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Noémie Halioua raconte l’échec du multiculturalisme à Sarcelles

L'essai, "Les uns contre les autres - Sarcelles, du vivre-ensemble au vivre-séparé", a valu à son auteure des menaces de la part du président de la communauté juive de la ville

La journaliste Noémie Halioua à Sarcelles. (Crédit : Éditions du Cerf)
La journaliste Noémie Halioua à Sarcelles. (Crédit : Éditions du Cerf)

Sarcelles, qui compterait environ 12 000 personnes juives sur une population totale de 60 000 habitants, est régulièrement présentée comme une ville du « vivre-ensemble ».

Dans son nouvel essai, Les uns contre les autres (Cerf), Noémie Halioua, journaliste pour la chaine i24News et diplômée de sociologie, s’attèle à déconstruire ce mythe. Elle explique comment la ville, surnommée la « petite Jérusalem », est plutôt celle du « vivre-séparé », devenant « la cité des divisions et des rivalités identitaires » après avoir été celle « des diversités et des communautés heureuses ».

Originaire de Sarcelles, où elle a vécu jusqu’à l’adolescence, elle met à profit son expérience personnelle pour raconter les transformations de cette ville du Val-d’Oise depuis trois décennies et dénonce le climat délétère qui y règne, sur fond de clientélisme électoral et de communautarisme.

La journaliste explique avoir voulu écrire ce livre par un « besoin viscéral de porter la voix de ceux qui sont invisibilisés, écrasés par les difficultés socio-économiques, qui subsistent en bas de l’échelle sociale et dont on ne parle que lorsqu’il y a des affrontements entre gangs. Écrire sur Sarcelles, l’une des villes les plus pauvres de France, c’est aussi raconter autrement la banlieue. Avec une forme de tendresse, je crois, loin du discours classique somme toute assez misérabiliste, criminogène, caricatural ».

« D’autre part, je voulais photographier une communauté juive emblématique d’après-guerre avant qu’elle ne soit engloutie et qu’il n’en reste peut-être plus rien », a-t-elle expliqué au Times of Israël. « Les archivistes conservent comme des trésors ces ouvrages qui racontent les ghettos en Pologne, parce que ces témoignages sont les ultimes preuves de l’histoire. Si un jour, cet épicentre du judaïsme séfarade s’efface, ce livre aura photographié quelque chose de précieux – c’est le seul livre jamais écrit sur la vie juive à Sarcelles, sur la question communautaire, qui intègre à la fois un récit de l’éducation juive et un travail d’archive et d’histoire. »

Par le biais de son histoire, d’anecdotes, de descriptions, son ouvrage, autant récit initiatique, enquête sociologique de terrain qu’essai politique sur la faillite du multiculturalisme, décrit ainsi « l’avènement d’un âge identitaire, du retour du religieux, du culturel, en bref du séparatisme ». L’auteure dit avoir voulu « raconter la faillite du modèle républicain, l’avènement d’une société communautarisée, archipélisée où la communauté juive est de facto en danger car ultra-minoritaire numériquement ».

Selon elle, le changement d’atmosphère survenu en une trentaine d’années dans la ville a été « progressif et multifactoriel ». « La ghettoïsation sociale et ethnique, le regroupement familial, la loi Dalo [reconnaissant un droit au logement décent et indépendant aux personnes qui ne peuvent accéder par leurs propres moyens à un tel logement ou s’y maintenir] ont eu leur rôle à jouer. Et puis le 11 septembre, l’instrumentalisation du conflit israélo-palestinien, la recrudescence d’attaques contre les chrétiens en Orient, la progression d’un islam revendicatif. Au fond, les points de bascule à Sarcelles sont les mêmes que ceux de la France, car Sarcelles et une métaphore de la France d’aujourd’hui sur toutes les questions de communautarisme et d’entrisme. »

Si le ton est pessimiste face à ce « grand malaise français », Noémie Halioua refuse de se dire fataliste. « Je crois au fond au sursaut et fais mien l’adage qui dit que tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir », explique-t-elle.

Il y a peu, le constat qu’elle dresse lui a valu de vives menaces et insultes de la part du président de la communauté juive de Sarcelles. Si elle rapporte avoir reçu le soutien de la direction du Consistoire, l’homme est toujours en poste. Elle a depuis déposé plainte au commissariat de Sarcelles et espère des poursuites judiciaires.

Selon Noémie Halioua, l’homme n’a pas supporté qu’elle dise au cours d’une interview sur son livre que la « communauté juive de Sarcelles s’est vidée ». « C’est pourtant une réalité factuelle, vérifiable, documentée », dit-elle.

Un incendie à Sarcelles, en France, à la suite d’un rassemblement pro-Palestine qui s’est transformé en émeute, le 20 juillet 2014. (Crédit : Cnaan Liphshiz / JTA)

« Il est évident que faire ce constat en dehors des cercles d’initiés est perçu comme une menace par les notables de la ville, car elle leur met face à leurs responsabilités voire à leurs échecs. Eux préfèrent peindre devant les caméras une vie paradisiaque pour protéger leurs petits intérêts, mais il n’y a qu’eux pour y croire. La plupart des Sarcellois sont d’accord avec moi, c’est d’ailleurs leur voix que je porte dans ce livre », ajoute-t-elle.

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