L’étrange appel de MM. Johnson, Trump et Netanyahu
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Opinion / Une histoire de tyrolienne, d’obstination, de flair et de sandwich au bacon

L’étrange appel de MM. Johnson, Trump et Netanyahu

Alors que Johnson force Cameron au Brexit, le candidat Trump continue à rendre perplexes ses potentiels nécrologues et Netanyahu résiste à la pression de ceux qui entendent dire à Israël où se situent ses intérêts. C’est une époque d’ “anti”-politiciens

David est le fondateur et le rédacteur en chef du Times of Israel. Il était auparavant rédacteur en chef du Jerusalem Post et du Jerusalem Report. Il est l’auteur de « Un peu trop près de Dieu : les frissons et la panique d’une vie en Israël » (2000) et « Nature morte avec les poseurs de bombes : Israël à l’ère du terrorisme » (2004).

  • Boris Johnson, ancien maire conservateur de Londres. (Crédit : CC BY-SA 2.0)
    Boris Johnson, ancien maire conservateur de Londres. (Crédit : CC BY-SA 2.0)
  • Benjamin Netanyahu lors d'une rencontre avec les maires du pays, le 14 avril 2016 (Crédit : Flash90)
    Benjamin Netanyahu lors d'une rencontre avec les maires du pays, le 14 avril 2016 (Crédit : Flash90)

En août 2012, quand la Grande-Bretagne a remporté sa première médaille d’or dans ce qui serait des Jeux olympiques de Londres très réussis, le maire d’alors de la capitale anglaise, Boris Johnson, avait descendu une tyrolienne, un Union Jack dans chaque main, pour fêter cette victoire. Malheureusement pour Johnson, journaliste éduqué à Eton et Oxford, député conservateur et historien qui a cultivé une allure décoiffée en permanence, la tyrolienne n’a pas tenu le choc. Le maire s’est alors retrouvé suspendu au milieu du chemin, à six mètres de haut, pendant au-dessus d’un public de badauds très amusés et réclamant une échelle.

Le ridicule s’en suivant aurait condamné beaucoup de politiciens. Le dirigeant de l’opposition travailliste, Ed Miliband, a probablement été détruit dans les élections générales britanniques de l’année dernière par son échec à manger convenablement un sandwich au bacon. Mais pour Boris, qui avait déjà surmonté des scandales entourant sa vie privée et son intégrité journalistique, l’infortune en plein ciel près du parc olympique n’était pas un problème du tout.

Son collègue et rival, lui aussi éduqué à Eton et Oxford, David Cameron, a reconnu d’un air légèrement piteux que, pour n’importe qui d’autre, ce fiasco aurait signifié la fin d’une carrière. « Si n’importe quel autre politicien dans le monde avait été coincé sur une tyrolienne, cela aurait été un désastre, a déclaré le Premier ministre. Pour Boris, c’est un triomphe absolu. »

Et en effet, le porte-parole de Johnson n’a fait que noter que le maire n’aurait pas gagné l’or pour son interprétation artistique. Les Jeux olympiques ont été triomphaux pour la Grande-Bretagne. Johnson a terminé deux mandats de maire de Londres, est retourné en douceur au Parlement l’année dernière, et a défendu la semaine dernière le succès inattendu de la campagne du Brexit, qui a vu la Grande-Bretagne voter la sortie de l’Union européenne à 52 % contre 48.

Je ne suis pas certain que Donald Trump aurait fait aussi bien dans des circonstances similaires et humiliantes. Je soupçonne que Trump est moins prompt à faire de lui-même – et en toute conscience – un idiot complet que l’heureux bouffon Johnson. Trump aurait éprouvé un inconfort aigu et le ridicule ne se serait pas dissipé si facilement. Mais là encore, je n’imagine pas que Trump aurait tenté de descendre d’une tyrolienne en premier lieu.

Et ce qu’il partage avec Johnson est la capacité (tant de fois) démontrée à hausser les épaules devant un désastre qui aurait détruit la plupart des autres politiciens. Trump a insulté quasiment tout le monde, des femmes aux héros de guerre, pendant sa campagne présidentielle. Mais l’embarrassant candidat à la Maison Blanche dont la campagne ne devait pas durer, qui n’allait certainement pas être le candidat républicain, et à présent ne peut vraiment pas gagner la présidentielle, est, au moment de l’écriture de cet article, avec tous ses sondages prédisant son échec et la désorganisation de sa campagne et le manque de financement, à seulement à un nouveau scandale Clinton de son but.

