Les services sociaux ont-ils organisé un trafic de bébés éthiopiens ?
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Les services sociaux ont-ils organisé un trafic de bébés éthiopiens ?

L'avocate féministe Roni Aloni-Sadovnik demande pourquoi des adolescentes violées ont accouché de bébés qui ont ensuite été adoptés

Des jeunes filles jouant au Gan Saker à Jérusalem, le 9 juillet 2014. (Crédit photo: Zoe Vayer / Flash90)
Des jeunes filles jouant au Gan Saker à Jérusalem, le 9 juillet 2014. (Crédit photo: Zoe Vayer / Flash90)

Comme avocate qui représente des femmes qui avaient été violées ou abusées sexuellement dans leur enfance, Roni Aloni-Sadovnik a entendu beaucoup de détails horribles de la bouche de ses clientes. Chaque femme a sa propre histoire, mais les récits personnels de trois de ses clientes – toutes des immigrantes d’Ethiopie ayant demandé de l’aide pour obtenir des prestations sociales destinées à des victimes de traumatismes – étaient si semblables qu’elle a commencé à penser qu’il y avait peut-être un dénominateur commun entre eux.

Aloni-Sadovnik croit que ce lien est la négligence de la part des autorités gouvernementales, et elle a décidé de publier les histoires de ces femmes à la lumière du nouveau mouvement de protestation concernant le traitement des immigrants éthiopiens par le système en place, le gouvernement et la société israélienne en général.

Dans un post Facebook du 10 mai intitulé « Une traite de bébés éthiopiens ? », Aloni-Sadovnik détaille comment chacune des trois femmes (qui ont presque la trentaine aujourd’hui) sont tombées enceintes suite à des viols subis quand elles étaient enfants et ont été sorties de leurs maisons et remises au département des services d’adoption du ministère des Affaires sociales. Les trois jeunes filles ont mis au monde leurs nourrissons par voie vaginale et les bébés ont été pris pour être adoptés. À la fin de son poste, Aloni-Sadovnik a soulevé la question de savoir si l’Etat utilisait les filles d’origine éthiopienne comme « substituts forcés » pour des Israéliens en attente d’adoption.

Dans une conversation avec le Times of Israel, Aloni-Sadovnik a fait marche arrière sur ses insinuations concernant des vols organisés ou un trafic potentiel de bébés éthiopiens. Toutefois, elle maintient fermement ses accusations selon lesquelles les ministères et organismes gouvernementaux ont fait preuve de négligence dans le traitement de ces jeunes filles. Elle a exprimé ses soupçons : d’après elle, ces cas particuliers ne sont probablement que trois exemples de ce qui va se révéler être un phénomène de plus grande envergure.

« Je suis sûre qu’il s’agit de plus que seulement ces trois filles », a-t-elle dit . « Je suis sûre que c’est ce qui se passe avec beaucoup de groupes à risque. Il n’y a pas que les Ethiopiennes, mais elles sont la population la plus à risque. »

L'avocate Roni Aloni-Sadovnik. (Crédit : autorisation)
L’avocate Roni Aloni-Sadovnik. (Crédit : autorisation)

Aloni-Sadovnik raconte que la première des trois femmes est devenue enceinte à l’âge de 10 ans après avoir été violée par un voisin. La Justice a imposé la remise de l’enfant pour adoption aux services sociaux et le Ministère des affaires sociales l’a emmenée dans un abri pour jeunes filles enceintes. Aloni-Sadovnik dit avoir des documents prouvant que lorsque la jeune fille est arrivée à l’hôpital pour accoucher, elle était accompagnée par une représentante des services d’adoption, et qu’elle a donné naissance par voie vaginale à l’âge de 11 ans. Le bébé a été pris pour adoption.

La deuxième femme est devenue orpheline à l’âge de 5 ans. Le ministère de la Justice a nommé comme tuteur un de ses oncles. Selon Aloni-Sadovnik, l’oncle était malade mental, alcoolique et chômeur. Il l’a forcée à être la servante de sa famille et l’a utilisée comme esclave sexuelle. La jeune fille est tombée enceinte à 14 ans et a été remise par les autorités dans un abri pour filles enceintes. Son bébé, qu’elle a accouché à 15 ans, a été pris pour adoption.

Le troisième cas concerne une jeune fille qui a été violée à plusieurs reprises par son frère. Quand elle est tombée enceinte à 15 ans, elle a été expulsée de l’école et vivait dans les rues. Les autorités de protection sociale l’ont ramassée et gardée dans un endroit secret jusqu’à ce qu’elle accouche ; le bébé a été pris pour adoption.

Aloni-Sadovnik a souligné que selon les directives du ministère de la Santé, l’avortement doit être effectué sans délai dans des circonstances particulières, y compris le viol, l’inceste et lorsque la mère est trop jeune – autant de circonstances qui concernent ses trois clientes.

