Le chômage pourrait être le talon d’Achille d’Israël sur la route de la relance
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Le chômage pourrait être le talon d’Achille d’Israël sur la route de la relance

La priorité absolue du nouveau ministre des Finances Katz doit être de remettre la population au travail, estiment des économistes

Des auto-entrepreneurs israéliens propriétaires de petites entreprises participent à une manifestation devant le parlement israélien à Jérusalem, le 30 mars 2020. (Yonatan Sindel/Flash90)
Des auto-entrepreneurs israéliens propriétaires de petites entreprises participent à une manifestation devant le parlement israélien à Jérusalem, le 30 mars 2020. (Yonatan Sindel/Flash90)

Pour les experts, la première mission du nouveau ministre des Finances Israel Katz, qui prend les commandes d’une économie ravagée par l’épidémie du coronavirus et le confinement imposé, sera de remettre la population au travail.

Dans la phase suivante, il aura besoin d’augmenter les impôts pour garder le contrôle sur le déficit budgétaire du pays qui grimpe en flèche. Et, s’il est sage, il profitera de la crise pour réaliser des investissements et mener des réformes d’envergure dans les domaines de l’infrastructure, des transports et de l’éducation, toujours selon les experts.

Israel Katz a la réputation d’être un bulldozer dans sa capacité à entreprendre des réformes. Lors de son passage au ministère des Transports, il a mis en place une politique de « ciel ouvert » qui a développé la concurrence et cassé les prix. Il a également cherché à faire jouer la concurrence dans les ports.

Maintenant, il aura probablement besoin de toutes ses capacités de bulldozer dans ses nouvelles fonctions, où il est confronté à la tâche herculéenne de relancer l’économie dévastée. Le taux de chômage a atteint des niveaux inédits, et on prévoit cette année une baisse de la croissance pour la première fois depuis 2002, en raison de l’épidémie de coronavirus.

Israel Katz, alors ministre des Affaires étrangères, à Jérusalem le 22 octobre 2019. (Crédit : Noam Revkin Fenton/Flash90)

L’épidémie, qui a infecté plus de 5 millions de personnes dans le monde et fait presque 350 000 victimes, a entraîné le chaos économique alors que de nombreux gouvernements ont imposé des mesures de confinement afin d’endiguer la propagation du virus.

En Israël, il a tué 281 personnes et en a contaminé près de 17 000.

Les mesures de confinement, qui ont commencé à la mi-mars, ont quasiment mis à l’arrêt économie israélienne. Les chiffres du chômage ont explosé, passant d’un chiffre record légèrement inférieur à 4 % début mars à environ 28 % à la fin avril, alors que de nombreux commerces ont été contraints de fermer leurs portes. Le nombre de chômeurs a dépassé la barre symbolique du million pour la première fois dans l’histoire d’Israël.

La Prof. Karnit Flug, vice-présidente de la recherche et de la politique économique au centre William Davidson à l’Institut israélien de la démocratie. (Autorisation)

« La première priorité du ministre des Finances devrait être le retour au travail le plus rapide et le plus large possible d’un maximum d’employés », a déclaré Karnit Flug, ancienne gouverneure de la Banque d’Israël, lors d’un entretien téléphonique. Elle est aujourd’hui la vice-présidente de la recherche et de la politique économique au centre William Davidson à l’Institut israélien de la démocratie.

Alors que le virus recule progressivement, Israël assouplit de plus en plus les restrictions. Les restaurants, les bars, les hôtels et les piscines ont de nouveau été autorisés à ouvrir mercredi, après deux mois de fermeture.

Même dans ce contexte, les chiffres montrent que les entreprises ne sont pas pressées de reprendre tous les employés licenciés, a expliqué Victor Bahar, économiste en chef à la banque Hapoalim, lors d’un entretien téléphonique. C’est inquiétant, a-t-il admis.

Malgré la réouverture de presque toutes les entreprises ces dernières semaines, le taux de chômage reste à 24,4 %, selon les chiffres du gouvernement.

Les données rassemblées par le Bureau central des statistiques montrent qu’au début du mois de mai, alors même que de nombreuses restrictions avaient été levées, beaucoup d’employés sont restés au chômage. Le secteur des nouvelles technologies, qui n’a pas été directement affecté par l’épidémie puisque ses employés pouvaient majoritairement travailler de chez eux, comptait encore 7 % d’employés en congé sans solde, selon le Bureau, dans une enquête menée du 5 au 7 mai. Environ 33 % des employés de la grande distribution étaient encore en congés sans solde.

« Si cela continue ainsi, le taux de chômage restera à deux chiffres, a averti Victor Bahar. En économie, nous disons que le court terme a des effets sur le long terme ». Le taux de chômage actuel pourrait devenir un problème au long cours, a-t-il prévenu, alors que les employés qui ne retournent pas au travail vont progressivement perdre leurs compétences.

