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Les Juifs américains s’éveillent-ils du mauvais côté du progressisme « woke » ?

Dans un nouveau livre, David Bernstein, leader communautaire, déclare que l'extrême-gauche attise l'antisémitisme, fait le lien entre Israël et racisme et étouffe le débat

Luke Tress est le vidéojournaliste et spécialiste des technologies du Times of Israël

Des militants anti-israéliens et pro-palestiniens brûlant un drapeau israélien, à New York, le 15 mai 2021. (Crédit: Luke Tress/Times of Israel)
Des militants anti-israéliens et pro-palestiniens brûlant un drapeau israélien, à New York, le 15 mai 2021. (Crédit: Luke Tress/Times of Israel)

Au mois de mai 2021, alors qu’Israël se battait encore une fois contre les terroristes de la bande de Gaza, l’État juif avait fait l’objet d’un véritable harcèlement dans les journaux et sur les réseaux sociaux. Des manifestations avaient eu lieu dans les villes américaines et des membres de la communauté juive avaient été agressés dans les rues de New York et de Los Angeles.

David Bernstein, responsable communautaire juif américain de longue date, fait remarquer que si cet éclat majeur de violences était le quatrième depuis 2008, les réactions qu’il avait suscitées avaient été différentes de celles qui s’étaient exprimées lors des conflits précédents. Il note qu’il semble qu’à aucun moment, Israël n’aura bénéficié aux yeux d’un grand nombre du droit initial à l’auto-défense. Il ajoute que le pays a largement été désigné comme l’oppresseur immédiatement après le début des hostilités.

« Le conflit de Gaza a été un signal d’alarme », explique Bernstein au Times of Israel lors d’un entretien récent, attribuant la responsabilité de ces réactions épidermiquement défavorables « à une idéologie sous-jacente ». « J’ai compris que si notre société doit continuer sur cette trajectoire, nous allons encore devoir faire face à plus de polarisation, à la marginalisation de la communauté juive et à une hostilité croissante des deux côtés du spectre politique ».

Cette idéologie est, selon lui, celle du « wokisme » progressiste et les conséquences du conflit l’ont convaincu de la nécessité d’écrire un livre présentant son point de vue sur la problématique.

Woke Antisemitism: How a Progressive Ideology Harms Jews, publié au mois d’octobre, est l’occasion pour l’auteur de présenter sa vision de ce qui est devenu le paradigme woke – en revenant sur ses racines intellectuelles et sur ses manifestations actuelles.

Le livre affirme que l’idéologie woke place les Juifs américains du mauvais côté de la politique raciale, qu’elle fait le lien entre Israël et le racisme qui sévit aux États-Unis et qu’elle étouffe le débat alors même que de nombreuses organisations juives américaines revendiquent aujourd’hui leur appartenance à ce même mouvement. Pour étoffer ses écrits, Bernstein cite ses expériences vécues dans des groupes communautaires juifs où cette idéologie s’est imposée, mais aussi le traitement de la question israélienne de la part des médias, un climat hostile aux sionistes dans les universités, les attaques à la liberté d’expression, les programmes de diversité qui excluent les Juifs dans les entreprises, les groupes de gauche qui boudent la participation et l’intégration des Juifs en leur sein, et d’autres incidents de ce type.

Pour Bernstein, le « wokisme » a deux principes fondamentaux – celui que les préjugés et l’oppression sont ancrés dans les structures et dans les systèmes de la société et qu’ils ne relèvent pas seulement d’une attitude individuelle ; et celui que seuls ceux qui vivent l’oppression peuvent en donner une définition. Il divise le monde entre oppresseurs et opprimés ; il attribue la responsabilité des maux qui traversent la société à un déséquilibre du pouvoir profondément enraciné et il accorde l’autorité morale aux laissés-pour-compte sur la seule vertu de ce statut.

