Les Juifs libyens inquiets du sort des artefacts juifs dans le pays
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Les Juifs libyens inquiets du sort des artefacts juifs dans le pays

Un mémorandum pris en considération par le Département d'état interdirait l'entrée aux Etats-Unis des objets rituels en provenance du pays déchiré par la guerre

Un hôtel peut être aperçu derrière la synagogue abandonnée de  Dar Bishi à Tripoli,  en Libye le 28 septembre 2011 (Crédit : Joseph Eid/AFP/Getty Images/via JTA)
Un hôtel peut être aperçu derrière la synagogue abandonnée de Dar Bishi à Tripoli, en Libye le 28 septembre 2011 (Crédit : Joseph Eid/AFP/Getty Images/via JTA)

JTA — Gina Waldman a dû fuir sa Libye natale en 1967 alors que des lyncheurs qui cherchaient à tuer des Juifs étaient descendus dans les rues de Tripoli, et ont incendié l’entrepôt de son père.

Waldman, comme des milliers d’autres Juifs libyens qui ont quitté le pays dans un contexte d’antisémitisme public et promu par l’Etat au 20e siècle, a été contrainte de laisser derrière elle tout ce qui lui appartenait – elle n’a été autorisée à apporter qu’une seule valise – et a dû abandonner un riche patrimoine culturel qui témoigne de plus de 2 000 ans de présence juive dans ce pays nord-africain.

Aujourd’hui, il n’y a plus de Juifs en Libye.

Ce patrimoine – constitué notamment de synagogues, de cimetières et d’objets rituels – est depuis longtemps menacé. Mais dorénavant un obstacle supplémentaire est apparu depuis un endroit improbable, explique Waldman, présidente et co-fondatrice du JIMENA (Jews Indigenous to the Middle East and North Africa), ou groupe des Juifs indigènes du Moyen Orient et d’Afrique du nord.

La menace émane d’un protocole d’accord réclamé par le gouvernement libyen – qui est actuellement à l’étude par le Département d’état – et qui interdirait l’entrée aux Etats-Unis depuis la Libye des objets datant de 1911 et d’avant, notamment d’objets rituels juifs.

Ce qui signifierait que tout individu qui tenterait de faire entrer des rouleaux de Torah antiques, des pierres tombales, des livres et autres serait arrêté à la frontière américaine et que les objets seraient renvoyés en Libye.

‘Le gouvernement lui-même a détruit toutes les synagogues, tous les cimetières Juifs’

Waldman, qui vit à San Franciso, a qualifié la mesure de « très, très offensante envers la communauté juive ». Elle a expliqué que le protocole empêcherait les gens de retrouver des objets juifs « lorsque le gouvernement lui-même a détruit toutes les synagogues, tous les cimetières Juifs ».

Waldman indique ne pas avoir connaissance de tentative de trafics d’artefacts juifs hors de Libye, ou même de projets de le faire. Mais elle s’inquiète de ce que le protocole réduirait à néant tout effort visant à récupérer ces objets.

La Commission de conseil sur la propriété culturelle du Département d’état s’est réunie la semaine dernière pour se pencher sur cette requête soumise au mois de juin par la Libye. Elle n’a fait connaître pour l’instant aucune décision. Le département d’état, qui a répondu à une demande de commentaire de JTA, a fait savoir qu’il ne donnerait aucune indication avant la date limite.

Photo prise dans le quartier juif d'une ville libyenne (Autorisation : JIMENA)
Photo prise dans le quartier juif d’une ville libyenne (Autorisation : JIMENA)

La Libye a affirmé que cette demande était nécessaire pour réduire le marché noir organisé autour des artefacts du pays.

« Le patrimoine libyen est dorénavant sous une menace de pillage grave et continu en raison du conflit en cours et de l’émergence de groupes extrémistes violents », selon un résumé de la demande publiée par le Département d’Etat (la requête originale n’a pas été rendue publique).

En plus de la mention des menaces proférées à l’encontre du patrimoine islamique et berbère, le résumé se réfère spécifiquement au pillage des sites juifs.

« Un grand nombre des anciens cimetières et sites juifs sont pillés pour le trafic d’antiquités à l’exportation où il y a un transit actif et où peut se trouver un marché ultime pour ces objets », dit encore le résumé, ajoutant ensuite que certains de ces artefacts juifs sont vendus en Israël.

The Slat Abn Shaif Synagogue, Zliten, Libya, before World War II (photo credit: Wikimedia Commons)
La synagogue Slat Abn Shaif à Zliten, en Libye, avant la Deuxième guerre mondiale (Crédit : Wikimedia Commons)

Les critiques de ce protocole disent que cette requête est illégitime et qu’elle autorise la Libye à revendiquer la propriété d’artefacts variés, notamment ceux qui appartiennent à sa minorité juive en exil.

Kate Fitz Gibbon, avocate au sein de la Commission de conseil sur la propriété culturelle en 2002-03, s’est exprimée avec dureté sur ce protocole.

‘Je me suis sentie terriblement offensée à cette idée qu’un pays du Moyen Orient qui a expulsé par la force toute sa population juive puisse conserver tout ce qu’elle a pu laisser derrière elle’

« Je me suis sentie terriblement offensée à cette idée qu’un pays du Moyen Orient qui a expulsé par la force toute sa population juive puisse conserver tout ce qu’elle a pu laisser derrière elle », a-t-elle expliqué à JTA. « C’est le contraire de la restitution de l’Holocauste. C’est dire aux survivants qu’ils doivent donner tout ce qu’ils ont laissé aux oppresseurs ».

