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Portrait

Netanyahu est-il le seul à pouvoir sauver Shaked, en quête du pardon de la droite ?

Femme politique et laïque - une rareté dans la droite religieuse, la cheffe de HaBayit Hayehudi est boudée pour avoir aidé à écarter du pouvoir le leader du Likud

La ministre de l'Intérieur Ayelet Shaked arrive pour une réunion du cabinet au bureau du Premier ministre à Jérusalem, le 2 octobre 2022. (Crédit : Amit Shabi/Flash90/Pool)
La ministre de l'Intérieur Ayelet Shaked arrive pour une réunion du cabinet au bureau du Premier ministre à Jérusalem, le 2 octobre 2022. (Crédit : Amit Shabi/Flash90/Pool)

JTA — Ayelet Shaked a tout vécu pendant ses dix années de carrière intense dans l’arène politique israélienne, d’une désignation, par Forbes comme la femme la plus influente d’Israël à une comparaison à Adolf Hitler par Recep Tayyip Erdogan, en Turquie.

Pendant presque tout cette décennie, Shaked aura été considérée comme l’étoile perpétuellement montante de la droite, son nom figurant en permanence sur la shortlist des potentiels Premiers ministres. Aujourd’hui, elle se prépare à se présenter à une élection qui, prédisent les sondages, pourrait entraîner l’effacement total de son parti, HaBayit HaYehudi, qui ne franchirait même pas le seuil de représentation électorale et n’intégrerait donc pas la Knesset.

La droite ne lui pardonne pas de s’être associée à un parti islamiste arabe et à une coalition faite de formations de gauche et du centre, l’année dernière, dans le but d’écarter Benjamin Netanyahu du pouvoir, permettant successivement à Naftali Bennett puis à Yair Lapid d’occuper le poste de Premier ministre.

Après des attaques sans relâche menées à son encontre à la Knesset par ses alliés de la droite, Shaked, en 2021, avait défendu sa décision de rejoindre l’alliance improbable de Bennett.

« C’est seulement quand j’ai constaté qu’il n’y avait aucune autre option de former un gouvernement et que l’alternative était soit un cinquième scrutin, soit le gouvernement aujourd’hui en place, que j’ai été persuadée qu’il fallait que je le rejoigne », avait-elle confié alors à Israel Hayom. « Et c’est un choix que je défends. Ce n’est pas un gouvernement facile, ce n’est pas un gouvernement simple et tout le monde fait des concessions. Mais ça a été une bonne chose de le former et de ne pas entraîner le pays vers de nouvelles élections ».

Aujourd’hui, dans une tentative de dernière minute d’inverser la tendance, Shaked demande pardon à ses soutiens et à la « communauté que j’aime, une communauté dont le cœur a été brisé ».

Les va-et-vient politiques de Shaked, accompagnés de sa détermination à défier le règne absolu de Netanyahu sur le bloc de droite, semblent augurer la fin de l’une des expérimentations les plus originales faites dans le système politique israélien depuis des années : celle de la tentative d’une jeune femme laïque de remplacer le leadership religieux et masculin de l’aile nationaliste et pro-implantation du pays, qui est une force dominante dans les gouvernements israéliens depuis quatre décennies.

Dans le monde volatile de la politique israélienne, Shaked ne peut toutefois pas disparaître du paysage avant que tous les bulletins ne soient décomptés lors des élections du 1er novembre et même après, elle pourrait bien être présente pour un futur scrutin – qui pourrait arriver rapidement, au vu de l’impasse politique prédite à l’issue de ce retour aux urnes, le cinquième en l’espace de quatre ans. Netanyahu, constatant que Shaked pourrait être une alliée utile dans la formation d’une coalition, aurait regretté sa mise à l’écart. Mais pour un grand nombre des soutiens de l’actuelle ministre de l’Intérieur – et au moins pour un moment – la femme politique, qui était autrefois considérée comme le signal d’un rajeunissement et de l’émergence d’une nouvelle génération de leaders, est devenue synonyme de traîtrise opportuniste.

En quête de pardon

Natan Feigin, originaire de la ville de Modiin, dans le centre du pays, se rappelle avoir été inspiré par une allocution de Shaked lors d’un service de commémoration en hommage à un ancien chef de parti.

« Elle avait les larmes aux yeux », explique-t-il. « J’ai été ému de découvrir une politicienne authentique et j’étais sûr qu’elle avait le potentiel de devenir une Indira Gandhi, une Golda Meir ou une Margaret Thatcher. »

Mais il a été atterré par la décision prise par Shaked de rejoindre la coalition anti-Netanyahu, l’année dernière, disant que ce ralliement a été à l’origine de sa décision de ne pas voter pour elle lors du prochain scrutin.

