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« L’Ukraine nazie », la référence régulièrement reprise dans les médias russes

Une analyse du New York Times des articles parus depuis l'invasion de l'Ukraine montre l'augmentation des références au nazisme - permettant aux Russes de mieux accepter la guerre

Une femme blessée quand sa maison a été détruite par les obus russe est assise, choquée, dans son jardin à Bakhmut, dans la région de Donetsk, en Ukraine, le 26 juin 2022. (Crédit : AP Photo/Efrem Lukatsky)
Une femme blessée quand sa maison a été détruite par les obus russe est assise, choquée, dans son jardin à Bakhmut, dans la région de Donetsk, en Ukraine, le 26 juin 2022. (Crédit : AP Photo/Efrem Lukatsky)

Les médias russes reprennent copieusement, dans leurs articles et dans leurs reportages, l’information mensongère portant sur une région de l’Est de l’Ukraine qui serait dévorée par les groupes nazis pour convaincre le public que l’invasion russe est justifiée, a fait savoir samedi le New York Times .

Le président russe Vladimir Poutine a affirmé qu’il avait envoyé ses soldats dans l’Est de l’Ukraine pour lutter contre la menace croissante du nazisme dans la région.

L’étude de presque huit millions d’articles écrits au sujet de l’Ukraine sur 8 000 sites internet russes, depuis 2014, montre que le nazisme dans le pays est resté pratiquement inexistant jusqu’au 24 février 2022, date du lancement de l’invasion russe.

Une fois l’attaque lancée, le nombre d’articles et autres reportages mentionnant le nazisme a fortement augmenté. Il a pu, à certains moments, être multiplié par dix.

L’analyse a été fournie au Times par Semantic Visions, une compagnie spécialisée dans l’analyse dans le secteur de la Défense. Elle s’est penchée sur les plus grands médias d’État russes et sur des milliers de sites internet et blogs plus modestes.

Les données indiquent que 10 à 20 % des articles sur l’Ukraine ont régulièrement mentionné le nazisme depuis l’invasion, en comparaison aux 1 0% maximum qui pouvaient évoquer la question avant la guerre.

Les soldats russes avec le drapeau national russe et une réplique de la bannière de la victoire après la prise de contrôle du village de Bilohorivka, à l’Est de l’Ukraine, le 3 juillet 2022. (Crédit : ministère russe de la Défense via AP)

« Cela donne un aperçu des tentatives de la part de la Russie de justifier son attaque contre l’Ukraine en conservant le soutien national en faveur de la guerre en cours en présentant, de façon mensongère, l’Ukraine comme un pays débordé par les extrémistes de droite », note le journal.

Parmi les mensonges présents dans les médias, in retrouve l’affirmation que des nazis ukrainiens ont programmé un génocide des Russes, qu’ils tuent des civils et qu’ils utilisent ces derniers comme boucliers humains.

Il y a eu également une augmentation similaire des références au nazisme chez les usagers russophones des réseaux sociaux, selon Zignal Labs.

L’affirmation selon laquelle une région orientale de l’Ukraine se trouverait entre les mains des nazis a été rejetée par les experts occidentaux. Elle a aussi été critiquée par l’ADL (Anti-Defamation League) et par le musée de commémoration de la Shoah, aux États-Unis.

Des soldats ukrainiens dans un blindé sur la principale route menant à Lysychansk, dans l’Est de l’Ukraine, dans le Donbass, le 26 juin 2022. (Crédit : Bagus Saragih/AFP)

Le président ukrainien Volodymyr Zelensky est Juif et il a été élu avec 73 % des votes en 2019. Tous les partis d’extrême-droite réunis n’ont remporté que 2 % des suffrages, ce qui est plus bas que le seuil nécessaire pour intégrer le parlement, selon l’article du Times.

Jeffrey Veidlinger, professeur d’histoire et d’études juives à l’université du Michigan, explique qu’en Russie, le nazisme renvoie à l’idée d’une Allemagne nazie qui était l’antithèse de l’Union soviétique, et qu’il n’est pas appréhendé sous l’angle des persécutions du régime à l’encontre des Juifs.

