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Analyse

Les revers essuyés par la coalition sont des avertissements, pas encore une crise

La grève du vote des députés Kakhol lavan ou la démission d'Eli Avidar semblent exprimer, selon les intéressés, la même frustration : celle de beaucoup donner sans assez recevoir

Carrie Keller-Lynn

Carrie Keller-Lynn est la correspondante politique et juridique du Times of Israël.

Le Premier ministre Naftali Bennett, à droite, et le ministre des Affaires étrangères, Yair Lapid, avec le ministre de la Défense, Benny Gantz à gauche au cours du vote consacré à la loi sur le recrutement militaire ultra-orthodoxe à la Knesset, le 31 janvier 2022. (Crédit : Olivier Fitoussi/Flash90)
Le Premier ministre Naftali Bennett, à droite, et le ministre des Affaires étrangères, Yair Lapid, avec le ministre de la Défense, Benny Gantz à gauche au cours du vote consacré à la loi sur le recrutement militaire ultra-orthodoxe à la Knesset, le 31 janvier 2022. (Crédit : Olivier Fitoussi/Flash90)

La coalition au pouvoir a subi deux revers cette semaine, avec un boycott des votes des députés Kahhol lavan et la toute première démission ministérielle. Toutefois, les parties impliquées expliquent que leurs initiatives ont été plus motivées par la frustration ressentie face à une absence de respect de la coalition au pouvoir que par le désir franc de la renverser.

Kakhol lavan a emboîté le pas à Raam, lundi, en annonçant une grève des votes d’une semaine pour protester contre le manque de soutien de l’alliance à l’agenda législatif de la formation – et de manière plus précise à une récente proposition visant à légaliser une pratique de longue haleine d’augmentation des retraites militaires pour les officiers de carrière.

Le parti centriste Kakhol lavan se livre ainsi à un boycott des votes juste une semaine après l’adoption par le parti islamiste de Mansour Abbas d’une tactique similaire de protestation.

Mardi, Eli Avidar, appartenant à la formation Yisrael Beytenu, qui a servi en tant que ministre sans portefeuille au bureau du Premier ministre, est devenu le tout premier ministre à présenter sa démission et à revenir sur les bancs du parlement israélien.

Ces deux coups consécutifs portés au gouvernement signalent que ceux-là mêmes qui la font vivre ont le sentiment que la coalition fait preuve d’ingratitude à leur égard, et qu’elle devra dorénavant prêter davantage d’intérêt à ce problème avant que ces demandes éloquentes d’attention ne se transforment en appels virulents à de nouvelles élections.

Lors d’une interview avec le Times of Israël dans son bureau de la Knesset, mardi, le député Kakhol lavan Alon Tal a expliqué que la frustration de son parti était ancrée dans le sentiment omniprésent d’être marginalisé au sein de la coalition actuelle.

« Nous ne sommes pas là pour faire tapisserie, nous sommes le deuxième parti le plus important dans cette coalition », dit Tal. Kakhol Lavan dispose de huit sièges derrière Yesh Atid, qui en occupe 17.

Tal évoque un sentiment de « dédain » de la part du gouvernement à l’égard de l’ordre du jour de Kakhol lavan.

Le député de Kakhol lavan Alon Tal. (Crédit : Elad Malka)

« J’ai l’impression qu’il faut parfois des mois pour obtenir des réunions avec les ministres et ils mettent toujours en suspens ma législation pour de toutes petites choses », note ce député qui a été élu pour la toute première fois à la Knesset.

De plus, les députés de Kakhol lavan se disent déçus que certains objectifs législatifs ne soient pas avancés – notamment la problématique des retraites militaires actuelle, mais pas seulement. Le parti a obtenu des engagements, dans le cadre de l’accord de coalition, concernant l’avancée d’une plateforme législative – avec, entre autres, l’intégration de la communauté ultra-orthodoxe au sein de l’armée, des avantages pour les réservistes et l’élargissement du service national.

Alors que les projets de loi correspondants sont passés devant la commission ministérielle des lois – c’est la première étape obligatoire pour les textes soutenus par le gouvernement – ils ont échoué devant la Knesset. La législation sur le recrutement des ultra-orthodoxes au sein de l’armée a été approuvée en première lecture à la fin du mois de janvier après avoir été torpillée par une députée du Meretz, deux semaines auparavant.

« Les pouvoirs en place ne leur accordent pas la priorité », résume Tal.

Concernant la question très discutée des retraites elles-mêmes, Tal explique que l’armée « a toujours procédé ainsi » pour offrir des incitations aux soldats les plus compétents, mais que la pratique nécessite d’être dorénavant encadrée par une loi. L’année dernière, la Haute-cour de justice a estimé qu’il n’y avait pas de base statutaire aux plans de retraite militaire et, selon Tal, elle a établi une date-limite – le 28 février – pour adopter une législation appropriée.

