L’Associated Press limoge une journaliste juive pour des tweets propalestiniens
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L’Associated Press limoge une journaliste juive pour des tweets propalestiniens

Ce renvoi - certains suggèrent que l'agence de presse a cédé à des pressions des médias américains conservateurs - a suscité l'indignation

Le feu et la fumée montent de la tour Jalaa alors qu'elle est détruite lors d'une frappe aérienne israélienne après que Tsahal a averti les occupants de partir, à Gaza city, le 15 mai 2021 (Crédit : MAHMUD HAMS / AFP)
Le feu et la fumée montent de la tour Jalaa alors qu'elle est détruite lors d'une frappe aérienne israélienne après que Tsahal a averti les occupants de partir, à Gaza city, le 15 mai 2021 (Crédit : MAHMUD HAMS / AFP)

L’Associated Press a limogé, cette semaine, une journaliste en raison de ses activités sur les réseaux sociaux. Certains ont suggéré que l’agence de presse avait cédé à une campagne de pressions entraînée par des publications propalestiniennes de la jeune femme, postées quand elle était à l’université.

Emily Wilder, 22 ans, avait intégré l’AP à Phoenix en tant qu’adjointe à l’information, le 3 mai. Mercredi, un peu plus de deux semaines après son arrivée seulement, l’Associated Press lui a annoncé que son contrat était terminé en raison de violations de la politique mise en vigueur par l’agence sur les réseaux sociaux.

Dans les jours qui avaient précédé son départ, Wilder avait été dénoncée par les médias conservateurs pour son activisme en faveur des droits des Palestiniens quand elle était étudiante à l’université de Stanford. Elle a obtenu son diplôme là-bas, en 2020.

Lauren Easton, porte-parole de l’AP, n’a pas précisé quels étaient les écrits de Wilder qui avaient contrevenu à cette politique. La jeune femme elle-même a déclaré n’avoir reçu aucune explication sur le détail des posts incriminés.

Depuis qu’elle était entrée à l’AP, son fil d’actualité sur Twitter avait contenu quelques partages qui semblaient favorables aux Palestiniens dans le dernier conflit à Gaza, avec notamment une vidéo où des manifestants scandaient : « Libérez, libérez la Palestine ! »

Dimanche, elle avait écrit que « La dite ‘objectivité’ semble changeante quand les termes fondamentaux utilisés pour faire part de l’information représentent implicitement une revendication. Utiliser ‘Israël’ mais jamais ‘Palestine’, ou ‘guerre’ au lieu de ‘siège et occupation’, ce sont des choix politiques – et pourtant, les médias font ces choix en permanence sans qu’on ne les accuse d’être partiaux ».

L’AP interdit à son personnel d’exprimer ouvertement ses opinions sur des sujets politiques et autres problématiques publiques, craignant que cela ne nuise à la réputation d’objectivité de l’agence, et que cela ne mette en péril ses nombreux journalistes dans le monde entier.

« Nous avons cette politique de faire en sorte que les commentaires d’un seul ne mettent pas en danger nos journalistes qui couvrent les événements sur le terrain », a expliqué Easton. « Chaque journaliste de l’AP est responsable de la sauvegarde de notre capacité à informer sur ce conflit ou sur un autre avec équité et avec crédibilité, et aucun ne peut se permettre de prendre ouvertement parti dans des forums publics ».

Dans un entretien, Wilder a indiqué qu’elle avait bénéficié d’une formation de l’AP concernant l’utilisation des réseaux sociaux, une formation qu’elle avait prise très au sérieux. Elle a noté avoir même supprimé une référence à son soutien au mouvement Black Lives Matter sur son profil, sur Twitter.

« Parce que j’ai une opinion sur un sujet qui est en lui-même profondément politique et personnel ne signifie pas que je suis incapable d’offrir un journalisme basé sur les faits, contextuel et juste », a-t-elle commenté.

Elle a ajouté qu’il « n’y a aucun doute que tout cela a été précipité par une offensive de harcèlement à mon encontre ».

