Nous pourrions ne jamais connaître le vainqueur du scrutin – même après le vote
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Analysis

Nous pourrions ne jamais connaître le vainqueur du scrutin – même après le vote

Imaginez qu'il y ait des élections et que personne ne gagne. Nombreux seraient ceux qui diraient qu'ils ont gagné - mais personne n'en serait sûr. Pas (forcément) imaginaire...

David Horovitz

David est le fondateur et le rédacteur en chef du Times of Israel. Il était auparavant rédacteur en chef du Jerusalem Post et du Jerusalem Report. Il est l’auteur de « Un peu trop près de Dieu : les frissons et la panique d’une vie en Israël » (2000) et « Nature morte avec les poseurs de bombes : Israël à l’ère du terrorisme » (2004).

Flashback à l'époque des Premier ministres en rotation : Le Premier ministre Yitzhak Shamir, à gauche, et le ministre des Affaires étrangères Shimon Peres au parc Sacher de Jérusalem pendant une fête de Mimouna, le 15 mars 1988 (Crédit : Nati Harnik / Bureau du Gouvernement)
Flashback à l'époque des Premier ministres en rotation : Le Premier ministre Yitzhak Shamir, à gauche, et le ministre des Affaires étrangères Shimon Peres au parc Sacher de Jérusalem pendant une fête de Mimouna, le 15 mars 1988 (Crédit : Nati Harnik / Bureau du Gouvernement)

Imaginez qu’il y ait des élections et que de nombreux partis se soient déclarés vainqueurs. Alors qu’en fait personne n’aurait réellement gagné. Ou que beaucoup aient revendiqué la victoire, mais qu’en réalité, personne ne l’ait véritablement emporté.

Troublé ? Vous pouvez l’être. Bienvenue dans la réalité électorale israélienne d’aujourd’hui – spectaculairement imprévisible – et ce trois semaines avant que nous nous rendions tous aux urnes.

Voilà mon avis – j’ai vraiment eu du mal à le définir – sur la situation telle qu’elle se présente maintenant – à l’instant même où j’écris cette analyse, en cette fin de matinée du 7 mars. Je ne présume absolument pas du fait que les choses pourront bien sembler différentes d’ici quelques heures ou au moment où vous lirez cet article.

Et ne me reprochez pas non plus tout ce qui pourra vous paraître compliqué ici. J’aurais tout de même tenté de vous présenter les choses en trois mini-paragraphes néanmoins complexes. Ce n’est pas mon système mais bien celui dans lequel, vous et moi, vivons.

1. Il est impossible de faire confiance aux urnes.

Je réalise qu’en écrivant le sous-titre que je viens de vous soumettre, je suis finalement en train de vous dire que vous pouvez d’ores et déjà interrompre votre lecture. Vous êtes encore ici ? Alors laissez-moi préciser ma pensée. Je ne mets pas en doute les compétences, l’honnêteté et les ambitions des instituts de sondage israéliens. Je dis seulement qu’avec 47 partis qui se sont inscrits en vue des élections du mois d’avril, prédire leurs résultats est une mission masochiste – si ce n’est une course folle.

Sur les 47, environ une douzaine de partis sont entrés dans le jeu – ce sont ceux qui franchiraient de justesse ou pleinement le seuil nécessaire pour s’assurer une représentation (je détaillerai cela dans une seconde). Aah, mais quelle douzaine, me dites-vous ? (Spoiler : le parti des Pirates, qui veut voir « internet » prendre le poste de Premier ministre, ne figure pas parmi eux. Quelle honte. Ses candidats s’étaient même habillés en pirates lorsqu’ils sont venus s’inscrire à la Knesset, il y a quinze jours).

Les leaders de Kakhol Lavan Benny Gantz, (à gauche) et Yair Lapid, (à droite), lors de la cérémonie de lancement de leur nouvelle alliance à Tel Aviv, le 21 février 2019 (Crédit : Noam Revkin Fenton/Flash90)

Nos vaillants instituts de sondage estiment que l’alliance Kakhol lavan de Benny Gantz et de Yair Lapid mène la danse avec environ 35 sièges au sein du parlement de 120 membres, suivie par le Likud de Netanyahu, avec environ 30 sièges.

