‘L’Occident ignore la grave menace de l’EI en Libye’
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ExclusifLa proximité de l’Italie pourrait encourager l’EI à y envoyer des terroristes et dans d’autres pays européens

‘L’Occident ignore la grave menace de l’EI en Libye’

La Libye est le seul endroit en dehors de l’Irak et de la Syrie où le groupe jihadiste contrôle des territoires, mais les Etats-Unis et l’Europe n’y ont aucune stratégie, selon des experts israéliens

Raphael Ahren est le correspondant diplomatique du Times of Israël

Les services de sécurité et d'urgence de la Libye entoure l'hôtel Corinthia de Tripoli (à droite), attaqué par des combattants de l'Etat islamique, le 27 janvier 2015. (Crédit : AFP/Mahmud Turkia)
Les services de sécurité et d'urgence de la Libye entoure l'hôtel Corinthia de Tripoli (à droite), attaqué par des combattants de l'Etat islamique, le 27 janvier 2015. (Crédit : AFP/Mahmud Turkia)

Malgré son combat contre l’Etat islamique (EI) en Irak et en Syrie, l’Occident néglige malheureusement l’étendue du groupe terroriste en Libye, où il pose un danger suprême non seulement pout le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord, mais aussi à l’Europe, selon des chercheurs israéliens en terrorisme.

« La Libye est le seul pays en dehors de la Syrie et de l’Irak où l’EI contrôle un large territoire et contrôle les infrastructures gouvernementales, y compris une centrale électrique, et des ports économiques », a déclaré Reuven Erlich, ancien haut gradé du renseignement militaire et actuellement à la tête du centre d’information sur le terrorisme et le renseignement Meir Amit (CITR).

« Nous pensons que l’établissement de l’EI en Libye pose une grave menace et qu’elle doit être prise au sérieux par l’Europe et les Etats-Unis. »

Plusieurs chercheurs du CITR, qui dépend du centre de commémorations et d’héritage du renseignement israélien, ont passé une année entière à examiner l’activité de l’EI en Libye, et publient cette semaine leurs inquiétantes conclusions dans un rapport de 175 pages, intitulé : « L’EI en Libye : une menace régionale et internationale majeure » (ISIS in Libya: a Major Regional and International Threat).

« Jusqu’à présent, il n’y a pas eu de réponse efficace de la communauté internationale, a déclaré Erlich au Times of Israel. Les stratégies américaine et européenne se concentrent sur les infrastructures de l’EI en Syrie et en Irak. Mais elles ignorent totalement la Libye. La Libye n’est pas juste un autre pays. C’est un pays où l’EI dirige un territoire – le seul endroit en dehors de la Syrie et de l’Irak où il dirige dans les faits un territoire – et les Etats-Unis et l’Europe seraient donc bien avisés de prêter plus attention à ce sujet et d’établir une stratégie pour la Libye. Sinon, le problème finira bientôt chez eux. »

Il y a eu des « assassinats ciblés occasionnels de terroristes », mais généralement, en Libye, a déploré Erlich, les Américains et les Européens « n’ont pas de stratégie complète sur le combat contre l’EI. Et c’est un problème qui ne devrait pas être ignoré. »

Depuis la chute du dictateur libyen Mouammar Kadhafi en 2011, le pays a été baigné dans une situation de guerre civile perpétuelle, en faisant un terrain fertile pour l’infiltration d’un groupe terroriste tel que l’EI. Mais alors qu’une large coalition a été formée pour attaquer l’organisation dans sa base originelle de Syrie et pour le repousser hors d’Irak, il lui a été autorisé à suppurer presque sans interruption en Afrique du Nord.

« La branche de l’EI en Libye a exploité le manque de gouvernement fonctionnel et l’absence d’intervention internationale pour s’établir dans la région de Syrte et aspire depuis à se répandre dans toute la Libye », selon le rapport du CITR.

Des libyens avec leur drapeau dans un square de Tripoli, le 6 novembre 2014. (Crédit : Mahmud Turkia/ AFP)
Des libyens avec leur drapeau dans un square de Tripoli, le 6 novembre 2014. (Crédit : Mahmud Turkia/ AFP)

Le 18 février 2015, l’EI a conquis la grande ville côtière de Syrte dans le centre nord de la Libye, qui est depuis la capitale du groupe dans le pays.

