Les États-Unis en repérage pour leur nouvelle ambassade à Jérusalem
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Les États-Unis en repérage pour leur nouvelle ambassade à Jérusalem

Si Trump défend un transfert peu coûteux dans l'ex-consulat, les diplomates s'intéresseraient à des terrains à Arnona - considérés par les Palestiniens comme des "terres volées"

Raphael Ahren est le correspondant diplomatique du Times of Israël

Le site de Jérusalem connu sous le nom de casernes d'Allenby à la fin de l'année 2016 (Crédit :Raphael Ahren/TOI)
Le site de Jérusalem connu sous le nom de casernes d'Allenby à la fin de l'année 2016 (Crédit :Raphael Ahren/TOI)

L’administration américaine aurait commencé à se mettre en quête de terrains susceptibles d’accueillir sa nouvelle ambassade « permanente » à Jérusalem, a expliqué mercredi un porte-parole de la mission des Etats-Unis.

Selon un reportage diffusé sur la Douzième chaîne, les diplomates s’intéressent à des parcelles inutilisées de terres adjacentes à deux artères animées du quartier d’Arnona, qui avait été désignées comme devant héberger l’ambassade américaine des années avant que le président Donald Trump ne reconnaisse Jérusalem comme la capitale d’Israël en 2017.

Citant des sources anonymes, la Douzième chaîne a annoncé mardi soir que Trump avait l’intention de transférer l’ambassade américaine dans un nouveau bâtiment permanent au cours de son second mandat s’il devait remporter la course à la présidentielle de 2020. Il pourrait même se rendre à Jérusalem pour la pose de la première pierre pendant sa campagne, selon le reportage.

A cette fin, l’ambassade de Jérusalem a soumis une demande aux autorités israéliennes concernées pour « commencer à préparer le site », et même ajouter des parcelles supplémentaires pour élargir le périmètre total exigé pour bâtir un complexe d’ambassade.

De plus, les personnels de la mission explorent la possibilité d’établir un « quartier diplomatique » à Jérusalem pour les diplomates des Etats-Unis et peut-être pour d’autres pays, a ajouté la chaîne.

Le ministère israélien des Affaires étrangères et la municipalité de Jérusalem n’ont pas répondu aux demandes de commentaires.

« Nous avons lancé le processus de la sélection d’un site pour une ambassade américaine permanente à Jérusalem », a confirmé un porte-parole de la mission au Times of Israel, mercredi. « Nous nous intéressons à tous les sites que nous louons ou dont nous sommes actuellement propriétaires, notamment à ceux que nous possédons à Arnona » .

La parcelle en question se situe à moins de 20 minutes de marche de l’actuelle ambassade, au 14 rue David Flusser.

Situé à l’angle de l’avenue Hebron et de la rue Daniel Yanovskyle le terrain actuellement déserté a une histoire riche. A l’époque du mandat britannique, il accueillait les casernes d’Allenby – du nom du général britannique Edmund Allenby, qui y avait installé une base militaire.

Plus tard, l’Etat d’Israël y avait placé un commissariat de la police des frontières. Depuis les années 1980, les Palestiniens affirment que ces terrains leur appartiennent – au moins partiellement – et qu’il serait « inconvenant » que les Etats-Unis érigent une ambassade « sur des terres qui ont été volées ».

Le secrétaire d’Etat Steve Mnuchin et Ivanka Trump dévoilent la plaque durant l’inauguration de l’ambassade américaine à Jérusalem, le 14 mai 2018. (Crédit : AFP/ Menahem KAHANA)

Le 14 mai 2018, l’ambassade américaine avait ouvert dans la rue David Flusser, dans un bâtiment qui, jusqu’alors, faisait office de consulat.

« Depuis cette date… notre présence américaine à Jérusalem n’a fait que croître », a déclaré l’ambassadeur américain David Friedman dans un discours le mois dernier. « Si vous vous êtes récemment rendu à l’ambassade dans le quartier d’Arnona, à Jérusalem, vous avez dû remarquer combien le site de construction est vaste. Et d’ici l’été, il aura plus que doublé en taille ».

Le 4 mars, les Etats-Unis ont fusionné leur consulat qui était situé dans la rue Argon – et qui était mis à la disposition des Palestiniens – et l’ambassade. Cette dernière « inclut dorénavant 10 structures diplomatiques interconnectées », s’est vanté Friedman.