Elle a affirmé que les autorités avaient été négligentes en ne dirigeant pas les filles vers les services compétents du ministère des Affaires sociales traitant des jeunes à risques et qui se seraient rapidement organisés pour les faire avorter. Le fait que ces filles, qui étaient devenues enceintes dans des circonstances de viol et d’inceste, ont été remises pour une garde auprès des services d’adoption l’a alerté.

« Les familles de ces jeunes filles étaient connues des services sociaux. Pourquoi ceux-ci n’ont ils pas vu que l’enfant était enceinte ? Pourquoi pas d’avortement ? » a demandé Aloni-Sadovnik.

Elle a intenté un procès il y a quatre ans contre le ministère de la Justice au nom de la deuxième jeune femme au motif que le ministère de la Justice l’avait placée chez un tuteur qui a abusé sexuellement d’elle. Selon Aloni-Sadovnik, le bureau du procureur de l’État préfère ne pas aller au tribunal sur cette affaire et a indiqué qu’il était prêt à trouver un arrangement dès la semaine prochaine.

Aloni-Sadovnik a étudié la possibilité de poursuivre les autorités gouvernementales au nom des deux autres jeunes femmes. Un délai de prescription est applicable dans le cas de la troisième femme, donc Aloni-Sadovnik ne pourra pas plaider en son nom. Elle espère toujours intenter des poursuites contre le ministère des Affaires sociales au nom de la première femme.

« C’est un conflit d’intérêt flagrant pour les services d’adoption de prendre la garde d’une jeune fille enceinte », prétend-elle.

Photo illustrative. Des adolescentes israéliennes d'origine éthiopienne prennent part aux célébrations de la fête du Sigd sur une colline donnant sur Jérusalem le 8 novembre, 2007. (Crédit photo: Maya Levin / Flash90)
Photo illustrative. Des adolescentes israéliennes d’origine éthiopienne prennent part aux célébrations de la fête du Sigd sur une colline donnant sur Jérusalem, le 8 novembre 2007. (Crédit photo: Maya Levin / Flash90)

Le ministère des Affaires sociales a répondu à la demande du Times of Israel de commenter les allégations de Aloni-Sadovnik.

En réponse à l’affirmation de l’avocate que les services sociaux avaient attendu trop longtemps – jusqu’à ce qu’il soit trop tard pour avorter – pour aider les filles, la porte-parole du ministère Roni Malkai a dit qu’en règle générale, les grossesses des filles ne parviennent à la connaissance des services sociaux qu’à un stade avancé.

« Les filles avec des grossesses non désirées, en particulier dans des situations dramatiques de viol, refusent souvent le fait-même de leur grossesse et ne deviennent elles-mêmes conscientes de leur grossesse qu’à un stade avancé de la grossesse. Ce n’est seulement alors que la situation peut être connue des autorités sociales », a déclaré Malkai.

En outre, Malkai a souligné que les avortements sont autorisés par des commissions médicales dans les hôpitaux, et que le ministère des Affaires sociales n’intervient aucunement sur ces questions.

Contredisant les allusions d’ Aloni-Sadovnik sur une prétendue auberge « secrète » pour filles enceintes, Malkai évoque un havre de sécurité et d’environnement thérapeutique pour filles et jeunes femmes enceintes .

Elle a souligné que les filles et les femmes qui souhaitaient que leurs bébés soient adoptés ont reçu un abri et un traitement à l’auberge Amirim, laquelle a fermé ses portes en 2004. mais pas seulement elles.

« Elle était aussi destinée aux les femmes et aux filles qui craignaient des abus après avoir révélé leur grossesse ou qui ne savaient pas quoi faire avec leur bébé. Pendant les dernières années qu’Amirim fonctionnait , seulement 50 % des filles traitées ont fini par donner leurs bébés à l’adoption », a-t-elle dit.

Malkai a également mis en doute la version d’Aloni-Sadovnik des événements – selon laquelle les bébés avaient été enlevés des filles par les services sociaux.

« Le don d’un enfant pour l’adoption n’est pas une décision des services sociaux, mais plutôt de la mère, et dans certains cas de la justice », a-t-elle affirmé.

Aloni-Sadovnik a déclaré au Times of Israel que même si elle détient l’ordonnance du tribunal accordant la garde de l’une des trois jeunes filles aux services sociaux, elle n’a pas encore découvert de document signé concernant les adoptions.

Alors qu’Aloni-Sadovnik dit qu’elle va mettre la pression au maximum pour obtenir la justice pour ses clients, elle va en même temps garder un œil plus global sur la communauté israélo-éthiopienne et tous les autres secteurs de la société israélienne ayant un besoin critique d’aide des services sociaux.

« En fin de compte, ce que j’affirme est qu’il n’y a tout simplement pas assez de travailleurs sociaux dans ce pays », a-t-elle conclu.

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