« Syrte a un port maritime, un aéroport international, des bases militaires, des projets économiques, des installations pétrolières et diverses installations gouvernementales. C’est aussi la ville de naissance de Mouammar Kadhafi et le fief de sa tribu », est-il écrit dans le rapport, dont un exemplaire a pu être obtenu avant publication par le Times of Israel.

Dans et autour de Syrte, l’EI a construit une vaste infrastructure militaire pour le terrorisme et la guérilla contre des cibles intérieures et extérieures à la Libye, ont écrit les chercheurs.

A l’intérieur, l’organisation attaque principalement des milices et des militaires soutenus par le gouvernement, mais a également exécuté des Coptes d’Egypte et des Chrétiens d’Erythrée.

« L’établissement de l’EI en Libye accroit le chaos et l’anarchie qui tourmentaient déjà le pays, et rend plus difficile la stabilisation d’un gouvernement central », est-il écrit dans le rapport de 175 pages.

En dehors du pays, la première cible de l’EI est la Tunisie, en raison de sa faiblesse relative, et également en raison de sa valeur symbolique comme lieu de naissance du Printemps arabe, selon les chercheurs. Cependant, l’EI veut accroître son soutien aux organisations jihadistes en Afrique sub-saharienne, comme au Niger, au Tchad, au Mali et au Soudan, prévient le rapport.

La branche libyenne de l’EI entretient également des liens étroits avec le groupe jihadiste du Nigéria Boko Haram, et avec la franchise du groupe dans la péninsule du Sinaï, Ansar Bayt al-Maqdess. A travers la frontière longue de 1 115 kilomètres de la Libye avec l’Egypte, les jihadistes locaux de l’EI peuvent également faire entrer des armes dans le pays, qui peuvent ensuite atteindre Gaza, avancent les chercheurs.

L’Occident devrait être particulièrement inquiet de la proximité de la Libye avec l’Italie, qui « rend la présence de l’EI là-bas particulièrement dangereuse non seulement pour l’Italie, mais pour toute l’Europe, avertit le document. Leur proximité pourrait encourager l’EI à envoyer des agents terroristes en Italie et dans d’autres pays européens une fois qu’il s’est établi à Syrte et en d’autres lieux. » L’EI a déjà menacé d’attaques terroristes Rome, qui, avec le siège du Vatican, représente le monde catholique.

Certains pays – comme la France, les Etats-Unis, l’Egypte et la Tunisie – sont de plus en plus conscients des menaces posées par un bastion de l’EI en Libye, concèdent les auteurs.

« Cependant, alors que la stratégie des Etats-Unis mise en place contre l’EI en septembre 2014 prétendait fournir une réponse complète aux défis posés par l’EI, en réalité elle ne le fait pas, parce qu’elle se concentre sur l’Irak et la Syrie. En conséquence, elle ne fournit pas une réponse à l’expansion de l’EI à d’autres pays, en particulier à la Libye et à l’Egypte, et aux menaces locales et régionales inhérentes », écrivent-ils.

« Pour adresser les menaces globales posées par l’enracinement de l’EI en Libye, les Etats-Unis et ses alliés arabes et européens devraient changer le concept de leur campagne anti-EI, conclut l’étude. Leur stratégie devrait être étendue à la Libye et aux autres pays où l’EI essaie de s’installer, ce qui la rendrait plus complète. »

Les experts sécuritaires ont largement reconnu que l’installation de l’EI en Libye pourrait avoir des implications dramatiques, mais tout le monde n’est pas d’accord avec l’affirmation des chercheurs israéliens selon laquelle l’Occident n’en fait pas assez pour contrer la menace.

« En Europe, les gens en parlent, les Français et les Italiens par exemple. Les Américains n’en parlent pas. Les Américains n’aiment pas en parler parce que si vous en parlez, cela présume qu’il faut agir », a déclaré François Heisbourg, ancien conseiller à la sécurité au ministère français de la Défense, et qui préside actuellement l’institut international des études stratégiques.

Ces deux derniers mois, les forces aériennes françaises ont effectué de nombreux vols de reconnaissance au-dessus de la Libye et il est probable que Paris soit impliqué dans d’autres formes de collections de renseignements, a-t-il déclaré. « Serai-je surpris s’il y avait des opérations de bombardement français en Libye ? Non, je ne serai pas surpris. »

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