Trump s’est souvent enorgueilli de ce que la transformation du consulat de la rue Flusser en ambassade avait coûté au contribuable américain une somme bien moins importante que celle initialement estimée.

« On avait pensé qu’il faudrait un million, et je l’ai faite construire pour 490 000 dollars », a-t-il déclaré à un groupe d’hommes d’affaires du Minnesota, au début de l’année.

« Et ils m’ont dit : ‘Mais comment avez-vous fait cela ?’ Eh bien, nous avions un meilleur site… En fin de compte, nous voulions acheter une parcelle très chère qui se trouvait à un mauvais endroit et j’ai dit : ‘N’avons-nous pas quelque chose de mieux que ça ?’ et notre ambassadeur, David Friedman, a fait un travail fantastique », a-t-il ajouté.

« Il m’a dit : ‘Mais monsieur, nous avons un bâtiment qui est bien mieux situé. Pourquoi ne pas le rénover et en faire notre ambassade ?’, » a-t-il continué.

L’ambassadeur américain en Israël David Friedman à l’ambassade américaine de Jérusalem, le 30 mai 2018, avant une interview accordée au Times of Israel (Crédit : Matty Stern, US embassy Jerusalem)

L’ambassade américaine s’est installée dès les années 1960 dans la rue Hayarkon, à Tel Aviv.

Dans les années 1980, les responsables politiques américains, avec à leur tête le sénateur républicain Jesse Helms, avaient vivement recommandé à l’administration de reconnaître Jérusalem en tant que capitale israélienne et de déplacer l’ambassade dans la ville. En 1988, une loi avait été adoptée, demandant que deux « structures diplomatiques » soient construites à Tel Aviv et à Jérusalem.

Dans les derniers jours de la présidence de Reagan, le 18 janvier, l’ambassadeur américain en Israël William Brown et le directeur-adjoint de l’Autorité des terres d’Israël Moshe Gatt avaient signé un accord déterminant qu’une parcelle, à Jérusalem, serait louée par les Etats-Unis sous les termes d’un bail emphytéotique de 99 ans au prix d’un dollar par an.

« L’accord de ‘location foncière et d’achat’ de quinze pages ne faisait référence qu’au ‘bien foncier de Jérusalem’ mais presque immédiatement, des informations ont fait surface – et elles ont été confirmées plus tard – que les terrains en question se trouvaient dans ce qui était connu sous le nom de casernes d’Allenby, site qui accueillait la garnison de Jérusalem de l’armée britannique à l’époque du mandat », avait écrit en l’an 2000 le spécialiste palestinien Walid Khalidi dans un article paru dans le Journal of Palestine Studies.

Selon Khalidi, la parcelle s’étendait sur 31 250 mètres-carrés.

« Depuis la signature de l’accord de bail, en 1989, et les informations insistantes qui relient le site aux casernes d’Allenby, les cercles palestiniens ont mis en doute la légalité de la location dans la mesure où le lieu où doit se dresser la future ambassade se trouve sur des terres appartenant à des réfugiés palestiniens qui avaient été confisquées par les autorités israéliennes, avec d’autres biens appartenant à des réfugiés, depuis 1948 », a écrit Khalidi.

« On a plus particulièrement prétendu que le site était lié au Waqf islamique », l’organisme musulman de gestion des biens opérant à Jérusalem.

Quelques années plus tard, en 1995, la loi sur l’ambassade de Jérusalem a été approuvée, appelant l’administration à reconnaître la ville en tant que capitale israélienne et à relocaliser l’ambassade là-bas.

Toutefois, la loi permettait au président de reporter l’initiative s’il estimait qu’elle s’effectuerait au détriment des intérêts sécuritaires nationaux des Etats-Unis. Depuis son adoption, tous les présidents américains — Bill Clinton, George W. Bush et Barack Obama — avaient signé une dispense tous les six mois, même si Bush comme Clinton avaient promis de transférer la mission américaine dans la ville sainte au cours de leurs campagnes respectives.

Le 6 décembre 2017, Trump a officiellement reconnu Jérusalem en tant que capitale d’Israël et promis d’y relocaliser l’ambassade. Il a tenu cette promesse six mois plus tard, même s’il a continué à signer la dispense jusqu’à une période récente dans la mesure où la résidence officielle de l’ambassadeur n’avait pas encore été transférée à Jérusalem – une exigence stipulée dans la loi de 1995.

Mais Friedman s’est depuis installé rue Agron, et la dispense ratifiée par Trump le 7 décembre 2018 pourrait donc bien être la dernière.

