Menacés d’expulsion, les Erythréens ont fêté la Pâque à Tel Aviv
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Menacés d’expulsion, les Erythréens ont fêté la Pâque à Tel Aviv

Les membres de l'église orthodoxe, sous pression dans leur pays d'origine et en Israël, se sont rassemblés dans un lieu de culte de fortune pour leur "fête la plus importante"

Luke Tress est le vidéojournaliste et spécialiste des technologies du Times of Israël

Les Erythréens marquent la Pâque dans le sud de Tel Aviv, le 7 avril 2018 (Crédit : Luke Tress/Times of Israel)
Les Erythréens marquent la Pâque dans le sud de Tel Aviv, le 7 avril 2018 (Crédit : Luke Tress/Times of Israel)

Des centaines de fidèles se sont rassemblés dans un immeuble décrépi d’une petite rue située dans le sud de Tel Aviv, la majorité d’entre eux habillés en blanc, un grand nombre portant de jeunes enfants dans les bras. Ils ont incliné la tête devait la croix rouge peinte près de la porte de l’église de fortune avant d’ôter leurs chaussures et de prendre place sur des chaises en plastique blanches dans une salle du deuxième étage, au plafond incliné, à l’éclairage fluorescent, des images de Jésus et autres iconographies chrétiennes accrochées au mur.

Les membres de l’église orthodoxe érythréenne ont dû affronter des persécutions dans leur pays d’origine et l’avenir de la majorité des fidèles en Israël est incertain. Mais la communauté s’est toutefois réunie, comme elle le fait toujours, pour fêter la Pâque, dans la soirée de samedi, a dit le responsable de l’église de la Miséricorde, le prêtre Mokos, âgé de 28 ans.

« La Pâque est notre fête la plus importante. Les fidèles viennent sous la menace de l’expulsion ou sans – ça ne compte pas ce soir », a déclaré Morkos.

L’église est fréquentée par les demandeurs d’asile érythréens du sud de Tel Aviv et des secteurs avoisinants. Ce sont 38 000 migrants soudanais et érythréens qui sont arrivés en Israël et un grand nombre d’entre eux se sont installés dans le sud de Tel Aviv et dans les banlieues adjacentes. Tandis que les organisations non-gouvernementales en Israël et les groupes de défense des droits de l’Homme juifs et étrangers les considèrent comme des réfugiés fuyant les persécutions, les opposants estiment pour leur part qu’ils sont des « infiltrés » venus au sein de l’Etat juif pour des raisons économiques.

Les fidèles à l’entrée de l’église de la Miséricorde dans le sud de Tel Aviv, le 7 avril 2018 (Crédit : Luke Tress/Times of Israel)

Les Erythréens sont soumis à un service militaire brutal et obligatoire dans leur pays, où le gouvernement contrôle de manière stricte la liberté de réunion et d’expression. Le pays est avant-dernier – à la 179ème place – à l’indice de la liberté de la presse, devant la Corée du Nord seulement.

Même si le christianisme est l’une des principales religions du pays avec l’islam, le gouvernement restreint gravement la liberté de culte. Des statistiques fiables ne sont pas disponibles, mais le centre de recherches Pew estime qu’environ 63 % des 4,5 millions de citoyens de l’Erythrée sont chrétiens, la majorité appartenant à l’église orthodoxe du pays.

Le gouvernement a destitué le patriarche de l’église, Abune Antonios, en 2007, parce qu’il n’aurait pas accepté d’excommunier 3 000 membres de l’église qui s’étaient opposés au gouvernement. Cet homme, âgé dorénavant de 90 ans, a été depuis assigné à résidence dans un endroit inconnu et un traitement médical lui serait refusé malgré un grave diabète.

Morkos, prêtre à l’église de la Compassion de Tel Aviv lors de la cérémonie de la Pâque, le 7 avril 2018 (Crédit : Luke Tress/Times of Israel)

Un portrait du patriarche figure sur le mur du bureau de Morkos à l’église de la miséricorde. Même si Antonios a été remplacé par le gouvernement, un grand nombre de membres de l’église le considèrent encore comme le seul patriarche légitime de l’église et ils ont fui l’Erythrée en raison de leur position.