David Bernstein. (Autorisation)

« Cette idéologie qui maintient que le monde est divisé entre oppresseurs et opprimés a réellement fait son chemin dans de nombreuses institutions et cette pensée binaire de l’opprimé contre l’oppresseur amène de plus en plus à présenter les Juifs et Israël comme des oppresseurs – ce qui me paraît très problématique », explique-t-il.

Bernstein estime que les partisans de l’idéologie « woke » considèrent que seul ce cadre est en mesure de donner une explication acceptable des inégalités. Il déplore qu’ils étouffent l’expression des points de vue opposés qui, selon eux, n’ont pas la légitimité nécessaire pour seulement s’exprimer et qui sont immédiatement disqualifiés.

« Je pense que la communauté juive américaine a un intérêt énorme à protéger ce que j’appelle, pour ma part, les valeurs libérales traditionnelles de liberté d’expression et de débat », déclare-t-il.

« Les Juifs vivent mieux dans des environnements ouverts et libéraux et dans des environnements fermés et intolérants », indique-t-il. « Non pas que l’intolérance entraîne de manière systématique la recrudescence de l’antisémitisme, mais l’Histoire juive prouve toutefois que faire le lien entre les deux phénomènes reste malgré tout inévitable ».

Bernstein a grandi dans l’Ohio entre une mère juive d’origine irakienne, conservatrice au niveau politique, et un père ashkénaze aux convictions très libérales. Il se souvient, quand il était jeune, avoir soutenu son père – et l’ACLU (American Civil Liberties Union) – qui avait défendu le droit des nazis à organiser un défilé à Skokie, dans l’Illinois, en 1977, malgré une population importante de survivants de la Shoah qui s’étaient installés dans la ville. Il dit être un libéral « avec un petit L » et il déclare être favorable à la liberté d’expression, à la liberté de parole et aux libertés civiles dans la mesure où elles s’intègrent dans l’état de droit.

Il a dirigé le JCPA (Jewish Council for Public Affairs), une organisation libérale, et le David Project, un groupe universitaire pro-israélien qui a aujourd’hui disparu, et il a tenu un rôle important au sein de l’AJC (American Jewish Committee). Déçu par les institutions mainstream, il a pris ses distances, l’année dernière, face à ces dernières et il a fondé le Jewish Institute for Liberal Values. Cet institut a pour ambition de soutenir les valeurs libérales classiques et de dynamiser la diversité des points de vue au sein de la communauté juive tout en s’opposant à l’antisémitisme de l’extrême-gauche (Bernstein est aussi un contributeur de la plateforme de blogs du Times of Israel).

Illustration : Des manifestants anti-Israël appelant à une intifada lors d’une manifestation à New York, le 17 septembre 2021. (Crédit : Luke Tress/Flash90)

Au cours des trois dernières décennies, Bernstein a observé le développement de l’idéologie de la justice sociale – une discipline universitaire marginale à ses débuts qui s’ancrait dans le post-modernisme et qui est devenue un mouvement international post-colonialiste qui a entraîné l’engouement sur les campus, alors même que le terme « woke » devenait péjoratif aux yeux des critiques du mouvement, dit-il. Ce cadre de pensées oriente dorénavant les programmes de diversité et il domine dans de nombreuses institutions américaines mainstream et notamment dans des institutions juives.

Il raconte avoir commencé à faire le lien entre cette idéologie et l’antisémitisme après la Conférence internationale contre le Racisme qui avait été organisée en 2001 par les Nations unies à Durban, en Afrique du sud, où les critiques à l’égard d’Israël avaient été incessantes. Les délégations israélienne et américaine s’étaient retirées, estimant que ces agressions sans relâche s’apparentaient à des expressions d’antisémitisme. Sous de nombreux aspects, le « wokisme » est le prolongement du post-colonialisme quand il s’applique à la scène nationale américaine, affirme-t-il.

