Netanyahu rejoue le scénario de 2023, encore au mépris des avertissements de Tsahal
En faisant adopter la loi sur les exemptions des ultra-orthodoxes malgré l’opposition de l’armée, le Premier ministre ravive les fractures qui avaient précédé le 7-Octobre
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David est le fondateur et le rédacteur en chef du Times of Israel. Il était auparavant rédacteur en chef du Jerusalem Post et du Jerusalem Report. Il est l’auteur de « Un peu trop près de Dieu : les frissons et la panique d’une vie en Israël » (2000) et « Nature morte avec les poseurs de bombes : Israël à l’ère du terrorisme » (2004).

Dans cette chronique il y a une semaine, je suppliais le Premier ministre de ne pas aller de l’avant avec son projet de refonte législative visant à remanier, ou plutôt à pulvériser, les fondements démocratiques d’Israël. J’avais déjà lancé un appel similaire en mars 2023.
Comme on pouvait s’y attendre, il n’en avait alors tenu aucun compte – c’était à peine six mois avant l’invasion du Hamas. Et comme on pouvait également s’y attendre, il n’y prête pas davantage attention aujourd’hui.
Plus grave encore, hier comme aujourd’hui, il a ignoré les avertissements qui ont été lancés par l’appareil de défense israélien – il y avait notamment eu ceux du ministre de la Défense de l’époque, Yoav Gallant, et du chef d’état-major de Tsahal, Herzi Halevi, qui affirmaient que la refonte judiciaire qu’il faisait avancer creusait les fractures au sein de la société israélienne et qu’elle affaiblissait, par conséquent, sa capacité de dissuasion face à des ennemis impatients de nous anéantir.
L’un des épisodes les plus consternants remonte au mois de juillet 2023. Benjamin Netanyahu avait refusé à plusieurs reprises de rencontrer Herzi Halevi, avant d’accepter finalement de le recevoir le lendemain de l’adoption de la loi dite de la « raisonnabilité ». Profondément inquiet, Halevi lui avait alors expliqué, semble-t-il, que les attaques calomnieuses visant les soldats, en particulier ceux qui manifestaient contre la refonte judiciaire, portaient atteinte « à la compétence opérationnelle et à la cohésion de Tsahal ».
Le Premier ministre Benjamin Netanyahu (au centre), le ministre de la Justice Yariv Levin (à gauche) et le ministre de la Défense Israel Katz (à droite), avec derrière eux les députés ultra-orthodoxes Yitzchak Goldknopf, Moshe Gafni et Meir Porush derrière eux, peu avant le vote d’une loi interdisant les arrestations des insoumis ultra-orthodoxes et légitimant la non-incorporation massive et continue de la communauté ultra-orthodoxe, à la Knesset le 14 juillet 2026 (Crédit : Chaim Goldberg/Flash90)
Cette semaine, les mises en garde alarmantes de la hiérarchie militaire, formulées dans les dernières heures qui ont précédé l’adoption de la loi légitimant, à une échelle sans précédent, l’exemption massive et continue des ultra-orthodoxes du service dans les rangs de Tsahal, n’ont pas été divulguées aux médias. Netanyahu a pourtant été déterminé à la faire adopter coûte que coûte.
Elles ont en revanche été formulées, sans détour, par le chef d’état-major de Tsahal, Eyal Zamir, dans une lettre adressée à Netanyahu, à son ministre de la Défense fantoche, Israel Katz, et à d’autres hauts responsables.
