaient pas été déclarés, notamment des morceaux de parchemin anciens écrits en hébreu, en araméen, en grec et en latin, ainsi que des armes anciennes, des sculptures des périodes grecque et romaine, des poteries ainsi que des pièces de monnaie de bronze, d’argent et d’or.

Un article paru sur NPR cette semaine a également indiqué que des fragments de papyrus extraits du livre égyptien des morts, le buste d’une femme étrusque et une fresque de Pompeii dépeignant des poissons en train de nager et datant d’il y a des milliers d’années figuraient également parmi ces objets d’art.

La porte-parole de la police israélienne Louba Samri a confirmé la saisie supplémentaire de deux véhicules de luxe de marque Audi et de plus de 200 000 dollars de liquidités dimanche. Samri a indiqué que cette opération a été effectuée dans le sillage d’une enquête conjointe menée avec les agences américaines chargées de la loi et qui avaient été informées de l’existence de négociants en antiquités israéliennes qui avaient émis de faux reçus et de fausses factures au cours des sept dernières années, menant à une opération sous-couverture qui a permis de percer à jour le trafic.

L'archéologue israélien Eitan Klein de l'unité de prévention des vols des antiquités à côté de 11 cercueils anciens contenant des os juifs de la période du Second temple après qu'ils ont été soustrait à des voleurs , le 31 mars 2014, au musée Rockefeller de Jérusalem (Crédit : GALI TIBBON/AFP)
L’archéologue israélien Eitan Klein de l’unité de prévention des vols des antiquités à côté de 11 cercueils anciens contenant des os juifs de la période du Second temple après qu’ils ont été soustrait à des voleurs , le 31 mars 2014, au musée Rockefeller de Jérusalem (Crédit : GALI TIBBON/AFP)

Dans un entretien accordé au Times of Israël, Eitan Klein, vice-directeur de l’unité de prévention des pillages d’antiquités au sein de l’IAA, a expliqué que cette affaire était significative dans la mesure où elle mettait en lumière l’utilisation frauduleuse de la loi israélienne en faveur du trafic des objets anciens pillés dans tout le Moyen Orient.

Alors qu’Israël est le seul pays de la région qui autorise légalement le commerce des antiquités, les vendeurs d’antiquités pillées et les trafiquants des pays avoisinants utilisent l’Etat juif comme point de passage pour la revente afin de donner à leurs transactions un vernis de respectabilité.

« Dans tous les autres pays – Jordanie, Liban, Iran, Arabie saoudite, Turquie, Irak – il est illégal de faire du commerce d’antiquités. Le problème, c’est que les négociants auxquels nous avons donné l’autorisation de vendre des antiquités utilisent nos lois pour trafiquer des objets anciens qui ont été pillés », a dit Klein.

Le positionnement de l’IAA est que la vente d’antiquités devrait être interdite en Israël, a ajouté Klein. Une enquête sur les options juridiques qui permettraient d’amender la loi existante est actuellement en pourparlers exploratoires avec le ministère de la Justice après que cette démarche a échoué à deux reprises à la Knesset.

La majorité des objets anciens vendus par les négociants israéliens d’antiquité a été pillée

En 2009, Green, de Hobby Lobby, avait commencé à étudier l’achat d’objets anciens datant de l’ère biblique, selon une plainte civile déposée début juillet à New York.

En juillet 2010, Green s’était rendu aux Emirats arabes unis où il avait inspecté plus de 5 548 artefacts proposés à la vente. « Trois négociants en antiquités – deux identifiés comme israéliens et l’autre originaire des Emirats arabes unis – étaient présents alors que Green regardait des tablettes dotées d’écrits mésopotamiens anciens, des empreintes de sceaux en argile et d’autres objets », a indiqué l’article de NPR.

En septembre 2011, un colis contenant environ 1 000 bulles en argile parvenait à Hobby Lobby de la part d’un négociant israélien, accompagné d’une fausse déclaration attestant du fait que leur pays d’origine était Israël, a rapporté l’AP.

L’IAA s’est impliquée dans l’enquête il y a un peu plus d’un an, a dit Klein, lorsque le Département américain de la sécurité intérieure a envoyé un agent spécial qui a divulgué l’information que trois négociants israéliens faisaient l’objet d’une enquête en lien avec des ventes suspectes à Green.

Le Dr Eitan Klein, directeur adjoint de l'unité de prévention du vol d'antiquités, au musée Rockefeller de Jérusalem Est, le 31 mars 2014. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)
Le Dr Eitan Klein, directeur adjoint de l’unité de prévention du vol d’antiquités, au musée Rockefeller de Jérusalem Est, le 31 mars 2014. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

« Je lui ai demandé de m’envoyer les documents dont il avait réussi à s’emparer aux Etats-Unis, auprès de Hobby Lobby. J’ai appris grâce à eux que les négociants avaient vendu des antiquités pour la somme de 22 millions de dollars et que tout cet argent n’avait jamais été signalé aux autorités fiscales israéliennes », a expliqué Klein. Il a alors intégré l’Autorité des Titres et la police israélienne à cette mission conjointe, dont l’un des aboutissements a été l’opération de dimanche.

Klein a souligné que le principal problème dans le dossier accumulé contre les négociants réside dans les transactions non signalées et dans les documents contrefaits sur les ventes parce que 90 % des ventes ont été réalisées à l’étranger.

L’achat et la vente présumée d’objets pillés à Dubaï et qui ont été alors envoyés aux Etats-Unis ne relèvent pas de l’ATI. Toutefois, les ventes qui ont été livrées à partir d’Israël directement aux Etats-Unis auraient été effectuées à l’aide de documents contrefaits, et ce sont sur celles-là que la police israélienne est en train d’enquêter.

L’Autorité israélienne des antiquités enquête actuellement, pour sa part, sur les douzaines d’objets anciens non signalés qui ont été découverts dans les habitations et dans les magasins des négociants.

Des tablettes cunéiformes qui ont été étiquetés de manière mensongère comme échantillons de produit et envoyées dans les magasins Hobby Lobby. (Crédit : Bureau du procureur américain du district de l'est de New-York)
Des tablettes cunéiformes qui ont été étiquetées de manière mensongère comme échantillons de produit et envoyées dans les magasins Hobby Lobby. (Crédit : Bureau du procureur américain du district de l’est de New-York)

Selon la loi israélienne, tous les objets anciens doivent être signalés et remis à l’Autorité des antiquités israélienne dans les 50 jours. Le pillage est sanctionné d’une peine de prison qui va entre sept mois et un an, a dit Klein. La vente d’objets considérés comme pillés par l’AAI est passible d’une peine maximale de deux ans d’emprisonnement.

Klein a noté que chaque année, ce sont plus de 40 000 objets d’antiquités qui sont exportés depuis Israël. L’AAI estime qu’environ 99 % des artefacts vendus aujourd’hui sont achetés par des marchands à des pillards.

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