Lundi, deux jours avant son limogeage, un post écrit sur Twitter par un groupe d’étudiants républicains de Stanford avait critiqué Wilder, qui est Juive, en la qualifiant « d’agitatrice anti-israélienne » quand elle fréquentait le campus. Le groupe a publié un article qu’elle avait écrit en 2019 dans le journal universitaire se référant à Ben Shapiro, personnalité conservatrice des médias américains, comme à une « petite m*erde ». Shapiro est un critique féroce des Palestiniens.

Des roquettes sont lancées depuis la bande de Gaza vers Israël, le vendredi 14 mai 2021 (Crédit : AP Photo / Hatem Moussa)

Mardi, un article paru dans le Washington Free Beacon avait été intitulé : ‘L’AP embauche une activiste anti-israélienne dans l’un de ses départements d’information : l’objectivité de l’AP en question dans le contexte de la révélation du partage d’un espace de bureaux avec le Hamas ». L’article avait ensuite été partagé sur d’autres sites internet, notamment celui de Fox News.

Au cours des derniers jours, l’Associated Press a été critiquée elle-même par certaines personnalités conservatrices suites à la frappe israélienne, samedi dernier, qui a détruit le bâtiment qui accueillait les bureaux de l’agence de presse à Gaza. L’AP a déclaré ne pas avoir eu connaissance d’activités du Hamas dans l’immeuble, des activités qui avaient été dénoncées par l’État juif.

Suite au bombardement, l’AP a envoyé une note à ses personnels, leur rappelant la politique qui leur interdit de faire part de leurs opinions sur des questions controversées. Ce message a été encore une fois transmis lundi dernier.

Janine Zacharia, professeure de journalisme de Wilder à Stanford et ancienne cheffe du bureau de Jérusalem du Washington Post, a confié ne pas comprendre pourquoi l’AP n’avait pas simplement évoqué ses inquiétudes concernant ses tweets avec la jeune journaliste au lieu de la limoger.

Zacharia estime que c’est l’activisme de Wilder au sein de l’université qui est le vrai problème – une préoccupation qui a en outre justifié les messages envoyés par l’AP à ses employés. De nombreux activistes reportent leur passion dans le journaliste, comme Wilder l’avait fait lorsqu’elle était stagiaire dans le journal Arizona Republic, précise-t-elle.

« Que se passe-t-il si vous avez été activiste à l’université, et que vous décidez ensuite que vous voulez devenir journaliste ? », interroge-t-elle. « Est-ce que cela signifie que vous ne pourrez pas le faire ? »

Les réseaux sociaux et la génération qui a grandi avec eux posent de nouveaux défis aux organisations médiatiques, soucieuses de conserver leurs standards en termes d’objectivité. L’AP maintient qu’il est déterminant de conserver intacte sa norme d’objectivité – a fortiori pour une organisation qui se targue de son équité.

« Il est important de reconnaître que pour une agence comme l’AP, il y a des collègues dans le monde entier qui couvrent tous les sujets imaginables », explique Kathleen Carroll, ex-directrice de l’agence qui est aujourd’hui présidente de la Commission de protection des journalistes.

« C’est la raison pour laquelle les journalistes concernés par la politique mise en œuvre sur les réseaux sociaux doivent faire attention à ce que leurs publications ne mettent pas en danger la capacité de leurs collègues à travailler librement », continue Carroll. « Ce qui peut relever de l’expression personnelle d’une personne va se trouver un cœur d’une histoire pour un autre journaliste, ailleurs. »

L’AP a souligné que le renvoi s’était basé sur les écrits de Wilder survenus alors qu’elle était employée à l’AP.

Concernant la terminologie utilisée par l’organisation, l’AP recommande vivement de ne pas utiliser la référence à la Palestine dans la mesure où il ne s’agit pas d’un État pleinement indépendant et unifié. L’AP fait référence à l’occupation israélienne et a dit que Gaza – et Israël – avaient été assiégés au cours des derniers combats.

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