Les Druzes d’Israël se mobilisent pour empêcher le « génocide » de leurs frères syriens
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Les Druzes d’Israël se mobilisent pour empêcher le « génocide » de leurs frères syriens

Les membres de la communauté druze invoquent la Shoah dans leur campagne pour armer leurs coreligionnaires de plus en plus menacés

Des drapeaux syriens et druzes à une manifestation pro-Assad dans le village druze de Majdal Shams, dans le Golan, le 15 juin 2015 (Melanie Lidman / Times of Israel)
Des drapeaux syriens et druzes à une manifestation pro-Assad dans le village druze de Majdal Shams, dans le Golan, le 15 juin 2015 (Melanie Lidman / Times of Israel)

Majdal Shams – Des drapeaux syriens flottaient lundi sur la place principale, hissés en l’air par une foule bruyante scandant des slogans de soutien à l’armée syrienne et au président Bachar al-Assad.

Les femmes portaient des foulards faits de drapeaux syriens et les hommes portaient des chemises imprimées avec le portrait d’Assad. Les enfants perchés sur les épaules de leurs pères agitaient des petits drapeaux rouges, blancs et noirs. La scène ne se passait pas dans un village syrien au loin, mais ici, en Israël : dans le village druze de Majdal Shams, niché à l’ombre du mont Hermon, où les habitants s’identifient toujours fortement comme Syriens.

Alors que la guerre civile syrienne plonge dans le chaos, la violence commence à atteindre les enclaves druzes autrefois sûres de Syrie. Après avoir vu les massacres et les décapitations qui ont été le sort des autres groupes minoritaires du Moyen-Orient avec le développement de l’Etat islamique, les Druzes de la région mettent de côté leurs différences nationales dans un effort fou pour collecter des fonds afin que les Druzes syriens puissent former leur propre milice.

Jusqu’à présent, les communautés druzes d’Israël ont recueilli plus de 10 millions de shekels pour que leurs frères de Syrie puissent acheter des armes et d’autres produits de nécessité.

« Israël n’est pas une partie dans ce combat et ne veut pas l’être, parce que si nous disons que nous allons prendre part aux combats, cela rendra la situation pire pour notre peuple en Syrie », a affirmé le député druze israélien Ayoub Kara (Likud). « Mais personnellement, en tant que Druze – je vais faire ce que je peux pour soutenir mon peuple. Je suis très fidèle à mon peuple. »

Le million et demi de Druzes Du Moyen-Orient essaie en permanence de trouver un équilibre entre leur fière identité ethnique et le pays où ils vivent. Les Druzes résident en Israël, au Liban, en Syrie et dans un village de Jordanie. En Israël vivent environ 130 000 Druzes, dont 20 000 dans la région du Carmel, 80 000 en Galilée, et 20 000 sur les hauteurs du Golan.

Alors que les Druzes du Carmel et de Galilée ont prêté allégeance à Israël et servent dans l’armée, ceux du plateau du Golan considèrent toujours Israël comme une force d’occupation et s’identifient comme Syriens. Ils ne servent pas dans l’armée, et très peu d’entre eux possèdent la citoyenneté israélienne. Presque toutes les familles de la communauté druze du Golan – répartie dans quatre villages dans le nord-est du plateau -, ont de la famille proche en Syrie.

Traditionnellement, la plupart des Druzes syriens ont soutenu Assad, qui a utilisé son armée pour les protéger durant les quatre années de guerre civile. Les Druzes sont une émanation de l’islam dont les principes de base sont secrètes, mais la secte est considérée comme hérétique par les djihadistes radicaux sunnites de l’Etat islamique et du Front al-Nosra affilié à al-Qaïda.

