Malgré des espoirs de visite déçus, l’Indonésie envisage avec prudence ses relations avec Israël
Pour le plus grand pays à majorité musulmane au monde, la route qui mène à Jérusalem passe par Gaza – et par Trump

Le mois dernier, à New York, lors de l’Assemblée générale des Nations unies, le président indonésien Prabowo Subianto a surpris les diplomates avec un mot que nul ne s’attendait à entendre : « Shalom ».
Avant de conclure son discours devant l’Assemblée avec ce mot hébreu signifiant « paix », Subianto, qui dirige le plus grand pays à majorité musulmane au monde, un État qui n’entretient aucune relation officielle avec Israël, s’est exprimé sur un ton étonnamment sympathique à l’égard de l’État juif, affirmant qu’il était enfin temps que le monde « reconnaisse », « respecte » et « garantisse la sécurité d’Israël. Ce n’est qu’ainsi que nous pourrons connaître une véritable paix ».
Il a en outre publiquement proposé d’envoyer 20 000 soldats de maintien de la paix à Gaza, affirmant que l’Indonésie reconnaîtrait « immédiatement » Israël dès que l’État juif reconnaîtrait un État palestinien.
Trois semaines plus tard, alors que le président américain Donald Trump se rendait en Israël pour marquer la mise en œuvre de son plan de paix pour Gaza, les médias israéliens ont rapporté que Subianto effectuerait une visite historique à Jérusalem le lendemain, après avoir, comme prévu, pris part au sommet de Charm el-Cheikh visant à promouvoir ce plan.
Une idée qui n’était pas tout à fait farfelue. Subianto a, à plusieurs reprises, bénéficié des éloges publics du président américain pour son enthousiasme à faire avancer le plan pour Gaza, un plan que Washington a présenté comme permettant d’ouvrir rapidement la voie à de nouveaux accords de normalisation entre Israël et les États musulmans du Moyen-Orient – et au-delà.
Mais de retour à Jakarta, alors que Trump s’adressait à la Knesset, aux côtés du Premier ministre Benjamin Netanyahu et du président de la Knesset Amir Ohana, dans de très longs discours sur la paix régionale qui semblait s’amorcer, les rumeurs ont été fermement démenties.
Quelques heures après que la visite a été confirmée, notamment au Times of Israel, par des responsables s’exprimant sous couvert d’anonymat, le ministère indonésien des Affaires étrangères a clairement démenti tout voyage de ce type, réaffirmant son soutien de longue date aux Palestiniens de Gaza. Une autre source a ensuite confié au Times of Israel que Subianto avait approuvé la visite, mais s’était rétracté lorsque le projet avait été dévoilé à la presse, craignant des réactions négatives dans son pays.
Les raisons de ce revirement sont faciles à comprendre. La même semaine, l’Indonésie a défendu sa décision d’interdire l’entrée sur son territoire aux gymnastes israéliens, invoquant le conflit à Gaza. Une décision qu’elle continue de soutenir, au risque même de se voir signifier une interdiction d’organiser de futurs événements internationaux.
Jakarta, néanmoins, et malgré l’hostilité de son opinion publique envers Israël, a des raisons de se rapprocher de Jérusalem, parmi lesquelles l’amélioration de ses relations avec les États-Unis, la possibilité de saisir des opportunités économiques et le fait de renforcer son influence régionale. Le plan de paix pour Gaza – qu’il s’agisse d’une couverture politique ou d’une véritable voie vers la coopération – pourrait offrir l’élan nécessaire pour combler des décennies de distance. Mais, comme c’est le cas pour la plus grande partie des relations qu’Israël entretient avec le monde musulman, tout dépendra de l’évolution du plan de Trump pour Gaza, si tant est que ce plan aboutisse.
Un impératif constitutionnel
Pour les Israéliens, la rumeur d’une visite de Subianto semblait historique. Mais pour les Indonésiens, cela semblait impossible.
