L’extrême-droite européenne est-elle en train de vivre un ‘effet Trump’ ?
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L’extrême-droite européenne est-elle en train de vivre un ‘effet Trump’ ?

Les médias traditionnels qui se sont trompés dans leurs pronostics sur Trump et le Brexit, restent prudents dans leurs évaluations de l’impact de la victoire de Trump pour les présidents potentiels populistes Le Pen, Wilders et Hofer

Marine Le Pen, présidente du parti d'extrême-droite français, lors d'un rassemblement à Paris en mai 2011.   (Crédit : Franck Prevel/Getty Images)
Marine Le Pen, présidente du parti d'extrême-droite français, lors d'un rassemblement à Paris en mai 2011. (Crédit : Franck Prevel/Getty Images)

JTA — Les politiciens européens d’extrême-droite n’ont pas tardé à considérer la victoire de Donald Trump lors des élections présidentielles américaines comme un présage de leurs propres triomphes à venir.

Marine Le Pen, présidente du parti d’extrême-droite français, a indiqué que ce que les Européens qualifient d’ « effet Trump », à savoir le nationalisme d’extrême-droite attisé par la colère contre les élites politiques et la défiance face à l’immigration, est annonciateur d’un bouleversement – qu’elle n’a cessé de prôner – lors du scrutin présidentiel qui aura lieu au mois de mai.

Elle a qualifié la victoire de Trump de « bonne nouvelle » pour la France.

Geert Wilders, politicien d’extrême-droite néerlandais dont le parti domine les sondages en amont des élections générales du mois de mars, a déclaré que la réussite de Trump était une “révolution” dont l’impact atteindra les Pays-Bas.

Et Norbert Hofer, candidat d’extrême-droite considéré par un grand nombre de personnes comme le prochain gagnant lors du scrutin présidentiel autrichien le 4 décembre, a cité le triomphe de Trump en affirmant qu’il préfigurait le sien.

Le Parlementaire néerlandais d'extrême-droite Geert Wilders devant le Parlement de la Haye, le 18 décembre 2014. (Crédit : AFP PHOTO / ANP / Evert-Jan Daniels)
Le Parlementaire néerlandais d’extrême-droite Geert Wilders devant le Parlement de la Haye, le 18 décembre 2014. (Crédit : AFP PHOTO / ANP / Evert-Jan Daniels)

Mais presque deux semaines après le succès remporté par Trump, très peu d’éléments permettent de suggérer que ces déclarations puissent être autre chose que des positionnements de la part de politiciens de carrière soucieux de se faire percevoir comme des artisans du changement, en dépit du fait qu’ils soient considérés – même parmi de nombreux partisans – comme désuets ou profondément compromis.

Dans le cas de Le Pen, les sondages conduits avant et après la victoire de Trump projettent qu’elle obtiendra environ 25 % des votes. Et tandis que ce score représenterait très certainement un nouveau record enregistré pour sa formation du Front National, il est difficile de faire un lien entre un tel résultat et le succès remporté par Trump.

En effet, il y a des raisons de croire que la solidarité affichée par Le Pen à l’égard de Trump est une épée à double tranchant. Dans un sondage Odoxa conduit auprès de 1 004 adultes français, vingt-quatre heures après l’élection de Trump, 76 % des sondés ont déclaré déplorer cette élection.

Même parmi les électeurs du Front National, 54 % seulement des personnes interrogées ont fait part de leur soutien au président élu américain.

Aux Pays-Bas et en Autriche, l’élection de Trump n’a également révélé aucun glissement perceptible dans les sondages. Le Parti pour la Liberté de Wilders, qui est au coude à coude avec le parti de centre droit au pouvoir, a chuté d’un point après la victoire de Trump dans un sondage (I&O Research), restant inchangé dans un autre (Politieke Barometer) ou gagnant un point dans un troisième (Maurice de Hond).

Concernant Hofer, l’homologue de Wilders en Autriche, il s’est élevé d’un point dans les sondages depuis l’élection de Trump, restant dans le cadre d’une éventuelle marge d’erreur dans une course qualifiée par les sondeurs d’imprévisible.

Les mêmes enquêtes n’ont par ailleurs montré aucune corrélation entre la popularité des partis d’extrême-droite comme le Front National et le référendum du “Brexit” au mois de juin dernier, où les électeurs britanniques ont soutenu la sortie de leur pays de l’Union européenne.

Sans aucun doute, il y a certaines similarités entre le message de l’extrême droite européenne en expansion et la stratégie de campagne de Trump.

Les deux exploitent l’insécurité financière tout en mettant en garde contre l’immigration musulmane et le djihadisme dans des campagnes dont les thèmes renvoient immanquablement à la nostalgie, à la xénophobie et au ressentiment populaire à l’encontre d’une élite au pouvoir supposément détachée des réalités.

Mais il y a également des différences considérables.

Le Parti pour la Liberté de Wilders et le Front National de Le Pen cherchent à taxer davantage certains revenus (Le Pen veut augmenter l’impôt sur les revenus élevés à pas moins de 46 %), ce qui représente bien plus que la politique favorisée par les partis au pouvoir dans les pays. A cet égard, l’extrême-droite européenne diverge de manière significative de Trump.

De plus, Trump était un étranger dans le milieu de la politique américaine. Le Pen, Wilders, Hofer et la plupart de leurs homologues partout en Europe sont dans le paysage politique depuis au moins une décennie. Même aux yeux de leurs partisans potentiels, ils restent associés à ces mêmes structures politiques qu’ils ont promis, depuis des années, de démolir.