Un homme brandit un drapeau syrien et un poster du président Bachar Al Assad lors d'une manifestation de soutien à l'armée syrienne à Majdal Shams le 15 juin 2015 (Melanie Lidman / Times of Israel)
Un homme brandit un drapeau syrien et un poster du président Bachar Al Assad lors d’une manifestation de soutien à l’armée syrienne à Majdal Shams, le 15 juin 2015. (Melanie Lidman / Times of Israel)

Mais depuis deux mois, avec une emprise sur le pouvoir de plus en plus glissante, Assad a retiré l’armée des zones druzes de Soueïda et du flanc oriental du mont Hermon, dans le but de conserver Damas. Cela a laissé les Druzes vulnérables devant les attaques de groupes extrémistes rebelles.

« Nous faisons appel à la communauté internationale pour prendre en considération la position dangereuse des minorités en Syrie », a déclaré Mada Hasbani, un général de réserve israélien qui a combattu dans la Seconde Guerre du Liban, en 2006, et qui dirige actuellement le conseil local du village druze de Yanouh Jat, en Galilée.

« Israël doit être conscient. Nous avons appris des choses des malheurs des Juifs pendant la Shoah. L’Histoire ne doit pas se répéter ; nous devons aider les minorités qui sont menacées de génocide. La communauté internationale doit leur fournir de l’aide et du soutien afin qu’elles puissent se défendre. Notre rôle en tant que communauté druze est de livrer ce message pour que le monde entier sache ce qui se passe. »

Un enfant druze lors de la manifestation pro-Assad à Majdal Shams lundi 15 juin 2015. Tous les Druzes du plateau du Golan ont de la famille en Syrie (Melanie Lidman / Times of Israel)
Un enfant druze lors de la manifestation pro-Assad à Majdal Shams, lundi 15 juin 2015. Presque tous les Druzes du plateau du Golan ont de la famille en Syrie. (Melanie Lidman / Times of Israel)

Israël ne devrait pas intervenir en Syrie. Comme l’a dit le député Kara, cela pourrait faire plus de mal que de bien. Le chef d’état-major de Tsahal, Gadi Eisenkot, a qualifié mardi d’ « inquiétante » la proximité avec la frontière du Golan des combats en Syrie lors de sa première comparution devant la commission des Affaires étrangères et de la Défense de la Knesset. Il a ajouté que l’armée prendrait des mesures, si un grand nombre de réfugiés commençait à affluer à la frontière, pour empêcher un massacre des réfugiés.

Ayoub Kara (photo credit: Flash90)
Ayoub Kara (Crédit photo: Flash90)

La semaine dernière, le Premier ministre Benjamin Netanyahu avait exhorté le chef d’état-major des armées des États-Unis, Martin Dempsey d’accroître l’aide américaine à la minorité assiégée. Dans les discussions avec les autres pays ainsi qu’avec la Croix-Rouge et l’ONU, Israël a également évoqué la possibilité d’une « zone de sécurité » humanitaire sur le flanc Est du mont Hermon, pour venir en aide aux Druzes.

Ces options sont venues au premier plan après qu’au moins 20 Druzes ont été massacrés la semaine dernière par les rebelles du Front al-Nosra dans la région d’Idlib au nord de la Syrie. Certains dirigeants druzes, dont le leader druze libanais Walid Joumblatt, ont affirmé que le massacre était le résultat de conflits locaux et non une attaque à motivation ethnique.

Dans un geste inattendu, al-Nosra a présenté ses excuses pour les attaques. Mais les Druzes craignent que cela ne soit qu’une question de temps avant qu’ils suivent les traces des Yézidis, des Kurdes et d’autres minorités opprimées par les rebelles islamistes radicaux en Syrie et dans l’Irak voisin.

« Le peuple druze se sent comme les Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale », a dit Hassan Safadi, un vétérinaire de Majdal Shams qui a reçu une bourse du gouvernement syrien pour étudier la médecine à l’étranger. « Ce sont toujours les minorités qui souffrent dans le chaos. »

Safadi, qui a des oncles et tantes en Syrie, a révélé que les membres de sa famille lui ont dit que les villages locaux ont créé leur propre milice, appelée « Cheikh al-Karama », ou « Les cheikhs de dignité », afin de défendre les villages druzes.