« J’ai été très étonné par ces informations », a déclaré Yon Machmudi, directeur du département des études sur le Moyen-Orient et l’islam à l’université d’Indonésie. « Je pense qu’Israël surestime la position [de Subianto] », a-t-il ajouté, soulignant que « toute politique de notre président visant à resserrer les liens avec Israël pourrait créer des problèmes intérieurs, et susciterait de vives réactions de la part de la population indonésienne ».
Jakarta a régulièrement été évoquée comme candidate potentielle à l’adhésion aux accords d’Abraham, qui visent à normaliser les relations entre Israël et les États musulmans depuis leur signature, il y a cinq ans, sous le premier mandat de Trump. Mais les spéculations se heurtent souvent au poids du rejet des citoyens.
Lorsque l’Indonésie a pris son indépendance de l’Empire néerlandais en 1945, elle a consacré l’opposition au colonialisme comme principe constitutionnel fondamental. Dans cette vision du monde, les Indonésiens considèrent largement qu’Israël occupe les terres palestiniennes et refuse aux Palestiniens le droit à un État – ce qui constitue une violation des droits, qu’ils se sentent obligés de défendre.
« Toute déclaration s’écartant de la position officielle sur les relations avec Israël est considérée comme un écart par rapport à la Constitution elle-même. Or la Constitution jouit d’une autorité considérable en Indonésie », a indiqué Giora Eliraz, chercheur à l’Institut Harry S. Truman de l’Université hébraïque.
Dans ce pays à majorité musulmane, cette position, si elle est largement ancrée dans l’idéologie nationale, repose également sur des fondements religieux. « Au sein des franges les plus militantes de la population musulmane, la motivation vient d’un sentiment panislamique », a précisé Eliraz. L’Indonésie est officiellement laïque mais, pour de nombreux musulmans, « le peuple palestinien est considéré comme faisant partie de l’identité musulmane collective. Quiconque s’écarte de cette ligne est donc considéré comme déviant, non seulement sur le plan politique, mais également sur le plan religieux ».
Une coopération prudente
La rigidité idéologique de l’Indonésie n’a toutefois pas totalement entravé tout engagement avec Israël.
Pendant le long règne autoritaire du président Suharto, entre la fin des années 1960 et les années 1990, Jakarta a discrètement établi une coopération militaire et de renseignement informelle avec Jérusalem. C’est dans ce cadre qu’ont pris place, selon certaines informations, des ventes d’armes, le partage de renseignements, ainsi que la formation d’officiers indonésiens en Israël.
En 1993, Yitzhak Rabin, alors Premier ministre d’Israël, a rencontré Suharto à Jakarta, marquant ainsi la première — et à ce jour l’unique — visite officielle d’un dirigeant israélien dans le pays. Cette rencontre s’inscrivait d’ailleurs strictement dans le cadre de la promotion du processus de paix israélo-palestinien, peu de temps après après la signature des accords d’Oslo. Ce n’est pas en tant que président de l’Indonésie que Suharto a alors reçu Rabin, mais en tant que président par intérim du Mouvement des pays non alignés, une coalition d’États qui, durant la guerre froide, conservaient une neutralité entre l’Est et l’Ouest.
Subianto, qui a servi comme général sous la gouvernance de Suharto – et qui a été son gendre -, a perpétué cette tradition. « En matière de paix, Subianto est véritablement pragmatique et sincère », a affirmé Eliraz. « Mais il est lié par la tradition politique indonésienne, qui consiste à lier directement les relations diplomatiques avec Israël à la politique d’Israël envers les Palestiniens. »
Le rôle de Jakarta dans « l’après »
Avec tant de risques à prendre au niveau intérieur, il est peu probable que Jakarta se précipite vers une normalisation des relations avec Israël. Pourtant, la politique étrangère de l’Indonésie a longtemps équilibré principes et pragmatisme et, parallèlement à son engagement en faveur de la création d’un État palestinien, Jakarta a des motivations pratiques pour s’engager avec Israël.
