Les échecs du renseignement lors de la guerre de Yom Kippour
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Les "chances de guerre "plus faibles que faibles"

Les échecs du renseignement lors de la guerre de Yom Kippour

Une source égyptienne du Mossad avait suggéré qu'Israël rende publics les plans d'attaque des Etats arabes pour les dissuader de passer à l'acte. Un conseil ignoré

Judah Ari Gross est le correspondant militaire du Times of Israël.

  • Des blindés israéliens prennent position dans la péninsule du Sinaï au début de la guerre de Yom Kippour, le 6 octobre 1973 (Crédit : Avi Simhoni/Bamahane/archives du ministère de la Défense)
    Des blindés israéliens prennent position dans la péninsule du Sinaï au début de la guerre de Yom Kippour, le 6 octobre 1973 (Crédit : Avi Simhoni/Bamahane/archives du ministère de la Défense)
  • Des soldats réservistes posent sur le toit d'un camion au début de la guerre de Yom Kippour dans la péninsule du Sinaï, le 6 octobre 1973 (Crédit : Avi Simhoni/Bamahane/Archives du ministère de la Défense)
    Des soldats réservistes posent sur le toit d'un camion au début de la guerre de Yom Kippour dans la péninsule du Sinaï, le 6 octobre 1973 (Crédit : Avi Simhoni/Bamahane/Archives du ministère de la Défense)
  • Des soldats  posent sur un tank au début de la guerre de Kippour  le 6 octobre 1973 (Crédit : Avi Simhoni/Bamahane/Archives du ministère de la Défense)
    Des soldats posent sur un tank au début de la guerre de Kippour le 6 octobre 1973 (Crédit : Avi Simhoni/Bamahane/Archives du ministère de la Défense)
  • Des soldats  posent sur un tank au début de la guerre de Yom Kippour dans la péninsule du Sinaï, le 6 octobre 1973 (Crédit : Avi Simhoni/Bamahane/Archives du ministère de la Défense)
    Des soldats posent sur un tank au début de la guerre de Yom Kippour dans la péninsule du Sinaï, le 6 octobre 1973 (Crédit : Avi Simhoni/Bamahane/Archives du ministère de la Défense)
  • Les membres de l'état-major regardent une carte pendant l'éclatement de la guerre de Yom Kippour, le 17 octobre 1973 (Crédit : Bamahane/Archives du ministère de la Défense)
    Les membres de l'état-major regardent une carte pendant l'éclatement de la guerre de Yom Kippour, le 17 octobre 1973 (Crédit : Bamahane/Archives du ministère de la Défense)

Les archives de l’Etat d’Israël ont rendu public lundi un communiqué déclassifié des renseignements qui avertissaient le pays, le 5 octobre 1973, d’une attaque surprise imminente de l’Egypte et de la Syrie prévue le jour suivant – lors de la fête juive de Yom Kippour.

« L’armée égyptienne et l’armée syrienne sont sur le point de lancer une attaque contre Israël le samedi 6 octobre 10973 au crépuscule », avait averti la première ligne de ce document envoyé par le chef du Mossad de l’époque, Zvi Zamir, au secrétaire militaire de la Première ministre Golda Meir.

Dans sa missive de cinq pages en hébreu, complétée par des notes écrites à la main en marge, le chef du Mossad avait également indiqué que la guerre pourrait potentiellement être évitée si Israël rendait public le plan des deux Etats arabes.

Que Zamir ait envoyé une mise en garde à la veille de la guerre est su depuis des années, comme c’est le cas également de l’identité de sa source : Ashraf Marwan, confident du président égyptien Anwar Sadate, gendre de l’ancien président Gamal Abdel Nasser et sujet d’un film sorti sur Netflix et intitulé « The Angel » (l’Ange, étant le nom de code de l’espion).

Une lettre du chef du Mossad Mossad Zvi Zamir au secrétaire militaire de la Première ministre Golda Meir à la veille de la guerre de Yom Kippour, qui a été diffusée par les archives israéliennes, le 17 septembre 2018 (Capture d’écran)

Toutefois, le document comprend des détails sur les informations qui avaient été présentées par Marwan à Zamir qui n’avaient jamais été rendues publiques auparavant, comme sa suggestion d’un moyen destiné à empêcher la guerre.