Fitz Gibbon a ajouté qu’il n’y avait aucune preuve dans le résumé du Département d’état que les objets juifs sont effectivement sortis du territoire libyen.

Mercredi, elle s’est exprimée en défaveur du protocole d’accord au nom de l’ATADA (Antique Tribal Art Dealers Association) lors d’une session publique ouverte organisée par le Département d’état.

En plus de partager des objections au nom des critiques juifs du protocole, Fitz Gibbon a également affirmé que la Libye n’était pas capable de préserver correctement de telles antiquités. Le pays, en proie à la confusion depuis le conflit de 2011 qui a renversé le dictateur Mouammar Khadafi, est actuellement dirigé par un gouvernement provisoire et les affrontements violents continuent à y faire rage.

Illustration: Les forces loyales au gouvernement d'unité appuyé par l'ONU ouvrent le feu depuis un tank dans le centre de Syrte vers Ouagadougou alors qu'elles avancent pour tenter de re-capturer la ville aux mains des groupes djihadistes de l'Etat islamique, le 10 juin 2016 (Crédit :MAHMUD TURKIA/AFP)
Illustration: Les forces loyales au gouvernement d’unité appuyé par l’ONU ouvrent le feu depuis un tank dans le centre de Syrte vers Ouagadougou alors qu’elles avancent pour tenter de re-capturer la ville aux mains des groupes djihadistes de l’Etat islamique, le 10 juin 2016 (Crédit :MAHMUD TURKIA/AFP)

« La Libye, qui ne possède pas de musée – il y a 24 musées, ils sont tous fermés – pas de tourisme, n’a jamais fait d’échange culturel, et cette requête signifie en fait : ‘Nous n’allons pas faire d’échange culturel parce que nous n’avons pas l’argent, le temps ou la capacité’… Il n’est pas question que la Libye ne réponde pas à un seul de ces critères pour un protocole d’accord », a dit Fitz Gibbon.

La demande soumise par la Libye n’est pas sans précédent. Les Etats-Unis ont passé des accords similaires avec 17 pays, notamment un, récent, avec l’Egypte. Le Congrès a également adopté des législations d’urgence restreignant l’entrée aux Etats-Unis d’objets fabriqués en Irak et en Syrie.

De telles lois font appel à une convention de l’UNESCO de 1970 qui permet le placement de restrictions sur les importations ou les exportations dans les cas où le patrimoine d’un pays est menacé de pillage et où ses objets antiques risquent de pénétrer sur le marché noir.

Une bataille similaire est en cours concernant des archives juives irakiennes qui avaient été découvertes par des soldats américains en 2003 à Bagdad. Les artefacts ont été présentés dans tous les Etats-Unis en 2014 et devaient retourner en Irak, mais les groupes juifs s’y sont opposés, disant qu’ils devaient rester sous la garde de la communauté juive irakienne, qui vit dorénavant hors du pays après avoir été contrainte à partir. Le cas de ces objets reste encore irrésolu à ce jour.

Marc Lubin, un avocat qui assiste le groupe de Waldman, estime que les efforts visant à conserver ces objets en Libye ou en Irak ne garantissent pas leur préservation.

‘On exige que le patrimoine juif libyen reste en place comme cible de tous les fanatiques, tout cela au nom de la préservation’

« Comme cela a été le cas avec les artefacts juifs irakiens, le protocole d’accord libyen légitimise la confiscation par la Libye de la propriété des Juifs qui ont fui, en reconnaissant la légalité de la revendication de propriété avancée par le gouvernement libyen », a dit Lubin a JTA dans un courriel.

« Cela donne le feu vert aux profanations futures en empêchant le retrait de ces artefacts de la Libye pour qu’ils soient conservés en sécurité. On exige que le patrimoine juif libyen reste en place comme cible de tous les fanatiques, tout cela au nom de la préservation. »

Selon les critiques du protocole, les objets juifs libyens ne sont pas le seul enjeu. Approuver ce protocole d’accord pourrait créer un précédent.

« L’organisation JIMENA lutte contre ce protocole parce qu’il établit un précédent pour tous les Musulmans, en particulier les pays arabes qui ont profané et qui ont confisqué toutes nos antiquités, tout notre patrimoine », dit Waldman.

Fitz Gibbon partage le même point de vue.

La présidente de la Communauté juive égyptienne, Magda Shehata Haroun, dans la synagogue Cha'ar Hachamaïm du Caire, le 3 octobre 2016. (Crédit : Khaled Desouki/AFP)
La présidente de la Communauté juive égyptienne, Magda Shehata Haroun, dans la synagogue Cha’ar Hachamaïm du Caire, le 3 octobre 2016. (Crédit : Khaled Desouki/AFP)

« Il y a eu récemment un protocole accordé à l’Egypte et avec ce dernier modèle de protocole, cela a été une nation, puis deux, puis toutes les nations d’une région spécifique qui ont été couvertes », ajoute Fitz Gibbon.

Waldman explique que l’organisation JIMENA se préoccupe peu de la valeur monétaire des objets mais s’efforce plutôt d’affirmer et de faire reconnaître que ces artefacts restent la propriété des communautés juives en exil.

« On nous a déjà pris nos biens privés, et maintenant on s’en prend à nos propriétés et à nos patrimoines communautaires », s’exclame-t-elle. « Nous ne nous battons pas pour de l’argent, mais pour le droit de faire savoir que c’est nous qui sommes les propriétaires de tous ces objets – ce n’est pas eux ».

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