Subianto se conforme à la doctrine diplomatique traditionnelle de Jakarta, désignée en indonésien par le nom de « bebas dan aktif » – une politique étrangère « indépendante et active » -, qui signifie que l’Indonésie doit s’engager à l’échelle mondiale, mais sans s’aligner trop étroitement sur un bloc de puissance, quel qu’il soit.
« L’Indonésie, au-delà des valeurs, a également un intérêt stratégique dans la région. Elle souhaite en effet renforcer sa position internationale, et jouer un rôle plus visible sur la scène mondiale », a indiqué Eliraz. « Une diplomatie visant à instaurer la confiance fait partie de son ADN. »
Ces deux dernières décennies, la transition difficile mais réussie du pays d’un régime autoritaire à une démocratie a également façonné sa politique étrangère. L’engagement croissant de Jakarta au Moyen-Orient résulte à la fois d’une volonté de promouvoir la stabilité et la réconciliation, et d’une crainte que l’extrémisme régional ne fasse peser une menace sur son fragile tissu multiethnique national.
L’Indonésie poursuit de longue date cette approche à l’étranger, notamment en Afghanistan ou encore en Égypte et en Tunisie, pendant le Printemps arabe.
Avec la guerre à Gaza, l’attention régionale s’est davantage portée sur l’Indonésie. Selon certaines informations, un canal de communication serait apparu entre Israël et l’Indonésie, afin d’échanger sur la possible réinstallation des Palestiniens de Gaza dans le cadre d’un plan plus large visant à encourager l’émigration depuis la bande de Gaza. Jakarta a toutefois fermement nié toute implication.
La guerre a également mis en évidence le rôle que Jakarta pourrait jouer dans « l’après-guerre » à Gaza. Pour Machmudi, les objectifs de l’Indonésie, dans la promotion du plan américain pour Gaza, sont à la fois idéologiques et pratiques : « La position de notre président [sur Israël] est claire, mais nous laissons encore la place à un choix rationnel… Il ne s’agit pas seulement de solidarité [avec les Palestiniens]. »
Les motivations économiques et stratégiques jouent toutes deux un rôle, a-t-il ajouté.
« Nous voulons un Moyen-Orient stable et prospère, en capacité de créer des opportunités économiques. Les investissements pourront alors affluer vers l’Indonésie, et nous pourrons également, en retour, y faire des affaires », a-t-il poursuivi.
Subianto, de plus, « est heureux de participer à la proposition de Trump », a déclaré Machmudi, « car dans cette position, l’Indonésie souhaite également se rapprocher des États-Unis, de Trump, en termes de relations internationales. Si nous soutenons les Palestiniens, nous avons également intérêt à nous rapprocher des Américains ».
Les contributions de Jakarta les plus visibles à Gaza pourraient prendre la forme de soldats de maintien de la paix ou d’aide humanitaire. Mais l’Indonésie pourrait également s’avérer particulièrement bien placée pour mener des efforts de déradicalisation des populations locales, en exportant sa version modérée et démocratique de l’islam sunnite, a fait remarquer Eliraz. L’Indonésie défend une diplomatie de « soft power » fondée sur un islam modéré, a-t-il souligné, largement façonnée par ses deux principales organisations musulmanes, Nahdlatul Ulama et Muhammadiyah, qui ont toutes deux mené différentes initiatives de lutte contre l’extrémisme et de promotion du dialogue interconfessionnel.
L’Indonésie n’a pas publiquement mis l’accent sur la déradicalisation comme contribution potentielle, a déclaré Eliraz, peut-être par crainte de la concurrence avec les principaux États arabes en termes d’influence sur le plan de Washington.
Les Juifs optimistes de Jakarta
Pour la minuscule communauté juive d’Indonésie, estimée à une centaine de personnes, tout réchauffement des relations avec Israël est porteur d’espoirs non seulement politiques, mais également religieux.
Né en Indonésie, dans une famille d’origine juive mixte indonésienne et néerlandaise, le rabbin Yaakov Baruch s’attelle à reconnecter les Juifs locaux avec leur héritage depuis le début des années 2000. Après avoir fondé une synagogue en 2004, il s’est installé à Jakarta afin de redynamiser la communauté juive locale, organisant des seders de Pessah, des fêtes religieuses et des célébrations de Hanoukka avec des Juifs expatriés et des Israéliens.