L’idéologie a gagné du terrain aux États-Unis avec l’ascension du mouvement Black Lives Matter au milieu des années 1990, explique-t-il dans le livre. Certains activistes progressistes ont ensuite fait le lien entre le racisme sévissant aux États-Unis et le conflit israélo-palestinien, adoptant une rhétorique radicale, avec notamment des appels à abolir la police et à reconstruire les institutions américaines à partir de zéro – ce que l’auteur considère comme problématique. Le « wokisme » aura par ailleurs touché davantage le grand public dans le sillage du meurtre atroce de George Floyd, tué par la police à Minneapolis, dans le Minnesota, en 2020, sous les caméras de passants.

Le racisme est un fléau mais la focalisation écrasante du mouvement woke sur le sujet qui, selon l’idéologie, serait à l’origine de tous les maux de la société, est dangereuse et contre-productive, indique Bernstein.

« A une époque, c’est vrai que les problèmes ont pu être issus de la question du racisme systémique mais tous les problèmes qui se posent aujourd’hui ne découlent pas uniquement de ça. De multiples facteurs peuvent expliquer les disparités et en insistant sur le fait qu’un seul facteur – le racisme systémique – entre en compte, alors on en vient à exclure certaines solutions, des solutions qui pourraient pourtant s’avérer être les meilleures », remarque-t-il. « Nous devons faire preuve d’honnêteté à ce sujet parce que sinon, nous ne résoudrons pas véritablement les difficultés que nous rencontrons et je ne pense pas qu’aller à l’extrême de l’extrême, là-dessus, permettra de mobiliser le public plus généralement. Et je pense aussi que les mouvements qui apportent le plus de changements dans ce pays sont hautement inclusifs ».

« Ce qui ne signifie pas pour autant qu’il n’y a pas de réels problèmes auxquels nous devons absolument nous attaquer », insiste-t-il.

Des manifestants pro-israéliens à New York, le 30 mars 2022. (Crédit : Luke Tress/Times of Israel)

L’idéologie woke affirme également détenir la vérité absolue sur les disparités sociales et elle s’en prend donc au débat, étouffant la liberté d’expression. Cette attaque à l’encontre du débat marque un changement par rapport au libéralisme classique, qui ne revendique pas une théorie qui lui serait centrale mais qui cherche de différentes manières à aider les plus démunis. Elle va aussi à l’encontre du caractère primordial de la discussion dans la tradition juive, affirme l’auteur.

« L’idéologie woke ne se considère pas seulement comme un simple mouvement social visant à éradiquer le racisme mais comme une vision du monde complète qui vient supplanter l’ordre existant, l’ordre du suprémacisme Blanc. L’idéologie a sa propre logique interne ; elle a son propre vocabulaire, sa propre histoire, sa propre philosophie, sa propre conception de ce que sont la morale, le droit. Et, comme toutes les religions, l’idéologie woke incarne un dogme qui rejette tout ce qui le mettrait en difficulté », note-t-il dans le livre. « L’idéologie woke ne prescrit qu’une seule parole et nous oblige donc à faire un choix entre deux options : Adopter l’idéologie ou reconnaître que nous faisons partie du problème ».

Le chef de l’Agence juive Natan Sharansky lors d’une manifestation devant la Cour suprême religieuse à Jérusalem pour défendre la conversion au judaïsme de Nicole, Américaine de 31 ans convertie par le rabbin Haskel Lookstein, le 6 juillet 2016 (Crédit : Ezra Landau)

Dans la préface du livre, Natan Sharansky, leader juif et célèbre refusenik, fait la comparaison entre le « wokisme » et « l’idéologie totalitaire avec laquelle j’ai grandi au sein de l’Union soviétique et qui avait pris la gauche américaine par surprise ».

« Je suis inquiet à l’idée qu’un grand nombre de mes bons amis, au sein de la communauté juive américaine, des amis qui, pour de bonnes raisons, veulent intégrer les mouvements en faveur des droits de l’Homme et de la Justice sociale de leur époque, ne soient pas pleinement conscients des dangers qui résident dans cette idéologie », ajoute Sharansky dans son avant-propos.