La publication d’un communiqué du Mossad arrive également rarement, les documents de l’agence d’espionnage restant habituellement classifiés même des décennies après leur rédaction.

Moins rare a été la décision prise par les archives du ministère de la Défense de diffuser les retranscriptions de la réunion de l’Etat-major de l’armée à la veille de la guerre.

Ces retranscriptions montrent que les généraux de l’armée israélienne avaient noté à ce moment-là que les Egyptiens et les Syriens – dont Israël avait vu les troupes respectives en mouvement à proximité de la frontière – seraient « capables de passer à l’attaque dans un laps de temps très court ».

Former IDF Intelligence Chief Major-General Eli Zeira, April 20, 2005 (photo credit: Flash90)
L’ancien chef des renseignements de l’armée, le général de divisionlEli Zeira, le 20 avril 2005 (Crédit : Flash90)

Néanmoins, le chef des renseignements militaires de l’époque, Eli Zeira, avait insisté sur le fait que les chances que l’Egypte et la Syrie lancent une attaque coordonnée étaient « plus faibles que faibles », selon ces retranscriptions.

Zeira avait été ultérieurement l’une des principales personnalités blâmées lorsque les militaires avaient été pris au dépourvu par l’attaque.

L’avertissement de l’ange

Dans les années 1960, Marwan avait contacté le Mossad, offrant ses services comme un atout. L’agence de renseignement avait rapidement accepté, lui donnant le nom de code de « l’Ange ». Pendant des décennies, il aura été l’une des recrues les plus importantes placées à la disposition du Mossad même si certains, en Egypte et en Israël – notamment Zeira – ont affirmé qu’il était un agent double, donnant à Jérusalem des renseignements d’une importance modeste.

Deux jours avant que la guerre n’éclate, Marwan avait contacté son contact au Mossad et avait demandé à rencontrer Zamir afin de le mettre en garde contre l’attaque égyptienne imminente et pour lui donner des informations sur la manière dont elle devait se dérouler.

Egyptian spy Ashraf Marwan (photo credit: Raafat/Wikimedia Commons)
L’espion égyptien Ashraf Marwan (Crédit: Raafat/Wikimedia Commons)

« La source évalue qu’il y a 9 % de chances que l’attaque soit lancée le 6 octobre 1973. Il laisse de côté 1% car il dit que le président égyptien peut encore changer d’avis même s’il a le ‘doigt sur le bouton’, » avait écrit Zamir.

Marwan avait expliqué au responsable du Mossad que l’Egypte limiterait probablement son attaque à la péninsule du Sinaï qu’Israël avait capturé pendant la guerre des Six jours en 1967. Il avait également dit au chef de l’agence d’espionnage qu’Israël avait peu de choses à craindre des missiles sol-sol égyptiens, qui n’étaient pas encore pleinement opérationnels.

Une lettre du chef du Mossad Mossad Zvi Zamir au secrétaire militaire de la Première ministre Golda Meir à la veille de la guerre de Yom Kippour, le 5 octobre 1973, qui a été diffusée par les archives israéliennes, le 17 septembre 2018 (Capture d’écran)

L’espion égyptien avait également offert une suggestion sur la manière d’éviter la guerre.

« Selon la source, il serait possible d’empêcher la guerre d’éclater en diffusant des informations à son sujet à la radio et dans les journaux, ce qui montrera aux Egyptiens, et notamment au commandement militaire, que les Israéliens ont connaissance du plan et qu’ils s’y sont préparés », avait écrit Zamir.

« Le chef du Mossad suggère de réfléchir à une diffusion de l’information aux agences de presse israéliennes », avait-il ajouté.

Les membres de l’état-major regardent une carte pendant l’éclatement de la guerre de Yom Kippour, le 7 octobre 1973 (Crédit : Bamahane/Archives du ministère de la Défense)

Finalement, l’évaluation à « 99 % de chances » de Marwan avait été la bonne, comme l’avaient été également ses prédictions sur la manière dont l’Egypte avait mené la guerre. Sa suggestion de rendre public le plan égypto-syrien n’avait pas été accepté même s’il n’y a aucun moyen de savoir, 45 ans après, si elle aurait eu un impact.