« Peu importe les raisons de ses allées et venues politiques, je la considère aujourd’hui comme tous les autres politiciens », déclare Feigin à la Jewish Telegraphic Agency. « Je suis très déçu. Avant, à mes yeux, elle me paraissait plus sincère, avec des valeurs plus authentiques. »

La ministre de la Justice Ayelet Shaked, à gauche, et le ministre de l’Education Naftali Bennett lors de l’annonce de leur nouvelle formation HaYamin HAHadash au cours d’une conférence de presse à Tel Aviv, le 29 décembre 2018 (Crédit : Yossi Zeliger/Flash90)

Et Feigin est loin d’être le seul à exprimer un tel sentiment. Une enquête d’opinion récente menée par la Treizième chaîne a révélé que 58 % des personnes interrogées pensaient que Shaked devait prendre sa retraite politique contre seulement 17 % qui ont indiqué qu’elle devait se présenter aux élections.

Sollicitée par JTA, Shaked n’a pas répondu à nos demandes de commentaire. Mais ses alliés, au sein de son parti, disent ne pas désespérer d’obtenir le pardon très convoité de la droite.

« Ayelet Shaked a poruvé qu’elle est l’une des décisionnaires politiques les plus efficaces à droite depuis une décennie et qu’il y a de nombreux électeurs potentiels qui désirent la voir continuer son travail au sein de la prochaine Knesset », commente Jeremy Saltan, candidat sur la liste de HaBayit Yehudi à la Knesset, auprès de JTA. Shaked, ajoute-t-il, « a promu une politique de droite dans tous les gouvernements dans lesquels elle a siégé et notamment dans celui-ci. »

« Un positionnement très fort contre les tribunaux »

La carrière politique de Shaked avait été modelée – pour le meilleur ou pour le pire – par Netanyahu. Elle l’avait commencée en travaillant comme directrice de son bureau de 2006 à 2008 avant de rompre les liens avec son patron et de glisser encore davantage à droite en rejoignant le parti sioniste-religieux HaBayit HaYehudi de Naftali Bennett en 2012, devenant sa seule membre à la fois femme et laïque. L’année suivante, à l’âge de 36 ans, Shaked était devenue un nom familier pour les Israéliens lorsqu’elle avait été élue députée de la faction à la Knesset.

Deux ans plus tard, Shaked avait été nommée ministre de la Justice au sein du gouvernement Netanyahu qui avait suivi les élections de 2015 – un poste remarquable pour une politicienne encore relativement novice. Cela avait été pendant cette période qu’elle avait laissé une forte empreinte sur la société israélienne, gagnant en popularité au sein des électeurs de droite pour son soutien apporté à l’élargissement des implantations juives en Cisjordanie – et elle s’était créé des ennemis dans le parti du Likud de Netanyahu.

D’une manière quelque peu similaire aux partisans de Donald Trump aux États-Unis et aux conservateurs américains, Shaked a la conviction que la refonte du système judiciaire est déterminante pour un glissement à droite du pouvoir – car ce système, explique-t-elle, a actuellement des tendances trop libérales. Et pendant son passage au ministère, la politicienne était devenue connue pour ses attaques à l’encontre de la Cour suprême israélienne qui, selon elle, reste encore aujourd’hui « l’acteur politique le plus puissant ».

« Son heure de gloire a été au ministère de la Justice, où elle a réussi ce qu’elle voulait faire. Elle a adopté à ce moment-là un positionnement très fort à l’encontre des tribunaux, y introduisant des juges conservateurs. Elle a fait preuve aussi d’une grande brutalité s’agissant des réfugiés et des résidents non-Juifs en Israël », déclare Gideon Rahat, président du département de Sciences politiques au sein de l’université Ben-Gurion. « Elle a fait de son mieux en matière d’idéologie, et elle l’a d’ailleurs très bien fait. »

La ministre de la Justice, Ayelet Shaked, lors d’une conférence de l’Association du barreau israélien à Jérusalem, le 17 janvier 2019. (Noam Rivkin Fenton/Flash90)

Si sa « révolution judiciaire » n’aura pas atteint tous ses objectifs – elle voulait notamment ôter à la Cour suprême ses capacités de supervision de la Knesset – Shaked est toutefois parvenue à nommer 300 magistrats conservateurs et elle a présidé six nominations à la Cour suprême, laissant une empreinte durable sur le système israélien de la Justice, une empreinte qui devrait encore rester pendant de longues années.

En 2018, Shaked avait dit que ses politiques entraient dans le cadre « d’un processus visant à faire retrouver aux tribunaux leur fonction de base : celles d’interpréter les normes décidées par le parlement, sûrement pas de le remplacer ».