Bernstein prédit que le mouvement va continuer à s’intensifier, affirmant que « un dogme engendre des formes de dogme toujours plus extrêmes » dans la mesure où les croyants « tentent toujours d’en faire plus » que les autres pour se démarquer et pour obtenir une reconnaissance. La rhétorique de plus en plus dure qui est employée à la gauche de l’échiquier politique attise l’extrémisme de droite, entraînant un cercle vicieux dangereux, dit-il.

S’il n’est pas question pour Bernstein de détourner le regard face à l’antisémitisme de droite, il note cependant que la majorité des Juifs américains, comme lui-même, se situent à gauche de l’échiquier politique et que les personnalités extrémistes de droite, comme peut l’être Marjorie Taylor Greene, représentante au Congrès du parti républicain, et les idéologies qu’elles prônent n’ont pas véritablement de poids dans la majorité des communautés juives.

L’envoyée de l’administration Biden à la lutte contre l’antisémitisme, Deborah Lipstadt, a comparé l’antisémitisme d’extrême-droite – une « tornade » – et la haine antijuive d’extrême-gauche – « un changement climatique » – reconnaissant que le danger de violence provient majoritairement de l’extrême-droite. Elle et d’autres ont souligné que si chaque camp politique ne manquait jamais d’identifier rapidement l’antisémitisme qui sévit dans le camp opposé, ils échouaient de manière répétée à le faire s’agissant de leurs propres rangs.

« Même si la menace qui plane sur la démocratie est plus grave à droite qu’à gauche, cela ne signifie nullement que nous ne devons pas nous attaquer à la menace qui émane de la gauche. Le gros nid-de-poule qui est apparu dans votre rue doit être réparé, même s’il y a par ailleurs une fuite importante dans les canalisations dans une autre partie de la ville », dit Bernstein.

Peter Beinart, un analyste juif connu pour son progressisme, indique que la différence entre les deux antisémitismes repose essentiellement sur la manière dont il est défini. L’antisémitisme de droite, plus partagé de ce côté de l’échiquier politique, se caractérise par sa reprise des préjugés anti-juifs traditionnels – reposant notamment sur la croyance que les Juifs auraient trop de pouvoir – tandis qu’à gauche, il se concentre davantage sur le sionisme et sur Israël, dit-il.

« Même si, à gauche, les gens peuvent être plus critiques d’Israël, ils auront probablement beaucoup moins de stéréotypes négatifs sur les Juifs qu’à droite, comme l’ont montré des recherches réalisées par Eitan Hersh à l’université Tufts et d’autres études », explique Beinart qui dit connaître Bernstein, mais qui indique ne pas avoir encore lu son livre.

Le débat mettant en cause l’antisémitisme progressiste « se base sur le postulat qu’il y a beaucoup d’antisémitisme à gauche. A moins de définir l’antisionisme comme étant l’antisémitisme, on ne trouve, en réalité, pas énormément d’antisémitisme à gauche si on fait la comparaison avec la droite », juge-t-il.

La haine antijuive existe à gauche comme existent par ailleurs tous les fanatismes dans l’ensemble des camps politiques – mais elle reste proportionnellement bien moins importante qu’à droite, sans tenir compte de l’antisionisme, poursuit-il.

Peter Beinart (photo credit: courtesy)
Peter Beinart (Crédit : autorisation)

Il dit également que tout comme l’antisionisme peut servir de couverture à l’antisémitisme, le sionisme peut être aussi accompagné de stéréotypes antijuifs.

« Regardez Donald Trump. Donald Trump, c’est clairement un sioniste mais c’est également un trafiquant en série de stéréotypes antisémites », explique Beinart.

« Alors vous ne pouvez pas poser la question : ‘A quel moment l’antisionisme se transforme-t-il en antisémitisme ?’ sans poser par ailleurs la question : ‘A quel moment le sionisme peut-il se transformer en antisémitisme?’, » ajoute-t-il.

Ainsi, il appelle à faire une distinction plus claire entre « la judéité et l’État d’Israël ».