« C’est la raison pour laquelle ils peuvent qualifier un État dont le président est Juif d’État nazi, parce que ce n’est pas incompatible pour eux », ajoute-t-il.

Le président ukrainien Volodymyr Zelensky s’adresse aux étudiants de l’Université hébraïque par visioconférence, le 23 juin 2022. (Crédit: Capture d’écran)

« On le voit bien dans les groupes de discussion et dans les commentaires des Russes sous les articles de journaux », poursuit Veidlinger. « Je pense que de nombreux Russes pensent véritablement qu’il s’agit d’une guerre contre le nazisme. »

Faire de la défaite du nazisme un élément justifiant l’invasion aide la Russie à accepter la guerre, précise Larissa Doroshenko, chercheuse à la Northeastern University qui étudie la désinformation.

« Cela aide à créer cette dichotomie du noir et blanc – les nazis sont méchants, nous sommes bons et nous avons donc la morale de notre côté », dit Doroshenko.

L’histoire de la collaboration des Ukrainiens avec les nazis pendant la Seconde guerre mondiale facilite la vente de l’idée d’un nazisme toujours omniprésent dans le pays, estiment les experts.

« L’État ukrainien actuel n’est pas un un État nazi, indépendamment de tous les efforts d’imagination possibles », déclare Veidlinger. « J’ai envie de dire que ce qui fait peur à Poutine, c’est la propagation de la démocratie et du pluralisme de l’Ukraine à la Russie. Mais il sait que l’accusation de nazisme va unifier sa population. »

Les tentatives de Moscou de justifier son invasion en affirmant qu’il s’agit d’une campagne contre le nazisme avait entraîné un conflit diplomatique avec Israël, au mois de mai.

A cette période, le ministre russe des Affaires étrangères, Sergey Lavrov, avait indiqué que « Hitler avait aussi du sang Juif » et que « certains des pires antisémites sont Juifs ».

(MONTAGE) This combination of file pictures created on May 2, 2022 shows Le ministre russe des Affaires étrangères, Sergei Lavrov, lors d’une conférence de presse à Moscou, le 27 avril 2022, et le ministre israélien des Affaires étrangères, Yair Lapid, lors d’une conférence de presse à Casablanca, dans l’ouest du Maroc, le 12 août 2021. (Crédits : Yuri KOCHETKOV / diverses sources / AFP)

Lavrov avait tenu ces propos dans un entretien accordé à un média italien tandis qu’il tentait de justifier la raison souvent avancée par la Russie qui a expliqué l’invasion de l’Ukraine en disant qu’elle entrait dans le cadre d’une initiative visant à « dénazifier » le pays.

Son ministère avait émis, quelques jours plus tard, un communiqué accusant le ministre des Affaires étrangères israélien de l’époque, Yair Lapid, de faire « des déclarations anti-historiques » qui « expliquent largement pourquoi le gouvernement israélien actuel apporte son soutien au régime nazi de Kiev ».

Le ministre russe des Affaires étrangères avait affirmé que si, pendant la Shoah, « certains Juifs ont été dans l’obligation de participer aux crimes », Zelensky « le fait pour sa part très consciencieusement et très volontairement ». Il avait ajouté que l’Ukraine était actuellement en proie à « l’antisémitisme le plus extrême ».

L’ambassadeur russe en Israël avait été convoqué par le ministère israélien des Affaires étrangères pour évoquer les propos tenus par Lavrov et Lapid avait appelé le gouvernement russe à présenter des excuses aux Juifs et aux victimes de la Shoah.

Le bureau du Premier ministre Naftali Bennett avait ultérieurement annoncé que Poutine s’était excusé pour les déclarations incendiaires de Lavrov.

Les liens entretenus par Jérusalem avec Moscou se sont détériorés, ces derniers mois, l’État juif apportant un soutien de plus en plus appuyé à l’Ukraine.

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