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Les femmes turques, premières victimes de la pauvreté

Avec une inflation officielle de 54,4 % sur un an en février, le coût de la vie quotidienne ne cesse de renchérir, affectant encore davantage les populations précaires

Un assortiment de billets en lires turques et en euros. (Crédit : Amir MAKAR / AFP)
Un assortiment de billets en lires turques et en euros. (Crédit : Amir MAKAR / AFP)

Sümeyye Alayumat dépose le saladier de pâtes et quelques tomates sur la nappe, posée à même le tapis de l’unique pièce qui leur sert à elle et sa famille de salle à manger, séjour et chambre à coucher.

La jeune femme de 28 ans partage le petit appartement d’une banlieue déshéritée d’Istanbul avec sa mère et sa sœur Rahsan, qui les a rejointes après son divorce avec son fils de sept ans, Rüzgar.

Le soir, les trois femmes déplient les matelas pour préparer la nuit, faute de place mais aussi parce que dormir ensemble permet d’économiser le chauffage.

« J’ai l’impression de travailler uniquement pour payer le loyer et les factures », confie Sümeyye. « Après ça, il ne me reste rien. »

Ouvrière dans un atelier textile, elle est payée au salaire minimum (4 253 livres net, l’équivalent de 272 euros).

Avec une inflation officielle de 54,4 % sur un an en février, le coût de la vie quotidienne ne cesse de renchérir, affectant encore davantage les populations précaires.

Les deux sœurs ont quitté l’école après le primaire pour travailler, une pratique autrefois courante en Turquie dans les familles incapables de payer les frais de scolarité et souhaitant bénéficier d’un revenu supplémentaire.

Les filles en étaient souvent les premières victimes, leur éducation n’étant pas jugée prioritaire dans les familles conservatrices.

Une femme turque dans un supermarché d’Istanbul. (Crédit : AFPTV)

« J’aimerais pouvoir rêver »

En déclin grâce aux programmes de lutte contre le travail des enfants, l’abandon scolaire est de nouveau en hausse à cause de l’inflation et de l’appauvrissement de la population, a affirmé à l’AFP Hacer Foggo, fondatrice de l’ONG « Réseau de la grande pauvreté ».

Aspirant à une vie meilleure, Sümeyye a, elle, pu reprendre ses études à distance et espère terminer son lycée cette année.

« J’aimerais pouvoir rêver. Profiter de choses simples, comme partir en vacances. Avoir des activités sociales. Tout ce que je ne peux pas faire aujourd’hui faute d’argent », dit-elle.

Mais l’économie en berne laisse peu de place aux rêves et rend la vie des femmes encore plus difficile. Moins diplômées que les hommes, seules 39 % des Turques ont une activité professionnelle hors de leur domicile, selon les données officielles.

La Turquie s’est en outre classée à la 133e place sur 156 du dernier classement des inégalités hommes-femmes du Forum économique mondial.

Dans ce contexte, trouver un appartement a été un parcours du combattant pour cette famille de femmes.

« Les propriétaires ne croyaient pas que deux femmes qui travaillent puissent payer le loyer. Mais les femmes aussi peuvent gagner leur vie! », s’insurge Sümeyye.

« Avec la crise économique, les femmes ont endossé d’énormes responsabilités pour gérer l’économie familiale », explique Zelal Yalçin, coordinatrice des politiques sociales de l’Agence de développement d’Istanbul, un organisme municipal.

« Ce sont souvent elles qui sont en charge des courses, quitte à faire le tour de tous les supermarchés du quartier pour dénicher les produits les moins chers. »

Sacrifices

De nombreuses femmes font bouillir la marmite tout en sacrifiant leurs propres besoins, affirme Mme Yalçin.

« Beaucoup de femmes au foyer éteignent le chauffage et l’électricité une fois les enfants partis à l’école et leur mari sorti. Elles restent dans le froid toute la journée, sous plusieurs couches de vêtements », ajoute-t-elle.

Rahsan Alayumat, 35 ans, qui s’est improvisée vendeuse de masques aux ateliers de textile où elle a longtemps travaillé, connaît bien ces « sacrifices ».

« Je m’en sors en me privant. Je me dis qu’il faut que mon fils puisse manger comme il faut. Tant pis si, moi, je ne peux pas. »

Mais ces efforts ne suffisent pas toujours.

« Il m’est arrivé de ne pas pouvoir acheter le cahier de dessin qui manquait à mon fils. Je dois travailler 13-14 heures par jour pour joindre les deux bouts », glisse Rahsan.

Selon les études de l’Agence de développement d’Istanbul, 62% des familles vivant dans la métropole consacrent la majorité de leurs dépenses aux produits de première nécessité.

Lors des précédentes crises, la solidarité intrafamiliale et entre voisins permettait de soutenir les femmes, rappelle Mme Yalçin.

« Mais cette fois-ci, cette solidarité en a aussi pris un coup. La pauvreté est telle que les visites, autrefois si fréquentes entre voisines, tendent à disparaitre. Parce qu’elles ont honte de ne pouvoir, comme de coutume, offrir quelque chose à grignoter avec le thé. »

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