« Il n’y a aucun problème à manifester devant l’ambassade israélienne. Mais il y a à l’évidence un problème à manifester devant une synagogue, parce que les personnes qui se trouvent dans le lieu de culte ne sont responsables de rien. Mais le problème est que souvent, les organisations juives américaines elles-mêmes et le gouvernement israélien ne font pas la distinction entre la judéité en tant qu’identité religieuse et ethnique et Israël en tant qu’État », explique Beinart.

Bernstein affirme également que le mouvement progressiste représente une menace pour les Juifs en raison de sa vision binaire des disparités sociétales entre les différents groupes, une vision dans laquelle les Juifs sont considérés comme des Blancs bénéficiant de la suprématie et des privilèges réservés à ces derniers, malgré le statut minoritaire de la communauté et ses nombreux membres de couleur. D’autres groupes « adjacents Blancs », comme les Américains d’origine asiatique, sont actuellement dans la même situation, remarque-t-il. La conception de l’équité telle qu’elle est définie par le mouvement – et qui se substitue à l’égalité – exige une représentation égalitaire dans tous les domaines au lieu de revendiquer des opportunités égalitaires, ce qui porte préjudice aux groupes minoritaires qui réussissent par ailleurs, explique-t-il.

« Avec l’équité, tout groupe en-dessous de la moyenne est nécessairement victime d’oppression et tout groupe groupe légèrement au-dessus est considéré comme complice de l’oppression – et c’est ainsi que les Juifs sont perçus », note Bernstein.

Toutefois, les Juifs, qui ont largement réussi aux États-Unis malgré l’oppression historique, menacent cette conception même des choses.

« On considère que nous sommes sur-représentés, que nous sommes privilégiés et c’est ainsi que, d’une certaine manière, nous venons donc directement défier le dogme – ce qui fait probablement naître un certain ressentiment », dit-il.

Illustration : La police de New York assure la sécurité lors d’un événement communautaire juif à New York, le 19 mai 2022. (Crédit : Luke Tress/Times of Israel)

La formule de la discrimination pour cette idéologie est : « racisme = fanatisme + pouvoir », déclare-t-il, ce qui signifie que si l’individu a du pouvoir, il ne peut pas être victime de racisme et que s’il est dénué de pouvoir, alors il ne peut pas être raciste. Ce qui écarte toute possibilité d’attaque antisémite, même si les Juifs sont la cible numéro un des crimes de haine anti-religieux aux États-Unis, selon le FBI. Illustration de ce point de vue, l’animatrice de télévision Whoopi Goldberg qui a entraîné l’indignation, au début de l’année, lorsqu’elle a dit que la Shoah n’avait pas été une question de race mais qu’elle avait été l’occasion, pour deux groupes Blancs, « de se battre. » Des propos qu’elle a ensuite réitérés.

Considérer les Juifs comme des Blancs privilégiés empêche aussi ces derniers d’accéder aux programmes DEI (Diversité, équité et inclusion) qui sont mis en œuvre dans les entreprises. Cette équité implique que tous les groupes doivent pouvoir être représentés de manière égalitaire – ce qui signifie que les Juifs américains, qui forment environ deux pour cent de la population, ne doivent être représentés que dans cette proportion dans les organisations, dans les universités ou dans les programmes d’activités.

Le livre cite l’exemple d’un ami juif de Bernstein né dans un foyer très défavorisé, orphelin de père, discriminé et luttant contre une dyslexie, mais qui est toutefois parvenu à grimper l’échelle de la hiérarchie dans le milieu de l’entreprise. Malgré sa participation aux manifestations qui avaient suivi la mort de George Floyd, son employé l’avait limogé en raison d’une restructuration DEI.

« Le concept d’équité du wokisme peut impliquer que les Juifs oppriment les autres minorités », remarque-t-il. « L’idéologie woke insiste sur le fait que les Juifs ne bénéficient pas seulement de la domination des Blancs mais qu’ils en sont aussi les complices ».