Des auto-entrepreneurs et des propriétaires de crèche israéliens participent à une manifestation afin de demander une aide financière au gouvernement israélien devant le parlement israélien à Jérusalem, le 19 avril 2020. (Yonatan Sindel / Flash90)

Lundi, la Banque d’Israël, qui a décidé de ne pas modifier son taux d’intérêt fixé à 0,1 %, a publié une prévision mise à jour pour l’économie. La Banque envisage une reprise plus lente l’année prochaine que ce qu’annonçaient les prévisions initiales.

Cette annonce de la banque centrale est intervenue alors que les données publiées par le Bureau des statistiques montraient que l’économie avait ralenti de 7,1 % au premier trimestre de 2020, la plus forte baisse en 20 ans. Le ralentissement de l’économie a été plus fort qu’après les attaques du 11 septembre et la crise financière de 2008, a comparé le bureau, alors que les données indiquaient une baisse des dépenses de consommation.

Selon les prévisions actualisées de la Banque centrale, le produit intérieur brut devrait diminuer de 4,5 % en 2020, contre 5,3% dans ses estimations d’avril. Le PIB devrait augmenter de 6,8 % en 2021, contre une croissance de 8,7 % dans l’ancienne prévision.

Le ralentissement de 2020 marquerait la première fois depuis 2002 que l’économie israélienne enregistrerait des résultats de croissance négatifs.

La Banque centrale a indiqué que la plupart des restrictions sur l’économie seraient totalement levées à la fin juin, et le rythme actuel de levée des restrictions a été plus rapide que ce que l’on avait imaginé au départ. Pourtant, la reprise progressive dans la deuxième moitié de l’année « devrait être plus lente qu’annoncée dans notre évaluation d’avril », à cause de l’impact continu des mesures de distanciation sociale et de la possibilité d’une deuxième vague.

Les secteurs qui devraient probablement rester vulnérables, même après la levée des restrictions, seront les industries du tourisme et de l’accueil ; le secteur des exportations alors que la demande mondiale restera faible ; et les startups, qui seront affectées par une forte baisse des investissements.

Changement d’opinion

Le chômage dans la deuxième moitié de 2020 s’élèvera à 8,5 % et à 5,5 % à la fin de 2021, selon la Banque centrale. Même à la fin 2021, l’économie ne devrait donc pas revenir au niveau d’avant l’épidémie

Victor Bahar, économiste en chef à la Banque Hapoalim. (Yossi Zliger)

Bahar d’Hapoalim a déclaré que l’épidémie du coronavirus avait fortement entamé plusieurs années de forte croissance économie et de faible taux de chômage. Avec l’arrêt de cette dynamique positive, la crise représente un déclic pour pousser les entreprises à « penser différemment », à réduire les coûts sur des activités inutiles et les nouveaux projets devant l’incertitude prolongée sur l’avenir.

Si ces mesures de compétitivité sont généralement bonnes pour l’économie, quand ces mesures sont prises trop directement et pas graduellement, comme dans le cas d’une épidémie, cela peut nuire à l’économie.

« Si tout le monde prend des mesures de compétitivité sur une courte période, alors il n’y a pas d’alternative d’emploi pour ceux qui ont été licenciés, a-t-il expliqué. Si cela avait eu lieu progressivement, alors ceux qui auraient perdu leur travail aurait pu trouver un autre emploi plus facilement. Ce bond inattendu du chômage pourrait rapidement devenir une maladie chronique, a-t-il averti, parlant de cet élément comme le « talon d’Achille » d’Israël dans la crise.

Entre temps, le gouvernement a fait l’objet de fortes critiques de la part des patrons de petites et moyennes entreprises et des économistes. Ils l’accusent d’avoir traîné les pieds sur ses plans d’aide et de ne pas avoir apporté assez de garanties à l’économie pour qu’ils reprennent le travail. Israël pourrait enregistrer un bond de 50 % du nombre de fermetures d’entreprises cette année, avec jusqu’à 70 000 liquidations causées par l’épidémie du coronavirus, a prédit le cabinet d’analyse économique Dun & Bradstreet dans son rapport sur l’épidémie et son impact sur l’économie israélienne.

Lors d’une réunion du cabinet dimanche, le gouvernement a approuvé l’injection de 14 milliards de shekels supplémentaires dans l’économie, pour compenser les pertes liées au coronavirus. Avec cet argent supplémentaire, le plan de relance dispose maintenant d’environ 100 milliards de shekels, alors que 80 milliards de shekels avaient initialement été prévus pour relancer l’économie.

Mardi, le ministère des Finances a dévoilé les détails d’un programme de 6 milliards de shekels (1,56 milliard d’euros) pour réduire le chômage. Le plan accorderait pendant quatre mois des avantages aux entreprises pour qu’elles ré-embauchent les salariés ayant perdu leur travail pendant le confinement. Le plan accordera 7 500 shekels par employé repris à partir du 1er juin et la moitié pour chaque employé réintégré à partir du 1er mai. Le gouvernement allouera aussi 500 millions de shekels à des programmes de formation professionnelle.

Israel Katz a déclaré que le plan était « simple et efficace et qu’il visait à faire revenir au travail plus d’un million de chômeurs dès que possible et à faire repartir l’économie vers une croissance rapide ».