Avant la guerre, Baruch animait des dialogues interreligieux entre musulmans et juifs, « très enthousiastes à l’idée d’entendre parler des similitudes entre le judaïsme et l’islam », a-t-il indiqué. Mais « tout s’est effondré » après l’attaque du Hamas contre Israël, le 7 octobre 2023, qui a déclenché la guerre à Gaza.
Les membres de la communauté musulmane « sont devenus très agressifs à mon égard. Ils ont cessé de me parler, ainsi qu’à mes amis juifs. Il leur a fallu du temps pour revenir à des relations plus apaisées », a confié Baruch, ajoutant que si « le sentiment anti-Israël et anti-juif est très fort, il n’a toutefois pas encore atteint un niveau dangereux ».
Baruch s’est souvenu d’un incident survenu il y a plusieurs années dans un centre commercial de Jakarta. Des hommes l’avaient alors agressé parce qu’il portait une kippa. « Ma femme était enceinte. Nous avons été encerclés et agressés parce que je portais une kippa. Ce souvenir me hante encore aujourd’hui. »
Selon Baruch, toute amélioration des liens entre Israël et l’Indonésie aiderait considérablement à la vie quotidienne des Juifs : « Cela nous faciliterait la préparation de tout ce qui est nécessaire au culte : la matzah, le vin casher et les Arba Minim [les quatre espèces traditionnelles utilisées pendant la fête de Souccot]. »
« Nous pourrions enfin vivre pleinement notre judaïsme », a-t-il déclaré, plein d’espoir.
Perspectives d’avenir
Le président indonésien a compris les avantages que la normalisation procurerait à son pays, et il est impatient de la concrétiser, a affirmé Daniel J. Samet, de l’American Enterprise Institute.
« Le cessez-le-feu a remis la normalisation sur les rails », a-t-il rapporté au Times of Israel. « Le calme à Gaza offre à Jakarta la couverture politique dont elle a besoin pour reconnaître Israël et renforcer ses liens avec le pays. Mais en cas d’échec du cessez-le-feu, ce qui est tout à fait possible, le président aurait du mal à aller jusqu’au bout. »
D’autres se sont montrés plus sceptiques quant au fait que le calme pourrait suffire. « Même si Subianto voulait faire preuve de souplesse, et décidait de se contenter de moins qu’une pleine reconnaissance [par Israël] [d’un État palestinien], il faudrait tout de même qu’il ait quelque chose de concret à citer comme signe de progrès sur la question palestinienne. »
Pour Machmudi, la reconnaissance par Israël d’un État palestinien pourrait même ne pas suffire à conduire à la normalisation : « La mise en œuvre de la solution à deux États est tout aussi importante [que la reconnaissance]. Engagement et mise en œuvre doivent avancer de pair. »
L’Indonésie pourrait se montrer plus souple dans ses relations avec Israël. Mais plus une solution politique viable au conflit israélo-palestinien semble s’éloigner, plus cela sera difficile pour Jakarta. Si le plan de paix de Trump aboutit à des progrès visibles, alors l’Indonésie pourrait être amenée à reconsidérer ses relations avec Israël – ce qui lui permettrait de jouer, dans l’après-guerre, ce rôle qui l’intéresse tant.
ÉDITION LIMITÉE : Rejoignez la communauté du Times of Israël pour seulement 6 euros par mois et recevez un sac fourre-tout exclusif Times of Israël orné d’un oiseau emblématique d’Israël.
Choisissez entre le Doukhifat (huppe, orange), oiseau national d’Israël, et le Shaldag (martin-pêcheur, bleu), symbole emblématique de la faune israélienne.
En vous abonnant aujourd’hui, vous profiterez d’une lecture sans publicité, ainsi que d’un accès à des contenus en avant-première, incluant éditos, reportages et interviews.