Dans le passé, les Druzes syriens servaient dans l’armée syrienne ou dans des milices locales soutenues par Assad. Mais Safadi explique que les cheikhs locaux demandent aux jeunes hommes de désobéir à ces ordres [d’incorporation] afin de protéger leurs maisons.

Plutôt que d’attendre une réponse diplomatique internationale, les Druzes prennent les choses en main. Les Druzes de Syrie ont une fière tradition d’auto-défense, comme chaque druze peut raconter rapidement l’histoire de la revolte druze de Soueïda contre les Français, en 1925.

Un groupe de cheikhs druzes lors d'un rassemblement pro-syrien à Majdal Shams dans le Golan lundi 15 juin 2015 (Melanie Lidman / Times of Israel)
Un groupe de cheikhs druzes lors d’un rassemblement pro-syrien à Majdal Shams dans le Golan, lundi 15 juin 2015 (Melanie Lidman / Times of Israel)

« Dans l’histoire, les Druzes se sont toujours défendus, donc nous sommes sûrs qu’ils sont en mesure de le faire maintenant, mais ils ont besoin de moyens et de conditions pour se défendre », a expliqué Hasbani. Soutenir leurs frères syriens signifie d’abord recueillir de l’argent pour des armes, notent certain nombre de militants druzes.

« Ils ont besoin d’armes, pas de combattants », a déclaré Hamad Awidat, un journaliste druze de Majdal Shams qui dirige une agence de presse avec des bureaux au Liban et en Syrie. « Ils ont 50 000 combattants – ce qui est suffisant. Ce dont ils ont besoin, ce sont des armes. »

Hamad Awidat, un journaliste druze de Majdal Shams qui a agence de presse avec des bureaux au Liban et en Syrie, parle dans le village druze de Masade le lundi 15 juin 2015 (Melanie Lidman / Times of Israel)
Hamad Awidat, un journaliste druze de Majdal Shams qui a une agence de presse avec des bureaux au Liban et en Syrie,s’exprime dans le village druze de Masade, lundi 15 juin 2015. (Melanie Lidman / Times of Israel)

Le député Ayoub Kara a affirmé que la communauté druze à travers le monde était en train de lever des millions de dollars pour les transférer aux dirigeants druzes en Syrie.

Les 10 millions de shekels levés en Israël ont été transférés en Syrie via la Jordanie, car il est illégal de transférer directement de l’argent d’Israël en Syrie. Kara a estimé que le leadership local déciderait comment répartir l’argent, une grande partie de cet argent sera affecté à l’acquisition d’armes. « Cela ne suffit pas pour faire une armée, mais c’est un début », dit Kara.

Awidat avance que le rythme effréné de collecte de fonds de la semaine dernière est un exemple de la façon dont les Druzes peuvent mettre de côté les différences nationales pour se concentrer sur leur identité ethnique. « Si nous étions un pays, nous aurions une armée avec 200 000 soldats druzes », a-t-il dit.

« En premier lieu, nous sommes Druzes », confirme Hasbani. « Ensuite, selon notre situation géographique, nous respectons le pays [où nous vivons] et nous prouvons que nous sommes fidèles à cette identité nationale. Mais cela ne change pas notre affiliation comme Druzes ou notre devoir d’aider et de nous soutenir les uns les autres. »

Cela explique pourquoi plus de 400 Druzes s’étaient réunis lundi soir à Majdal Shams en agitant des drapeaux druzes multicolores ainsi que des drapeaux syriens et des pancartes de soutien à Assad.

« Nous sommes ici pour apporter un soutien à tous les Druzes de Syrie », a déclaré Mune Abu Sale, un habitant de Majdal Shams, qui travaille dans un hôtel. Mais il était optimiste sur le fait que l’armée d’Assad continuerait de protéger sa famille en Syrie. « Ils nous ont soutenus pendant quatre ans, mais maintenant [les rebelles] commencent à atteindre notre région. »

« Nous n’avons pas d’armes, mais nos coeurs sont avec eux », déclare Rima Shufi, en tenant son fils Elayan. Deux des cousins de Shufi sont morts en Syrie il y a deux mois lorsque les rebelles ont commencé à empiéter sur la région druze.