Illustration : Des manifestants anti-Israël appelant à une intifada lors d’une manifestation à New York, le 17 septembre 2021. (Crédit : Luke Tress/Flash90)

Beinart indique que de nombreux Juifs, aux États-Unis, sont considérés comme Blancs – mais que cela ne réfute pas pour autant l’existence de l’antisémitisme.

« Bénéficier du privilège Blanc ne signifie pas que vous ne pouvez pas faire vous-même l’expérience de la discrimination. Un homosexuel Blanc va bénéficier du privilège blanc mais il est susceptible de subir des discriminations en tant que gay. Pas de contradiction là-dedans », explique Beinart.

« La majorité des Juifs originaires d’Europe de l’Est qui marchent dans la rue, si quelqu’un les regarde, ce n’est pas évident qu’ils puissent être identifiés comme Juifs – en revanche, on va les identifier comme Blancs et c’est quelque chose qui a des implications aux États-Unis. Je ne pense pas qu’il soit antisémite de dire que la plus grande partie des Juifs américains sont perçus comme des Blancs », ajoute-t-il.

Sur la question israélienne, l’idéologie progressiste considère les Palestiniens comme de perpétuelles victimes – et les Israéliens comme les bourreaux, sans aucune place pour la nuance, continue Bernstein. L’intersectionnalité a importé le conflit aux États-Unis pour les Juifs américains alors que les activistes d’extrême-gauche font la promotion du narratif palestinien et qu’ils excluent les Juifs sionistes.

Il y a de nombreux exemples de ce phénomène – entre autres, des étudiants sionistes qui ont été interdits dans les groupes de soutien, sur les campus, apportés aux survivants de violences sexuelles ; des activistes d’extrême-gauche qui ont agressé des Juifs dans les rues ; des enquêteurs des Nations unies qui ont repris des tropes antisémites et qui ont diabolisé Israël en présentant l’État juif comme un pays oppresseur et colonisateur et des activistes anti-israéliens qui ont harcelé de manière répétée des groupes juifs qui célébraient les fêtes juives ou le Shabbat.

Toutefois, les groupes juifs mainstream ont adopté cette idéologie, regrette-t-il. Les Juifs non-orthodoxes, Démocrates à une écrasante majorité aux États-Unis, entretiennent des liens de longue date avec les groupes progressistes et ils veulent s’intégrer dans le mouvement, même s’ils peuvent exprimer par ailleurs certaines réserves.

« La gauche progressiste d’aujourd’hui exige que les Juifs paient leur dîme en leur demandant de s’auto-identifier comme Blancs, puis de dénoncer la suprématie blanche, de confesser qu’ils en ont été complices ; les sommant d’abandonner leur capacités critiques et leurs caractéristiques culturelles afin de ne pas être canceled, trollés ou de subir d’autres types d’indignité », écrit Bernstein. « A vous, les Juifs qui vous êtes alignés sur les idéologues du wokisme, il est temps de regarder la réalité en face : Ils ne s’intéressent pas réellement à vous ».

Des spectateurs lors de la parade « Celebrate Israel », à New York, le 22 mai 2022. (Crédit : Luke Tress/Times of Israel)

Au sein des groupes juifs, l’idéologie clôt tout débat en exigeant la conformité, explique-t-il, évoquant l’indignation suscitée par deux spécialistes qui avaient remis en cause les données sur le nombre de Juifs de couleur en 2020. La fixation du mouvement woke sur le langage et sur la terminologie a aussi empêché de réels progrès avec des discussions sans fin portant sur des points mineurs de rhétorique, affirme-t-il.

Bernstein appelle les groupes juifs à « reconstruire le centre » en formant de nouvelles alliances, tout en reconnaissant que ce processus sera douloureux, similaire à celui « d’un déménagement dans une nouvelle ville, quand il faut se refaire un nouveau cercle d’amis ».

Il pense que ce nouveau centre politique devra se concentrer sur la préservation des valeurs démocratiques traditionnelles et sur la lutte contre l’extrémisme, mettant en exergue des organisations comme le Reut Group, une ONG israélienne, ou le Free Black Thought qui prônent la liberté d’expression, le pluralisme et les droits civils.