Après cela, il n’y a plus de consensus – mais le parti Travailliste, l’alliance arabe Hadash-Taal, YaHadout HaTorah, l’Union des partis de droite et HaYamin HaHadash de Naftali Bennett et d’Ayelet Shaked devraient pour leur part franchir ce seuil avec assurance – c’est-à-dire remporter plus de 3,25 % des votes éligibles dans toute la nation (ce qui correspond, pensons-nous, à environ 135 000 voix).

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu lors du lancement de la campagne électorale de son parti le Likud à Ramat Gan, le 4 mars 2019. (Aharon Krohn/Flash90)

Légèrement au-dessus ou en-deça du seuil électoral dans certaines enquêtes d’opinion, il y a le parti Shas (séfarade et ultra-orthodoxe), le Meretz (à gauche), Koulanou (au centre-droit), Raam-Balad (l’alliance arabe qui a été interdite par la commission centrale électorale mais qui sera probablement autorisée à se présenter par la cour suprême), Yisrael Beytenu (à droite, avec à sa tête Avidgor Liberman); Gesher (le parti très centriste d’Orly Levy-Abekasis) et, depuis cette semaine, Zehut (avec à sa tête l’ex-député aspirant du Likud Moshe Feiglin).

Ces sept partis – Sept ! – pourraient obtenir zéro représentation s’ils ne franchissent pas le seuil électoral avec des votes qui se trouveraient définitivement gaspillés. Ou ils pourraient obtenir quatre ou cinq sièges en franchissant le seuil électoral.

Dans la mesure où nos redoutables sondeurs travaillent avec des échantillonnages de la population relativement modestes, que ces enquêtes ne sont généralement pas conduites en face à face, que tous les électeurs ne disent pas toujours la vérité, que tous les instituts de sondage n’interrogent pas toujours la population arabe dans la langue, et où – en particulier – de nombreux Israéliens n’ont tout simplement pas décidé pour qui ils allaient voter, il n’y a absolument aucun moyen, à ce stade, de prédire de manière crédible quelle sera la composition de la future Knesset.

Notre correspondant politique, Raoul Wootliff, écrit : « On pourrait vouloir ajouter en premier lieu que le processus entier de prédiction de la distribution des sièges est hautement douteux dans la mesure où les performances des petits partis peuvent avoir un effet démesuré sur les comptes finaux. Et que la distribution des sièges dans les sondages est finalement bien moins parlante que ne l’est le pourcentage des votes obtenus par chaque parti – que la majorité des instituts de sondage ne révèlent pas parce qu’ils révèlent justement un certain coefficient correcteur. La propre enquête conduite la semaine dernière par le Times of Israel est un très bon exemple. Dans le scénario qui était de mise avant l’annonce de l’inculpation de Netanyahu, le Likud obtenait 19 % et Kakhol lavan 23 %. Dans le scénario post-annonce d’inculpation, le Likud tombe à 15 % et Kakhol lavan s’envole à 26 %. Mais le nombre de sièges diffère énormément – passant de 29 à 25 pour le Likud et de 36 à 44 pour Kakhol lavan – parce que trois partis s’effondrent au-dessous du seuil électoral et modifient ainsi la distribution pour toutes les autres formations ». Tout est plus clair pour vous, maintenant ? (Je sais que vous allez joindre votre voix à la mienne pour dire : ‘Merci, Raoul !’)

Par voie de conséquence, il n’y a absolument aucun moyen à ce stade de prédire de manière crédible la composition des deux blocs en opposition à la Knesset.