« Chaque jour, nous demandons des nouvelles du père de notre église. Il y a des raisons pour lesquelles les autorités disent l’avoir emprisonné, mais elles ne sont pas vraies. Personne ne lui parle et personne ne peut le voir », a expliqué Morkos, qui se trouve en Israël depuis huit ans et qui a refusé de donner son nom de famille par inquiétude pour ses proches qui se trouvent encore en Erythrée.

« Si on demande des nouvelles, on sera aussi jetés en prison, c’est pour ça que certaines personnes ont dû partir », a-t-il ajouté.

Les fidèles de l’église de la miséricorde à Tel Aviv, le 7 avril 2018 (Crédit : Luke Tress/Times of Israel)

L’église orthodoxe suit un calendrier différent de celui de l’église catholique et, cette année, elle a fêté la Pâque une semaine plus tard. A l’église de la miséricorde, la cérémonie a commencé aux environs de 21h30 dans la soirée de samedi. A 23 heures, l’entrée de l’église était jonchée de paires de chaussures et les fidèles ont descendu les escaliers pour aller sur le trottoir, aux abords du bâtiment.

L’église est hébergée dans un immeuble délabré, avec des panneaux de métal qui recouvrent la façade. Une image de Jésus et une croix rouge placées à l’entrée sont les seuls signes annonçant que le bâtiment abrite un lieu de culte.

Les fidèles à l’église de la miséricorde de Tel Aviv, le 7 avril 2018 (Crédit : Luke Tress/Times of Israel)

A l’intérieur, cette cérémonie solennelle est dirigée par les prêtres de l’église, alignés les uns à côté des autres, sur le devant de la pièce. Ils sont appuyés sur des cannes de marche, portent des turbans et mènent la prière. Derrière eux, les hommes se tiennent tranquillement à gauche, les femmes à droite. Les enfants, pour leur part, jouent au fond de la salle et s’apostrophent en hébreu. D’autres sont assis à côté de leurs parents, certains dorment sur le sol, d’autres regardent des vidéos sur leurs téléphones cellulaires. Le service a continué jusqu’aux premières heures de l’aube.

L’église insiste sur l’ancien testament et les membres ressentent une proximité avec les Juifs, a expliqué Morkos, en hébreu. Il ne touche pas de salaire pour son travail à l’église et il est employé chez un grossiste alimentaire où il prépare des noisettes et des graines à la vente, a-t-il expliqué.

« Les chrétiens aiment les Juifs. Notre ancien testament est le Tanach. Les chrétiens veulent la paix avec les Juifs. Nous ne comprenons pas pourquoi ils veulent que nous partions », a dit Morkos.

“Bibi Netanyahu oublie qu’il était lui-même un immigré venu d’Egypte. Pendant 400 ans, le peuple y a été réduit en esclavage. Nous sommes comme eux. Nous sommes allés partout dans le monde, pas seulement en Israël. Et partout, nous avons été acceptés : En Israël, on ne nous accepte pas ».

La semaine dernière, le Premier ministre Netanyahu avait annoncé la conclusion d’un accord avec le Haut-commissariat aux réfugiés des Nations unies qui aurait permis de réinstaller des milliers de migrants africains dans les nations occidentales tandis que des milliers de plus auraient bénéficié d’un statut de résidence temporaire en Israël.

Dans une volte-face spectaculaire, le Premier ministre a gelé l’accord après avoir annoncé ce plan en raison des critiques féroces émanant de sa base politique de droite, notamment de la part d’un grand nombre de résidents du sud de Tel Aviv qui reprochent aux migrants la hausse du taux de délinquance dans la zone et une détérioration du quartier.

Le gouvernement est actuellement en négociations avec un pays – qui serait l’Ouganda – pour arranger les expulsions après l’échec d’une convention similaire avec le Rwanda.

« On nous dit toujours de partir, de travailler, de ne pas travailler. On est en permanence sous pression », a dit Morkos.

« Mais notre espoir, c’est Dieu. Si personne ne nous aide, il nous entendra », a-t-il indiqué avant de retourner à son service.

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