Sa campagne électorale de 2019 – « Shaked vaincra la Haute cour de Justice » – avait été saluée par l’électorat de droite et largement critiquée par l’opposition, qui l’avait considérée comme anti-démocratique et dangereuse. Mais si la femme politique avait facilement conservé sa place au gouvernement, d’autres forces jouaient déjà contre elle dans l’ombre.

« D’un côté, elle a du talent. En dix ans, elle a réalisé ce que beaucoup de politiciens ne seraient pas capables de faire en 50 ans », dit Rahat, qui est aussi chercheur à l’Institut israélien de la Démocratie, un important think-tank non partisan. « Mais d’un autre côté, il y a eu deux obstacles qu’elle n’est pas parvenue à franchir -en particulier le monopole, à droite, de Netanyahu et l’aspect identitaire de son personnage politique (c’est une femme originaire de Tel Aviv, laïque et de droite), une identité qui n’a pas joué en sa faveur ».

L’écart entre Shaked et Netanyahu n’a cessé de se creuser au fur et à mesure que la carrière de la femme politique a décollé et, selon les médias israéliens, l’épouse de Netanyahu, Sara, aurait finalement décidé que « Shaked n’intégrera pas le Likud. Point final ».

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu, (à droite), avec sa ministre de la Justice, Ayelet Shaked, à la Knesset, le 21 décembre 2016. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Dans un entretien accordé à JTA, l’ancien conseiller aux médias de Netanyahu, Aviv Bushinsky, dit que Shaked incarne finalement « l’histoire la plus tragique » de la politique israélienne.

« Elle était une personnalité très forte, en particulier en tant que femme, et elle aurait pu prendre la tête du Likud si elle avait pris les bonnes décisions », explique-t-il.

L’une de ses principales erreurs, selon Bushinsky, aura été de se montrer « trop loyale » à l’égard de Bennett. Elle l’a ainsi soutenu dans sa tentative de devenir Premier ministre l’année dernière pour le voir en fin de compte prendre sa retraite politique un an plus tard, quand le gouvernement s’est effondré au mois de juin.

Depuis, Shaked peine à convaincre ses électeurs ainsi que le bloc de droite qui soutient Netanyahu de son « retour à droite », une formule qu’elle a elle-même utilisée la semaine dernière.

« Une femme peut tout faire »

Le 27 septembre, Shaked a réagi sur Twitter à la victoire lors des élections en Italie du parti Frères d’Italie de Giorgia Meloni, politicienne de droite, anti-immigration et anti-LGBTQ qui devrait ainsi prendre le poste de Premier ministre.

« Félicitations à la nouvelle Première ministre de l’Italie, Giorgia Meloni. Tout comme la droite l’a emporté en Italie, elle l’emportera également en Israël, et ça prouve qu’une femme peut tout faire », a-t-elle écrit.

La ministre de l’Intérieur Ayelet Shaked s’exprime lors d’une conférence organisée par l’Institut israélien de la Démocratie à Tel Aviv, le 2 octobre 2022. (Crédit : Avshalom Sassoni/Flash90)

Mais cela pourrait être trop tard pour obtenir enfin le pardon de la droite. Les élections s’approchent dorénavant à grands pas et les électeurs ne semblent guère enclins à vouloir offrir une seconde chance à Shaked. Un sondage effectué dimanche indique que sa formation finirait avec un pourcentage bien en-deçà du seuil de représentation électoral de 3,5 % qui serait nécessaire pour entrer au parlement, avec un score qui n’est pas tellement plus élevé que celui prédit pour la faction dirigée par Hadar Muchtar, 20 ans, star de Tik-Tok et trop jeune pour être élue – une faction qui se concentre sur la nécessité de s’attaquer au coût de la vie.

« Je ne pense pas que demander pardon va l’aider mais elle n’a plus rien à perdre. Si les sondages, à la veille des élections, montrent que son parti oscille encore aux environs de 2 %, elle va abandonner, principalement pour sauver sa réputation et son nom et pour ne pas être considérée comme responsable du gaspillage de votes de droite », estime Bushinsky.

Le dernier espoir de Shaked, pour sa survie politique, semble une fois encore être Netanyahu. Si, à l’approche du scrutin, il devait sembler que Shaked puisse jouer les trouble-fêtes en coûtant au bloc de droite un nombre raisonnable de suffrages (dans la mesure où en Israël, les bulletins au nom d’un parti qui ne parvient pas à franchir le seuil de représentation électorale ne sont pas pris en compte), le chef du Likud pourrait bien lui offrir un accord de dernière minute.

“Netanyahu instrumentalise beaucoup sa politique », explique Bushinsky. « Si Shaked peut lui apporter in fine une majorité, toutes les animosités personnelles seront oubliées et elle deviendra une star ».

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