En France, Le Pen a tenté de dédiaboliser son pays et de le tenir à l’écart du message bien plus ‘anti-establishment’ et radical de son père, le fondateur du parti. Lorsqu’elle l’a exclu, l’année dernière, de la formation politique pour avoir affirmé que l’Holocauste était un détail – une déclaration pour laquelle il avait été condamné pour négation d’un génocide – une rupture a eu lieu au sein du parti, ce qui lui a coûté le vote de nombreux partisans qui la considèrent dorénavant comme une traîtresse.

Concernant Wilders, il a accepté en 2010 de rejoindre brièvement une coalition établie par le parti au pouvoir centriste aux Pays-Bas – un compromis qui a déçu de nombreux partisans inconditionnels.

Toutefois, la victoire de Trump a revigoré les partisans de ces partis d’extrême-droite qui se trouvent dorénavant sous les lumières des médias de gauche, plus désireux d’écouter “ces électeurs blancs en colère”, comme l’a écrit le week-end dernier le journal néerlandais NRC Handelsblad.

Stephen Bannon lors d'un rassemblement de Donald Trump au Reno-Sparks Convention Center à Reno, en Nouvelle-Écosse, le 5 novembre 2016. (Crédit : Mandel Ngan/AFP/Getty Images)
Stephen Bannon lors d’un rassemblement de Donald Trump au Reno-Sparks Convention Center à Reno, en Nouvelle-Écosse, le 5 novembre 2016. (Crédit : Mandel Ngan/AFP/Getty Images)

“Si les Américains l’ont fait, nous pouvons aussi le faire !” s’est exclamé Fredy Deguin-Dawson, la cinquantaine, militant et électeur du Front National et ancien conducteur de train au journal, interrogé par le journal Le Monde.

L’article enquêtait sur les réactions suscitées par la victoire de Trump dans la région des Hauts-de-France, où le déclin des secteurs industriels traditionnels a été le plus marqué et où le taux de chômage s’élève à 14 %.

Même lui, toutefois, recule face à certains discours xénophobes du président élu américain. « Que Trump ait dépeint les Mexicains comme étant des voleurs et des racistes… Non, je trouve ça inacceptable », dit Deguin-Dawson.

Son rejet du racisme, typique de nombreux européens qui gardent un souvenir amer et une certaine culpabilité collective face à l’Holocauste, est un autre inhibiteur social pour l’extrême-droite.

Et il n’est pourtant pas difficile de voir pourquoi l’extrême-droite européenne, désireuse de projeter une image de réussite, aimerait pouvoir s’affirmer comme une continuation de l’effet Trump.

Et les médias traditionnels européens hésitent à miser sur le statu-quo après avoir échoué à anticiper le Brexit et la victoire de Trump.

Des leaders communautaires juifs, ainsi que des dirigeants d’autres minorités, s’inquiètent également de ce que peut signifier la victoire de Trump.

“Nous ne sommes pas les seuls, nous entendons cela à travers toute l’Europe”, a expliqué Pinchas Goldschmidt, président de la Conférence des Rabbins européens, à JTA la semaine dernière. « Nous sommes préoccupés par la hausse de l’extrême-droite dans le sillage de la victoire de Trump ».

Tandis qu’une telle alarme est compréhensible lorsque elle émane des minorités vulnérables, les politiciens du centre et de gauche ont également mis en garde contre un “effet Trump”.

Le Premier ministre français Manuel Valls a choqué un grand nombre de ses citoyens lorsqu’il a déclaré, la semaine dernière, au cours d’une visite à Berlin que “Le Pen pourrait devenir présidente en 2017.” Il a injecté Trump dans l’équation en ajoutant : “Bien sûr, je ne compare pas : Trump a dirigé le Parti Républicain, qui contrôlait déjà le Congrès et de nombreux états mais bien sûr, sa rhétorique comme ses propositions sont dérangeantes ».

Le Premier ministre français Manuel Valls au cours d'un débat portant sur la prolongation, pour la quatrième fois, de l'état d'urgence à l'Assemblée Nationale de Paris, le 19 juillet 2016. (Crédit : (AFP Photo/Francois Guillot)
Le Premier ministre français Manuel Valls au cours d’un débat portant sur la prolongation, pour la quatrième fois, de l’état d’urgence à l’Assemblée Nationale de Paris, le 19 juillet 2016. (Crédit : (AFP Photo/Francois Guillot)

Valls, un socialiste, pourrait avoir des raisons politiques pour établir une connexion entre Le Pen et “l’effet Trump”. Après tout, les centristes français, inquiets face au Front National, ont pendant des décennies rallié les électeurs pour qu’ils votent pour d’autres candidats dans le but de maintenir la formation d’extrême-droite hors des hautes-sphères du pouvoir.

C’est une stratégie tellement commune qu’elle a même un nom – le ‘Front Républicain’ – et qu’elle a permis aux socialistes comme à leurs adversaire du centre droit d’augmenter les chiffres de la participation électorale et de conserver le Front National dans l’opposition.

Olivier Faye, expert de l’extrême-droite au journal Le Monde, déclare qu’il ne reconnaît aucun “effet Trump” dans la politique française actuellement.

“Il est difficile de tirer des conclusions sur un impact quelconque, négatif ou positif, de la victoire de Trump sur les résultats éventuels que Le Pen pourrait obtenir lors du scrutin présidentiel français”, a-t-il écrit la semaine dernière. Ce qui est clair, a-t-il affirmé, c’est qu’elle « utilisera joyeusement n’importe quelle victoire populiste à l’étranger » à son profit.

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