« Comme vous le savez, cette modification législative vise à instaurer un régime particulier pour les étudiants des yeshivot, en vertu duquel aucune arrestation, enquête ou mesure coercitive ne sera prise à leur encontre pendant une période de sept mois, qui devrait être prolongée compte tenu de la période électorale à venir », a écrit Eyal Zamir lundi. « Ce projet de loi est présenté alors qu’Israël est engagé sur plusieurs fronts et que Tsahal est confrontée à une grave pénurie d’effectifs, qui affecte directement sa capacité à remplir ses missions opérationnelles. »
Comme Tsahal l’avait indiqué à plusieurs reprises à la commission de la Knesset chargée d’élaborer le texte, a poursuivi Zamir, « non seulement ce projet de loi ne devrait pas permettre d’augmenter les effectifs à court terme, mais il produira l’effet inverse : il incitera les personnes concernées à ne pas se présenter sous les drapeaux, puisqu’il les exonère de poursuites et de procédures pénales. Dès lors, ce projet de loi ne répond en rien aux besoins de Tsahal. C’est un constat clair et sans équivoque. »
Pour résumer cette partie de la lettre de Zamir, il disait au Premier ministre : « Vous êtes sur le point d’adopter une loi qui nuira à la capacité de Tsahal à défendre Israël. Je vous prie de ne pas le faire. »
Le chef d’état-major, nommé par Netanyahu – faut-il le souligner – a également informé le Premier ministre que Tsahal était tout simplement incapable d’assumer la mission que cette loi entend lui confier : déterminer quels jeunes ultra-orthodoxes doivent être incorporés et lesquels peuvent être exemptés.
La loi prévoit la création, au sein de Tsahal, d’une commission de trois membres chargée de déterminer, au cas par cas, si les jeunes ultra-orthodoxes sont de véritables étudiants de yeshiva, auxquels une exemption peut être accordée, ou de simples fainéants, qui devraient être appelés sous les drapeaux.
Or, comme l’a souligné Zamir, Tsahal ne possède ni les compétences nécessaires pour établir une telle distinction, ni les effectifs permettant d’examiner les dossiers des quelque 70 000 à 90 000 jeunes ultra-orthodoxes aujourd’hui théoriquement appelables. Pire encore, cette mission placerait Tsahal dans la position intenable d’accorder des exemptions de service à une catégorie de la population israélienne, les ultra-orthodoxes, tout en continuant d’imposer ailleurs le service militaire obligatoire et de longues périodes de réserve à la grande majorité des Israéliens.
« Il est inconcevable que le système militaire placé sous mon autorité, qui exige de ceux qui le servent un sacrifice sans précédent, se voie simultanément confier la tâche d’accorder des exemptions massives de toute poursuite », a écrit Zamir, dans des termes qui trahissaient sa profonde inquiétude. « Un tel processus créera un fossé profond avec ceux qui servent, qui portent le fardeau du combat depuis environ deux ans et demi, et il accentuera les inégalités. »
Ce qu’il n’a pas dit, c’est que l’ensemble du processus consistant à examiner au cas par cas l’éligibilité au service ou à l’exemption serait également vain, puisque les principales dispositions opérationnelles de la loi interdisent l’arrestation, l’enquête et les poursuites à l’encontre des membres de la communauté ultra-orthodoxe qui sont appelés à servir, mais refusent de le faire. Elles pourraient, par extension, imposer la libération des prisons militaires de tous les réfractaires actuellement détenus.
Totalement insensible à l’appel qui a été lancé par le chef d’état-major, nullement ébranlé par les échos de sa propre obstination dans les mois qui avaient précédé l’invasion du Hamas en octobre 2023, et manifestement indifférent à l’étrange coïncidence du calendrier juif qui nous voit entrer dans les neuf jours de deuil précédant Tisha BeAv, date de la destruction des deux Temples, Netanyahu a fait adopter de force cette loi à la Knesset mardi.
Dans l’atmosphère lugubre qui a entouré le vote, le Premier ministre est brièvement entré dans la salle plénière de la Knesset pendant les dernières minutes du débat. Il s’est assis entre Israel Katz et le ministre de la Justice Yariv Levin, principal artisan de cette refonte législative qui concentre inexorablement tous les pouvoirs et toute l’autorité en Israël entre les mains de la coalition au pouvoir. Sous les cris de « Honte ! » et « Va-t’en ! » lancés par l’opposition, Netanyahu s’est ensuite levé et il a quitté la salle quelques instants avant le vote, laissant les partis ultra-orthodoxes obtenir la loi qu’ils réclamaient, soutenus par les moutons du Likud et des partis d’extrême droite.