Le plan était au point mort à cause d’un désaccord entre les organisations entrepreneuriales et le ministère des Finances sur ses modalités de mise en pratique. Il n’aurait pas fallu donner aux employeurs un motif pour licencier leurs employés afin de pouvoir bénéficier des aides, s’il y avait une deuxième vague d’épidémie. Même après la présentation du plan, ses détracteurs ont dit qu’il ne venait pas en aide aux employeurs ayant repris leurs salariés en avril et ceux qui n’ont pas mis leurs employés en congé sans solde du tout.

Le plan de 6 milliards de shekels ne sera peut-être pas suffisant pour aider tout le monde à retourner au travail, a expliqué Bahar Hapoalim, parce que la population est devenue plus pessimiste. Les entreprises « peuvent prendre l’argent, réembaucher les employés et ensuite s’en débarrasser de nouveau » quand le plan expirera, a-t-il déclaré. « Mais nous devons essayer ». Même si le plan aide à réduire le chômage de seulement 2 %, « c’est déjà bien », a-t-il dit.

Le gouverneur de la Banque centrale d’Israël, Amir Yaron, intervient lors de la Conférence Eli Hurvitz sur l’Économie et la Société organisée par l’Institut, le 17 décembre 2019. (Crédit : Michal Fattal)

Le gouverneur de la Banque d’Israël Amir Yaron a également souligné l’urgence de faire revenir la population au travail.

« Plus les employés reviennent rapidement au travail, plus le risque d’un impact à long terme sur l’économie diminuera », a-t-il indiqué aux journalistes lors de la réunion du cabinet dimanche. Actuellement, la chose la plus importante pour le gouvernement est, selon lui, d’obtenir « des résultats rapides et une diminution de l’incertitude ».

Dépenser maintenant, taxer prudemment plus tard

Le coût de l’ensemble de ces plans de sauvetage, avec une chute des revenus fiscaux due à un taux d’activité réduit, entraînera aussi une augmentation conséquente du déficit budgétaire et du ratio dette/PIB.

De fait, selon la toute dernière prévision de la Banque centrale, le déficit budgétaire en 2020 devrait passer à 11,5 % du PIB et le rapport entre la dette et le PIB devrait s’élever à 74 % d’ici la fin de l’année, a indiqué la Banque d’Israël, contre 61,2 % en 2019.

Le nouveau ministre des Finances, a expliqué Victor Bahar, va devoir finir par réduire ces dépenses massives – même si elles sont nécessaires en cette période de crise – avec une augmentation des impôts. Mais la question du timing sera cruciale, car une augmentation inopportune des impôts pourrait ralentir plus encore la croissance économique.

« Il faut trouver le bon moment pour augmenter les impôts afin de ne pas nuire à la croissance, a-t-il dit. C’est un défi à court terme ».

Les crises économiques – alors que tous les partis comprennent le besoin d’urgence et de responsabilité pour sauver l’économie – sont des bons moments pour mener des réformes nécessaires, pensent les économistes. A long terme, le nouveau ministre des Finances devrait profiter de la crise pour faire passer ces réformes, encouragent les experts. Nous devrions utiliser cette crise « comme une opportunité pour mettre en place des réformes », a déclaré Flug.

Il faudra notamment traiter le problème chronique des coûts élevés du logement, des inégalités salariales entre hommes et femmes, investir de l’argent dans des projets d’infrastructure et régler certains problèmes des transports publics et dans le système d’éducatif.

Embouteillage monstre sur l’autoroute Ayalon de Tel Aviv, le 28 octobre 2015. (Simcha Simon, courtesy)

Katz devrait profiter de cette opportunité pour investir dans des projets d’énergie verte et des constructions vertes, juge Flug, mais aussi développer les formations professionnelles afin « de maximiser le potentiel d’emploi ».

Dans le même temps, les économistes à l’agence de notation S&P restent optimistes sur les capacités de rebond économique d’Israël. Ils prévoient une croissance supérieure à 6 % en 2021, après avoir baissé à 5,5 % en 2020.

« Nous pensons que le choc du Covid-19 ne durera pas longtemps », ont indiqué les économistes de S&P dans un rapport publié le 15 mai où ils ont maintenu la note AA- d’Israël, la quatrième note la plus haute, et ses perspectives stables.

« Des bases macro-économiques solides et une forte flexibilité monétaire devraient permettre à Israël d’absorber le choc, alors que le secteur des nouvelles technologies devrait contribuer à la reprise économique », ont noté les économistes.

Alors qu’Israël et les économies mondiales se remettent progressivement de la crise, Israël « est en bonne position pour profiter au maximum du rebond » grâce aux services de haute technologie que le pays propose, a déclaré Etai Rappel, le directeur, coordinateur du pays et analyste en chef des Infrastructure Ratings Israel à S&P Maalot, lors d’une conversation téléphonique. Il y a encore une très forte demande mondiale pour ces services, a-t-il dit, et le secteur technologique aidera Israël à sortir de la crise.

« Israël a fait preuve de beaucoup de flexibilité, de dynamisme et d’endurance au cours des 20 dernières années. Nous espérons qu’il continuera à aller de l’avant », a-t-il ajouté.

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