Il encourage aussi les opposants juifs au wokisme à lutter contre l’exhortation faite au conformisme de la pensée, à dire ce qu’ils pensent, à écrire des Opinions et à ne plus faire de dons aux organisations avec lesquelles ils sont en désaccord, en leur en expliquant les raisons. L’agenda woke est moins populaire que son omniprésence dans le débat pourrait le laisser penser, estime-t-il, ce qui signifie qu’un nombre moindre d’opposants pourrait être en mesure de renverser la tendance.

Seulement 6% d’Américains – il s’agit en majorité de jeunes Blancs – revendiquent leur appartenance à la gauche progressiste mais ce groupe est toutefois le plus actif au niveau politique dans la coalition Démocrate. Les autre groupes de ce camp, des groupes bien plus importants et beaucoup plus diversifiés racialement, ne souscrivent pas aux demandes faites par l’extrême-gauche concernant des changements structurels et rejettent ses accusations de racisme systémique, se montrant plus ouverts au compromis, selon une enquête qui avait été réalisée l’année dernière par le Pew Center. Seulement 6% des Démocrates afro-américains s’identifient à la gauche progressiste et il s’agit de la seule typologie politique, aux États-Unis, où une majorité a la conviction qu’un individu n’a aucun outil de contrôle sur son éventuelle réussite dans l’existence.

Des militants anti-Israël et pro-Palestiniens à New York, le 15 mai 2021. (Crédit : Luke Tress/Times of Israel)

Une enquête du Jewish Institute for Liberal Values de Bernstein, qui a été réalisée cette année, a révélé que 78 % des progressistes et 81 % des électeurs très libéraux pensaient que les Blancs américains – les Juifs y compris – avaient « un avantage injuste » et qu’il fallait s’attaquer à cette problématique. Près de la moitié des progressistes interrogés ont par ailleurs estimé qu’Israël était « une puissance occupante/colonisatrice » et seulement 16 % considéraient Israël comme le foyer historique des Juifs.

Par ailleurs, une majorité des personnes interrogées parmi les progressistes et les très libéraux ont fait savoir qu’ils avaient canceled, ou annulé, un ami ou un proche de la famille en raison de la politique – le reste de l’électorat indiquant considérer comme un problème la cancel culture.

Dans l’enquête, les Républicains et les indépendants ont affiché plus de sympathie à l’égard d’Israël, tandis que les Démocrates ont apporté davantage de soutien aux Palestiniens (32 % contre 25 %). Dans l’ensemble, les électeurs ont semblé avoir plus de bienveillance à l’égard d’Israël qu’à l’égard des Palestiniens – avec une importante marge – mais les plus jeunes ont paru se montrer beaucoup plus hostiles à l’égard de l’État juif, ce qui indique une tendance à s’éloigner du soutien apporté à Israël. L’enquête a eu lieu auprès de 1 600 électeurs au mois de juillet et au mois d’août, avec une marge d’erreur de 2,5 %.

Pour Bernstein, la situation s’améliore sous certains aspects et elle se détériore dans d’autres domaines. L’idéologie woke n’a guère progressé du côté des électeurs américains. Il y a aussi un nombre d’opposants croissant qui prennent la parole, ce qui donne envie à d’autres de s’exprimer également. Mais, en même temps, l’idéologie s’est enracinée dans de nombreuses institutions et elle est mise en œuvre à l’aide de mesures comme les programmes DEI ou par le biais des programmes scolaires, note-t-il.

« Nous sommes actuellement dans une spirale d’illibéralisme et nous devons revenir sur nos pas, retrouver notre centre de gravité et construire un groupe autour de ce centre de gravité », explique Bernstein. « Je pense que ce serait un rôle d’une grande puissance que pourrait tenir la communauté juive dans la société américaine – aider à faire naître un nouvel engagement vers un nouveau centre américain, un centre qui serait à la fois pluraliste et patriotique. »

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