Le candidat républicain à la présidentielle, Donald Trump, pendant un meeting de campagne à North Charleston, en Caroline du Sud, le 19 février 2016. (Crédit : AFP/Jim Watson)
Le candidat républicain à la présidentielle, Donald Trump, pendant un meeting de campagne à North Charleston, en Caroline du Sud, le 19 février 2016. (Crédit : AFP/Jim Watson)

Il n’y a pas besoin d’insister sur les parallèles Johnson – Trump. Johnson, les yeux à présent fermement rivés sur le poste de Cameron, qui a démissionné suite à la catastrophe du Brexit, est bien plus intelligent qu’il ne le laisserait croire aux électeurs, alors que Trump pourrait bien être même moins intelligent qu’il ne le reconnaît lui-même.

Mais en plus de leurs absurdes coupes de cheveux, d’un certain flair pour les petites phrases et de la capacité à dire ce que leur public veut entendre, même si c’est à l’opposé de ce qu’ils ont pu dire dans le passé, les deux hommes ont quelque chose d’important en commun : ils se sont positionnés, de manière assez bizarre en ce qui concerne le riche magnat Trump, et de manière totalement absurde dans le cas du bourgeois Johnson, comme des figures anti-establishment, attirant le vote protestataire, les votes de ceux qui ne veulent pas qu’un état paternaliste leur dise ce qui est bon pour eux. Ils sont des anti-candidats, et militent plus que jamais pour cela.

Les électeurs ne veulent pas être tapotés sur la tête, ni qu’on leur dise que les adultes savent mieux qu’eux

La démocratie, comme l’a résumée de manière célèbre Winston Churchill, le héros de Johnson (et de Netanyahu), « est la pire forme de gouvernement, à l’exception de toutes les autres ». Les opposants frustrés de Johnson et Trump, déconcertés et battus par la répugnance irritante des électeurs à faire le « bon » choix, se demandent à présent probablement si certaines de ces autres formes de gouvernement ne seraient pas meilleures après tout.

Mais même si le camp battu du maintien a à présent rassemblé quelques trois millions de signatures sur une pétition pour l’organisation d’un nouveau vote, et même s’il y a eu une nette hausse des recherches Google au sujet de l’Union européenne et des conséquences d’en sortir après la tenue du référendum, il est condescendant et stupide d’essayer de décrire ces 52 % de votants comme des idiots superficiels qui ne savaient pas ce qu’ils faisaient et souhaiteraient maintenant ne pas l’avoir fait.

Les partisans du Brexit ont catégoriquement voté pour leurs intérêts perçus, que ce soit parce qu’ils sont directement touchés par le durcissement économique, ou inquiets de l’immigration venue d’Europe de l’Est et de l’arrivée potentielle de réfugiés du Moyen Orient, ou parce qu’ils éprouvent un désamour indéfectible pour les étrangers et le Vieux Continent.

Le premier ministre britannique David Cameron et son épouse Samantha après sa conférence de presse à Londres, le 24 juin 2016. (Crédit : AFP/Ben Stansall)
Le premier ministre britannique David Cameron et son épouse Samantha après sa conférence de presse à Londres, le 24 juin 2016. (Crédit : AFP/Ben Stansall)

De même, la ténacité politique inattendue de Trump est née d’une foultitude de frustrations des électeurs américains, dont, entre autres, l’économie, l’immigration, et la colère contre la gestion par l’administration Obama des préoccupations sécuritaires et terroristes.

Avec Johnson et Trump, ces électeurs protestataires ont deux candidats inhabituellement hauts en couleurs, francs, qui semblent désinvoltes, des champions qu’ils trouvent accessibles, des leaders potentiels dont ils pensent qu’ils parlent avec leurs tripes, et sont par conséquent plus crédibles.

Dans le cas des élections présidentielles américaines, de plus, la rivale de Trump, Hillary Clinton, semble attirer une hostilité assez extraordinaire, en tant qu’incarnation du mensonge et de la retenue de l’establishment. Je reviens juste des Etats-Unis, et ai perdu le compte du nombre de personnes qui m’ont dit, à leur propre horreur, qu’ils envisagent de ne pas voter du tout pour les élections présidentielles, parce que bien qu’ils considèrent Trump comme sectaire, sexiste, et potentiellement irresponsable, ils détestent Clinton, corrompue et indigne de confiance.