En plus des questions législatives, Tal dit que Kakhol lavan ressent les effets des transferts de la création de postes importants pour le parti, déplorant aussi le fait de ne pas être consulté sur les décisions politiques déterminantes.

« Nous sommes frustrés par l’idée que l’Autorité de l’innovation doive être complètement transférée à la ministre des Sciences et des Technologies [Orit Farkash HaCohen] et nous avons renoncé à un grand nombre d’autres choses importantes pour le permettre », continue Tal. « On nous avait promis un plus grand nombre de postes civils en Cisjordanie, mais nous n’avons pas obtenu le décompte des effectifs de la part du Trésor. »

La ministre du Tourisme Orit Farkash-Hacohen lors d’une conférence de presse à Tel Aviv, le 27 avril 2021. (Crédit : Rafi Ben Hakon/GPO)

« Nous sommes déçus de voir que le gouvernement d’Israël élabore un plan visant à réduire le coût élevé de la vie et qu’il ne discute même pas avec la formation qui s’avère être à la tête de la Commission des affaires économiques – une commission à travers laquelle toutes les mesures du plan devront transiter de toute façon ».

« C’est ce genre de petites insultes qui s’accumulent », continue Tal. Lundi, la législation sur les retraites militaires a été la goutte qui a fait déborder le vase.

Mais il n’y pas seulement eu la grève des votes des députés de Kakhol lavan, cette semaine. En effet, Eli Avidar a démissionné mardi de son poste ministériel pour redevenir député de la Knesset.

Dans une conférence de presse annonçant sa décision, Avidar a déclaré aux journalistes que le gouvernement n’avait pas tenu sa promesse, échouant à lui confier un portefeuille intéressant – et laissant entendre que le comportement du gouvernement actuel a été décevant de la même façon concernant les objectifs poursuivis par d’autres membres de la coalition.

« Je crains que le gouvernement ne puisse être réellement à la hauteur de ses obligations pour les citoyens qui l’ont porté au pouvoir », a dit Avidar.

En plus de ne pas avoir adopté une loi empêchant les députés mis en examen pour des faits pénaux graves de former un gouvernement – un projet largement considéré comme une initiative visant à interdire à l’ex-Premier ministre Benjamin Netanyahu de former un gouvernement – Avidar a critiqué le Premier ministre Naftali Bennett, le qualifiant « d’hystérique » dans sa gestion du COVID-19 et doutant ouvertement de la rotation au pouvoir qui est prévue pour le mois d’août 2023 et qui permettrait à Yair Lapid de devenir, à son tour, chef de gouvernement.

« Naftali Bennett ne s’est pas engagé concernant cette rotation », a-t-il expliqué.

Le ministre Eli Avidar pendant une conférence de presse à la Knesset, le parlement israélien en Israël, le 22 février 2022. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Avidar avait rejeté, dans un premier temps, les vaccinations contre la COVID-19 et il a été défavorable aux mesures de confinement – ce qu’il a répété dans ses propos. Il a aussi accusé le gouvernement – qu’il appelle « le camp libéral » – de ne pas gérer de manière compétente la problématique difficile de son maintien au pouvoir.

« La différence entre le camp conservateur et le camp libéral, c’est que le camp conservateur travaille toute l’année, 24 heures sur 24, sans s’arrêter un moment, avec un ordre du jour qui est de renverser le gouvernement », a-t-il indiqué. De l’autre côté, le gouvernement s’implique « dans des selfies, dans des vidéos cool sur TikTok ».

« Ce n’est pas comme ça qu’on va l’emporter », a déploré Avidar.

Néanmoins, Avidar et Tal, de Kakhol lavan, le précisent clairement : ils soutiennent la coalition et il n’y aura pas de crise dans l’immédiat. Mais ils soulignent également de concert que l’attitude contrôlante de la coalition doit changer et qu’elle doit prendre en compte les promesses faites et les priorités convenues.

« Je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour que ce gouvernement continue à vivre. Mais la survie du gouvernement n’est pas une finalité en soi … Le gouvernement doit tenir ses promesses », a continué Avidar. « Le gouvernement doit changer de comportement, il ne doit pas se révéler pire que l’autre alternative qui nous est offerte ».

« Il est fondamental que vous fassiez cette distinction », souligne Tal. « Nous ne renversons pas le gouvernement. Nous nous sommes assurés de nous opposer à la motion de censure de lundi. »

En ce qui concerne l’avenir, Tal exprime le désir de son parti d’être un partenaire à part entière, un partenaire respecté, au sein de la coalition.

« Que ce soit clair : nous sommes aux côtés du gouvernement mais nous n’allons pas aider les lois d’autres ministères gouvernementaux alors même que ce qui est au cœur de notre agenda est laissé de côté », explique-t-il. « Bennett et Lapid doivent nous ramener dans le jeu. Nous voulons revenir dans le jeu – mais il faut que les règles soient équitables ».

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