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L’historien Saul Friedländer, survivant de la Shoah, reçoit le Prix Balzan

L’approche de Saul Friedländer lui a permis d’avoir un impact sans égal sur le domaine émergent des études sur la Shoah - ce que vient récompenser l'important prix suisse

Saul Friedlander dans un hôtel à Paris, le 22 septembre 2016. (Crédit : AFP/Christophe Archambault)
Saul Friedlander dans un hôtel à Paris, le 22 septembre 2016. (Crédit : AFP/Christophe Archambault)

L’historien Saul Friedländer, survivant de la Shoah, a reçu le 1er juillet au Palais fédéral de Berne le prix Balzan pour l’œuvre de sa vie sur l’étude de la Shoah et des génocides. Le prix lui avait été décerné en septembre dernier, pour une remise cet été.

Âgé de bientôt 90 ans, le chercheur a été récompensé pour « l’impact unique qu’il a eu sur le développement des études sur la Shoah ; pour son œuvre maîtresse, l’histoire intégrée de la persécution et de l’extermination des Juifs européens ; et pour avoir construit un récit historique qui exprime l’indicible, alliant une analyse hautement spécialisée aux voix dérangeantes des victimes, des persécuteurs et des spectateurs », a indiqué le prix Balzan.

Autorité mondiale sur le sujet, c’est aussi un survivant – une double expérience qui le rend unique. Il a ainsi transformé l’histoire de sa propre vie en une source vive d’inspiration pour ses travaux en tant qu’historien de la Shoah.

Alliant une grande discipline intellectuelle à la passion de la mémoire, il a écrit ses ouvrages de façon rigoureusement analysée et documentée.

L’approche de Saul Friedländer lui a ainsi permis d’avoir un impact sans égal sur le domaine émergent des études sur la Shoah.

Son œuvre maîtresse, Nazi Germany and the Jews (L’Allemagne nazie et les Juifs, aux éditions du Seuil), raconte et détaille la persécution et l’extermination de tous les Juifs européens.

Les deux volumes qui composent cette œuvre sont le fruit du travail de recherche de toute une vie et ont exigé 16 ans pour être écrits (le volume 1 a été publié en 1997 ; le volume 2 en 2007). Ils offrent à eux deux le premier récit d’ensemble de la Shoah, prenant en compte tous les pays européens occupés et intégrant pour la première fois dans un cadre unique d’interprétation les développements en Europe de l’Est et en Europe de l’Ouest.

« Cette approche holistique est l’une des raisons qui font que les travaux de Saul Friedländer ont eu une telle influence jusqu’à aujourd’hui », a écrit le prix Balzan.

« L’autre grande raison est la manière extraordinaire qu’il a d’utiliser les documents personnels écrits au moment même des événements par les victimes, les persécuteurs et les spectateurs. Ces voix concourent à créer une atmosphère qui ne peut pas être tirée d’autres sources. Les travaux de Saul Friedländer ont beaucoup stimulé l’utilisation des documents personnels dans l’histoire de la Shoah, ce qui est aujourd’hui une pratique courante. L’originalité de Saul Friedländer se manifeste aussi dans une forme particulière de conscience de soi. Tout en insistant sur la nécessité d’une attitude autocritique, afin de diminuer les limites de la subjectivité, il continue d’affirmer que l’on devrait aussi éviter une contrainte excessive et une prudence paralysante. Ses réflexions sur les liens entre l’histoire et la mémoire, y compris la sienne, ne cessent d’inspirer ses travaux. »

En dehors de ses publications académiques comme Memory, History, and the Extermination of the Jews of Europe (1993) ou Pie XII et le troisième Reich (1964), réédité et augmenté sous le titre Pie XII et l’Holocauste : un réexamen (2010), il a écrit deux livres de souvenirs. Dans When Memory Comes (1979) (Quand vient le souvenir, 1998) il s’attarde sur la perte de ses parents et le sens de ses racines juives. Where Memory Leads (2016) (Où mène le souvenir. Ma vie, 2016) est le récit d’un mûrissement intellectuel qui embrasse trois continents et lui permet de réfléchir aux événements qui ont conduit à une si profonde et durable fascination pour la vie et l’histoire des Juifs. Avec ce travail sur la mémoire il montre, en théorie et en pratique, que les victimes de la Shoah peuvent aussi être des spécialistes de la Shoah – et cela a été extrêmement important pour le développement de ce domaine.

Avec la dotation du prix Balzan, il prévoit de diriger un travail d’un groupe de chercheurs de l’Université de Bielefeld, en Allemagne, sur le thème des « bystanders », les spectateurs et témoins de la Shoah qui n’ont rien fait.

Saul Friedländer, né à Prague en 1932 dans une famille juive germanophone, a été caché en France pendant la Seconde Guerre mondiale par ses parents qui sont morts déportés. Il a rejoint Israël dès 1948 et travaillé à la fin des années 1950 avec l’ancien président Shimon Peres.

Il possède les nationalités française, autrichienne, israélienne, allemande et américaine.

Il a notamment travaillé au sein de l’Université de Californie à Los Angeles, de l’Université hébraïque de Jérusalem, de l’Université de Tel Aviv, de l’Université de Genève et de l’Université de Californie à Berkeley. Il est membres de l’Académie américaine des arts et des sciences et a reçu plusieurs autres prix, dont le prix Pulitzer de l’essai et le prix de la paix des libraires allemands 2007.

Dans un long entretien donné au magazine suisse L’Illustré à l’occasion de la remise de son prix, il a mis en garde sur ce qui se passe aujourd’hui en Ukraine.

Basée à Milan pour la partie académique et à Zurich pour la partie financière, la Fondation internationale du prix Balzan décerne chaque année des prix à des scientifiques, savants, chercheurs et intellectuels. Ceux-ci sont dotés de 750 000 francs suisses.

Lors de la remise des prix, les lauréats doivent s’engager à utiliser au moins la moitié de la somme pour financer de nouveaux projets menés par de jeunes chercheurs dans le même domaine de compétence que le bénéficiaire du prix, qui dirige leurs travaux.

La Fondation Balzan couvre un très large champ des sciences humaines, de la culture et de l’humanisme. De nombreux lauréats du prix Balzan ont par la suite été récompensés par un prix Nobel.

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