Des Druzes lors d'une manifestation pro-Syrie à Majdal Shams lundi 15 juin 2015 (Melanie Lidman / Times of Israel)
Des Druzes lors d’une manifestation pro-Assad à Majdal Shams, lundi 15 juin 2015 (Melanie Lidman / Times of Israel)

Les manifestants druzes sont descendus dans les rues pour sensibiliser le public israélien sur le sort de leurs familles en Syrie, et aussi pour protester contre les soins dispensés par Israël aux civils syriens blessés dans des hôpitaux israéliens.

Israël a soigné 1 600 Syriens blessés dans le conflit au cours des quatre dernières années. L’armée israélienne maintient un hôpital de campagne à la frontière, et a également soigné des centaines de Syriens dans les hôpitaux en Israël.

Le lieutenant-colonel Docteur Itzik Malka, directeur médical de la région, a déclaré à Ynet que la majorité des personnes soignées sont des femmes, des enfants et des personnes âgées, qui sont des civils non impliqués dans les combats. Toutefois, il a noté que, parfois, l’armée israélienne soigne des patients qu’ils savent être des membres de groupes rebelles.

« Nous leur demandons de cesser de soigner les Syriens », a déclaré Sale à la manifestation. « Ils prennent des gens malades, mais ce sont les mêmes personnes qui tirent sur nous et nous tuent. Et ils prennent ces gens pour les soigner dans les hôpitaux israéliens et ces gens retournent ensuite au combat. »

« Nous devons faire pression sur Israël pour cesser de soigner ces gens », a ajouté Awidat, le journaliste druze. « Ils se sentent en sécurité, car ils savent qu’Israël est derrière eux. »

Rima Romía était l’une des premières épouses druzes syriennes à traverser la frontière pour se marier en Israël, en 1986. Elle n’est retournée en Syrie qu’une seule fois pour rendre visite à sa famille, environ six mois avant le début de la guerre civile. Bien que Syrienne, elle dit que le pilote de chasse syrien qui vient en Israël pour se faire soigner est un « traître absolu. »

Rima Romía est l'une des premières épouses à être venue de Syrie en Israël en 1986. Depuis lors, elle n'est retournée qu'une seule fois en Syrie pour visiter sa famille. Mais si la frontière était ouverte, elle  y retournerait  immédiatement (Melanie Lidman / Times of Israel)
Rima Romía est l’une des premières épouses à être venue de Syrie en Israël en 1986. Depuis lors, elle n’est retournée qu’une seule fois en Syrie pour visiter sa famille. Mais si la frontière était ouverte, elle y retournerait immédiatement. (Melanie Lidman / Times of Israel)

« Nous sommes en contact et la situation est très mauvaise. Je soutiens l’armée [d’Assad], mais ils n’en font pas assez. » Elle a dit que son frère ne dort pas à la maison parce qu’il participe à la garde du village toute la nuit.

« Chaque village a ses propres hommes protégeant le village et les villes. »

Alors que la situation empire, elle se sent encore plus impatiente de retourner au pays. « Je sens comme un feu à l’intérieur de moi », dit-elle alors que les manifestants l’encerclent avec des drapeaux. « Je souhaite qu’ils puissent ouvrir la frontière afin que nous puissions retourner en Syrie pour aider notre peuple.

« Assad est notre leader, mais si Assad tombait, nous ne savons pas qui le remplacerait », a-t-elle ajouté.

L’incertitude plane sur l’ensemble du Moyen-Orient. Alors que l’État islamique poursuit son avancée dévastatrice, Assad perd son emprise sur le pouvoir, le chaos règne en Syrie et personne ne sait où l’effusion de sang se terminera.

« Ce n’est pas un problème druze, ce n’est pas seulement une menace contre les Druzes, estime Hasbani. C’est une sonnerie de réveil pour l’Amérique, Israël et le monde entier. »

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