Netanyahu éprouvait-il réellement de la honte face à cette manœuvre politique ? A-t-il renoué son alliance avec les dirigeants politiques ultra-orthodoxes, mus uniquement par leurs propres intérêts et par le chantage, au prix de la destruction du principe fondamental d’égalité devant la loi et d’un affaiblissement de la capacité d’Israël à se défendre contre ses ennemis, malgré la terrible leçon d’octobre 2023 ?
Cela pourrait être le cas.
Il est toutefois plus probable qu’il parie encore sur sa capacité à remodeler la mémoire collective des électeurs d’ici au scrutin du 27 octobre. Il s’était également abstenu de participer au vote de lundi érigeant l’étude de la Torah au rang de valeur fondamentale d’Israël et du peuple juif, autre volet législatif exigé par les partis haredim afin de pérenniser la non-incorporation massive de leur communauté.
Dans le même esprit, il s’est scandaleusement opposé à la création de la commission d’enquête nationale indispensable pour faire en sorte qu’un massacre comme celui qui avait été perpétré par le groupe terroriste palestinien du Hamas ne puisse plus se reproduire. Il a préféré proposer une commission dont lui-même et ses partenaires de coalition choisiraient les membres et définiraient le mandat, en pariant, une fois encore, que les électeurs auront oublié, en octobre, qu’il était Premier ministre lorsque Yahya Sinwar avait envoyé des milliers de meurtriers dirigés par le Hamas franchir la frontière.
Et il se pourrait bien qu’un nombre suffisant d’électeurs restent convaincus que Netanyahu est sans égal lorsqu’il s’agit de diriger et de protéger ce pays extraordinaire et essentiel, et que tous ses détracteurs ne sont, selon sa propre rhétorique, que de dangereux gauchistes conspirant à la perte d’Israël.
Il est également possible que Netanyahu, prêt à ignorer les avertissements de son propre chef d’état-major de Tsahal et à sacrifier l’impératif existentiel d’une « armée du peuple » fondée sur un partage équitable du fardeau de la Défense, soit aussi prêt à bafouer l’État de droit lors des élections, en dissuadant, une fois de plus, les électeurs arabes de se rendre aux urnes ou en refusant d’accepter une défaite si tel devait être le verdict des urnes.
Après tout, cette semaine a montré, peut-être plus clairement que jamais, qu’il semble n’y avoir guère de limites à ce qu’il est prêt à faire pour conserver le pouvoir.
Mais qu’en est-il de l’Israël qu’il est désormais en passe de façonner ?
Une société où le judaïsme « ultra-orthodoxe » s’est largement dévoyé, au point de devenir une secte aveugle, globalement peu instruite, qui contribue peu à la société et qui dépend des subventions que ses dirigeants politiques extorquent à l’État.
Une société qui sombre vers une théocratie paradoxalement athée, où l’on invoque de façon grotesque la volonté divine pour justifier tout et son contraire, de la discrimination de genre dans le milieu universitaire aux attaques menées le jour du Shabbat contre des civils palestiniens. Une société sans médias indépendants, sans forces de l’ordre efficaces conformément aux lois qui ont été adoptées cette semaine, et sans justice indépendante capable de protéger les citoyens contre leurs dirigeants.
La Haute Cour suspendra probablement l’application d’une grande partie de ces lois avant, sans doute, d’en invalider plusieurs dispositions. Mais la coalition de Netanyahu affiche de plus en plus ouvertement son intention de passer outre ses décisions. Dans les mois qui viennent, elle entend intensifier encore son offensive législative de longue date visant à soumettre totalement le pouvoir judiciaire.
Que restera-t-il alors d’Israël ? De sa viabilité ? De sa capacité à retenir ses meilleurs talents, à prospérer et à assurer sa propre défense ?
« Monsieur le Premier ministre, vous aviez promis de ne faire adopter que des lois faisant consensus, soutenues à la fois par la coalition et par l’opposition », a lancé un journaliste à Netanyahu près de son bureau à la Knesset, quelques instants avant le vote décisif de mardi. « Or vous faites adopter une loi à laquelle le chef d’état-major de Tsahal lui-même s’oppose. Comment l’expliquez-vous ? »
Netanyahu a poursuivi son chemin. Selon plusieurs témoins, on l’aurait entendu rire.
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