Le consulat des Etats-Unis à Jérusalem qui a fusionné avec l’ambassade américaine en Israël dans la ville sainte. Photo datant du 4 mars 2019 (Crédit : AP Photo/Ariel Schalit)

Les Etats-Unis avaient envoyé leur premier consul à Jérusalem en 1844, plus d’un siècle avant la fondation de l’Etat d’Israël. Environ 13 ans plus tard, l’administration avait établi une présence consulaire permanente dans la Vieille Ville.

La mission de la rue Agron avait été déclarée consulat général en 1928, représentant les Etats-Unis à Jérusalem (Est et Ouest), en Cisjordanie et dans la bande de Gaza en tant que « mission indépendante » – jusqu’à l’année dernière, les Etats-Unis ne reconnaissaient pas la souveraineté israélienne sur quelle que partie que ce soit de Jérusalem.

Les anciennes casernes d’Allenby, situées dans l’Etat d’Israël pré-1967 mais très proche de la Ligne verte pré-1967, peuvent être plus controversées en raison de leur statu contesté.

Selon un article paru dans une publication, en l’an 2000, du centre de ressources Badil pour les droits des réfugiés, « 19 familles palestiniennes de Jérusalem seraient les propriétaires du bien foncier ».

Une petite partie des terrains avait été réquisitionnée par les Britanniques pendant le mandat, avait expliqué l’article. Le reste du site est composé de cinq parcelles : l’une d’entre elle appartenait au Waqf, et quatre avaient été louées à des propriétaires privés jusqu’en 1948, année de la fondation d’Israël.

Khalidi, le spécialiste palestinien, avait écrit que les militants – et lui-même – avaient contesté l’accord de bail et d’achat des terres conclu avec les Etats-Unis quelques mois après sa signature, en 1989.

Les critiques avaient argué que ce bail constituait non seulement un changement spectaculaire dans la politique américaine – qui ne reconnaissait la souveraineté d’aucune partie sur Jérusalem avant la conclusion d’un accord de paix – mais impliquait également l’admission par l’Amérique qu’Israël était bien propriétaire des terrains.

Le site de Jérusalem connu sous le nom de casernes d’Allenby à la fin de l’année 2016 (Crédit :Raphael Ahren/TOI)

Au mois de juin 1989, le département d’Etat avait répondu aux plaintes en disant qu’il « savait que le Waqf est détenteur d’un intérêt dans une portion du site convenu à Jérusalem », mais qu’il n’avait pas été en mesure « de trouver un registre ou des données appuyant cette affirmation tout au long d’une recherche minutieuse de titre de propriété accomplie par nos soins ».

De plus, une relocalisation possible de l’ambassade ne serait prise en compte que « seulement dans le contexte d’un accord négocié de la Cisjordanie et de Gaza », avait-il continué.

Dix ans plus tard, en 1999, un haut responsable du département d’Etat avait reconnu que l’accord incriminé avait « identifié des biens fonciers particuliers » destinés à construire une ambassade qui « pourraient être loués par les Etats-Unis au gouvernement israélien sous des conditions particulières », selon un article du journal Badil.

« Aujourd’hui, néanmoins, les Etats-Unis n’ont pas procédé à la location de ce bien foncier ou d’un autre sous les termes de l’Accord ». Selon le paragraphe 2.1, intitulé « Termes de principe de location et d’achat », « le gouvernement d’Israël initiera immédiatement toutes les mesures requises pour obtenir la propriété exclusive et légale des biens fonciers, à l’exclusion de toute hypothèque ou revendication d’un tiers ».

Mais Khalidi avait affirmé que le fait que la location de 1989 n’ait jamais pris effet « défie la formulation-même du bail ».

Khalidi, ancien enseignant à Oxford, à Harvard et à l’université américaine de Beyrouth et fondateur de l’institut pour les Etudes de Palestine, avait fait des recherches approfondies sur les plus petits détails du dossier. Concluant son article de 8 000 mots consacré au sujet, il avait affirmé que les parcelles des casernes d’Allenby étaient des « terres confisquées à des réfugiés » que la Grande-Bretagne ne pouvait en aucun cas revendiquer et qu’Israël, en conséquence, n’avait pas le droit de louer aux Etats-Unis.

« Avec tout ce que signifie Jérusalem, il est pour le moins inconvenant que la future ambassade des Etats-Unis dans cette ville soit construite sur des parcelles qui ne sont rien de moins que des terres volées », avait écrit Khalidi.

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