La guerre avait éclaté lors de Yom Kippour, rattrapant des militaires qui n’étaient absolument pas préparés malgré la lettre d’avertissement de Zamir et d’autres preuves qui indiquaient clairement qu’une attaque aurait prochainement lieu.

Plus de 2500 soldats avaient perdu la vie dans ces combats ainsi que des milliers de militaires égyptiens, syriens et irakiens.

Le vieux combat

La publication du document, 45 ans après la guerre de Yom Kippour, jette une lumière nouvelle sur une vieille controverse portant sur les responsables ayant ignoré les signaux d’avertissement d’une attaque imminente.

La guerre de Yom Kippour et les échecs de renseignement qui ont empêché les militaires de voir ce qui était pourtant manifeste avec le recul reste un sujet sensible dans le discours public israélien.

Même si l’armée israélienne a pu repousser les armes ennemies, la guerre a amené le public israélien à perdre confiance dans son armée et dans son gouvernement et forcé l’armée israélienne à procéder à des changements spectaculaires dans sa structure et dans ses protocoles pour garantir qu’une telle situation d’ignorance des événements ne pourrait jamais survenir à nouveau.

Les blindés israéliens prennent position au début de la guerre de Yom Kippour, le 10 octobre 1973 (Crédit : Bamahane/Archives du ministère de la Défense)

Suite à la guerre, la commission d’enquête Agranat a reconnu coupable Zeira de « graves échecs » de jugement. A ce jour, Zeira, âgé aujourd’hui de 90 ans, continue à clamer son innocence tout en reconnaissant quelques défaillances.

Pour sa part, Zamir, 93 ans, attribue à Zeira et à l’armée les erreurs en termes de renseignement ayant mené Israël a être pris au dépourvu par la guerre.

En 2013, 40 ans après le conflit, les deux anciens chefs des renseignements les ont évoquées lors d’une conférence sur le sujet à l’Institut des études de sécurité nationale de Tel Aviv.

Les soldats israéliens dans une file d’attente pour acheter à manger dans une cantine mobile sur le front sud de la guerre de Yom Kippour, le 20 octobre 1973 (Crédit : Benny Hadar/Bamahane/Defense Ministry Archives)

Zamir a noté que le Mossad avait commencé à faire le lien avec ce qui devait mener à la guerre au mois de février et au mois de mars 1973, six mois auparavant, et a raillé le comportement des renseignements militaires sous Zeira. L’ancien chef du Mossad a remarqué que le secrétaire militaire de la Première ministre avait reçu son communiqué et qu’il n’avait pas transmis les informations à Meir pendant 10 heures (A l’époque, seul un membre des renseignements militaire pouvaient fournir directement des informations au Premier ministre).

« Ce sont des renseignements anticipés de mise en garde. Et il n’y a rien de plus sacré ! », s’est écrié Zamir lors de la conférence.

Zvi Zamir s’exprime lors d’un service de commémoration marquant le 21ème anniversaire de l’assassinat du Premier ministre Yitzhak Rabin, qui a eu lieu au cimetière du mont Herzl de Jérusalem, le 4 novembre 2016 (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Zeira, qui avait été limogé de son poste de chef des renseignements militaires après la guerre, a longtemps affirmé que Marwan était un agent double indigne de confiance. En 2004, cherchant à promouvoir cette théorie, il a confirmé le nom de l’agent (qui avait déjà été rapporté deux ans auparavant par le journaliste Ahron Bregman dans les pages d’un quotidien égyptien).

Trois ans plus tard, Marwan trouvait la mort en tombant d’un balcon, à Londres. S’il a été assassiné ou s’il s’est peut-être suicidé reste indéterminé à ce jour.

Zamir avait demandé à ce que Zeira soit traduit en justice pour avoir révélé le nom de Marwan et si l’ancien procureur général Yehuda Weinstein avait reconnu, en 2012, que Zeira avait en effet commis ce délit, il avait décidé de ne pas le poursuivre, citant une riche contribution apportée à la sécurité nationale, son âge avancé et les nombreuses années qui étaient passées depuis les événements en question.

Mitch Ginsburg a contribué à cet article.

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