La candidate démocrate Hillary Clinton à la Conférence de l'AIPAC 2016 à Washington, le 21 mars 2016. (Crédit : AFP/Jim Watson)
La candidate démocrate Hillary Clinton à la Conférence de l’AIPAC 2016 à Washington, le 21 mars 2016. (Crédit : AFP/Jim Watson)

Etant donné qu’il est le deuxième Premier ministre d’Israël à être resté si longtemps au pouvoir, il est ironique que Benjamin Netanyahu ait lui aussi réussi à se positionner comme une sorte de figure anti-establishment. Dans son cas, dans le cas d’Israël, ce sont les Etats-Unis, l’Union européenne, les Nations unies et le reste de l’establishment international qui lui ont permis de le faire.

Les électeurs de Johnson et du Brexit ont fait un doigt d’honneur à Cameron et aux responsables sans visage de l’Union européenne à laquelle il (et le président Barack Obama) voulaient qu’ils adhèrent. Beaucoup des partisans de Netanyahu l’admirent parce qu’il fait ce même doigt d’honneur à l’administration Obama, au Quartet pour la paix et à tous les autres bien-pensants qui pensent qu’ils savent mieux qu’eux où résident les intérêts d’Israël.

Johnson disait aux Britanniques de résister aux bureaucrates sans visages de Bruxelles.

Trump dit aux Américains qu’il sauvera le pays d’un leadership inefficace et politiquement correct qui manque de bon sens pour lutter contre ses maux. Netanyahu dit aux Israéliens qu’il résistera obstinément à la pression internationale qui les exposerait aux plus grands dangers.

Isaac Herzog et Benjamin Netanyahu (Crédit : Kobi Gideon/Flash90)
Isaac Herzog et Benjamin Netanyahu (Crédit : Kobi Gideon/Flash90)

Personnellement, je suis désolé de voir la Grande-Bretagne quitter l’Europe, ne serait-ce que parce qu’aucun accord qui permet au Royaume-Uni, à la France et à l’Allemagne de travailler ensemble dans la stabilité doit être bénéfique au monde libre et à ses perspectives de rester libre. Mais je ne me précipiterais pas pour repousser la sagesse de l’énorme foule des sortants britanniques. Nous, analystes et experts potentiels, si manifestement incapables de prédire la plupart des développements politiques sismiques et largement incapables de les comprendre même quand ils se déroulent, nous devrions avoir appris depuis longtemps à faire preuve d’un peu plus d’humilité.

Je trouve difficile de penser que Trump se montrerait plus compétent que Clinton pour diriger les Etats-Unis, et certainement pas – à moins qu’il ne rassemble une équipe disposant de l’expérience nécessaire. Mais cela ne fait que 35 ans que les Etats-Unis ont été jugés ridicules après avoir élu un acteur de série B, et regardez la réputation de Ronald Reagan aujourd’hui.

Le dirigeant travailliste Ed Miliband aux prises avec un sandwich au bacon en mai 2014. (Crédit : capture d'écran YouTube)
Le dirigeant travailliste Ed Miliband aux prises avec un sandwich au bacon en mai 2014. (Crédit : capture d’écran YouTube)

En ce qui concerne le succès ininterrompu de Netanyahu, il est un politicien très compétent qui a fait tourner en bourrique Herzog et Bennett dans les derniers jours de la campagne de l’année dernière. Les Israéliens ne s’autorisent pas un vote protestataire dans les élections générales. Pas quand les enjeux sont existentiels. Mais choisir Netanyahu est une sorte de protestation, contre la plupart des médias, universitaires et diplomates locaux et internationaux, ceux qui sont perçus comme des détracteurs d’Israël.

Mais ce que la victoire de Boris Johnson et la marche étonnamment longue de Donald Trump devrait aussi montrer aux légions de remplaçants volontaires de Netanyahu, c’est que les électeurs ne veulent pas être tapotés sur la tête ni qu’on leur dise que les adultes savent mieux qu’eux. Ils veulent être stimulés. Ils veulent de la couleur. Ils veulent sentir que leurs dirigeants potentiels sont préparés à se ruer dans la sagesse conventionnelle.

Cela n’autorise pas la bouffonnerie comme celle de Boris Johnson et les insultes incessantes de style Trump. Mais cela nécessite de fabriquer une certaine variation de la connexion avec le public, que ces deux là ont réussi.

Netanyahu n’a pas descendu de tyrolienne, mais il a maîtrisé Facebook et il a joué le Bibi-sitter et d’autres spots de campagne plus ou moins amusants l’année dernière. Et il a laissé Herzog tenir le sandwich au bacon métaphorique.

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