La sagesse conventionnelle laisse penser que la problématique du nombre précis de sièges que peuvent rafler tel parti de droite, ou tel parti de centre-gauche, peut être laissée de côté et que la vraie question est le nombre détenu par chaque bloc. Est-ce que c’est Netanyahu qui sera en mesure de mobiliser 61 sièges à partir de partis variés, ce qui offrirait la majorité à une coalition dirigée par le Likud, ou est-ce que ce sera Gantz qui pourra obtenir ce chiffre magique de 61 ? Au moment où je suis en train d’écrire, le consensus, dans les sondages, est qu’un bloc mené par le Likud serait au niveau des 59-61 sièges – mais ce consensus n’est pas crédible en partie en raison de toutes ces formations qui oscillent, cahin-caha, autour du seuil électoral. Si Shas, Koulanou, Yisrael Beytenu et Zehut parviennent à le dépasser mais que ce n’est pas le cas des autres, par exemple, les choses pourraient être plus roses pour Netanyahu que dans un grand nombre d’autres scénarios. Mais la question des blocs est plus complexe qu’il n’y paraît à première vue (comme je vais tenter de l’expliquer dans une seconde).

L’essentiel à rappeler en ce début d’après-midi du 7 mars est qu’à la question : Qui remportera probablement les élections israéliennes ? La seule réponse responsable est la suivante : Il est impossible de le dire.

2. Mais Kakhol Laval est clairement en train de l’emporter

Et je réalise que ce sous-titre est la négation même de la phrase qui le précède. Mais écoutez-moi bien. C’est moins compliqué que la section ci-dessus, je vous le promets.

Tous les sondages qui ont paru depuis que Gantz et Lapid ont fait savoir que ce dernier mettait son ego de côté, acceptant de servir de numéro 2 au Premier ministre Gantz pour les deux premières années et demi de leur mandat commun après une victoire issue de la fusion de leurs deux partis, Hossen LeYisrael et Yesh Atid – s’ils remportent le scrutin – révèlent qu’ils battraient le Likud et souvent, ces derniers jours, avec une différence d’environ cinq sièges.

J’ai interviewé Lapid lors d’un événement anglophone à Tel Aviv mercredi soir et il a souligné avec emphase qu’un résultat tel que celui-là le jour des élections impliquerait la victoire de Kakhol lavan – et que Gantz serait Premier ministre.

Comment cela ? Parce que, selon Lapid, c’est le parti le plus important qui remporte les élections. Point barre. Et que tout discours sur le « bloc » ne revient qu’à agiter un chiffon rouge.

Quand j’ai rappelé à Lapid qu’en fait, en 2009, la formation Kadima de Tzipi Livni avait remporté 28 sièges face au Likud, avec 27, mais qu’à ce que je sache, Tzipi Livni n’aura jamais été Première ministre au sein de l’Etat juif, il m’a rétorqué qu’elle était l’exception qui confirmait la règle. Livni n’avait qu’un fauteuil de plus que Netanyahu et, c’est vrai, elle s’était trouvée dans l’incapacité de construire une coalition. Mais l’avancée substantielle de Kakhol lavan dans les sondages actuels face au Likud, a-t-il affirmé, garantira sa victoire.

La ministre des Affaires étrangères de l’époque, Tzipi Livni, arrive pour une conférence de presse conjointe avec le président Shimon Peres à sa résidence de Jérusalem, le 22 septembre 2008 (Crédit : Olivier Fitoussi /FLASH90)

En d’autres mots, ai-je dit, les partis qui, pendant la campagne, insistent sur le fait qu’ils n’établiront pas de partenariat avec Kakhol lavan deviendront finalement ses partenaires si l’alliance devait fermement l’emporter sur le Likud ? Ce à quoi Lapid a longuement répondu, refusant de donner les noms des partis concernés. Mais sa réponse a été sans ambiguïté : Oui.

3. Sauf que je ne sais pas…

Mais voilà. Je ne pense pas qu’il soit impossible pour les politiciens de changer d’avis. Je ne pense pas qu’il soit impossible pour les politiciens de dire une chose avant un scrutin, lorsqu’ils tentent de rassembler leurs électeurs, et le contraire le lendemain – quand les électeurs se sont exprimés. Jusque-là, ce n’est qu’une question (saine) de cynisme.

La ministre de la Justice Justicer Ayelet Shaked, à gauche, et le ministre de l’Education Nafatli Bennett annoncent la création de HaYamin HeHadash lors d’une conférence de presse à Tel Aviv, le 29 décembre 2018 (Crédit : Jack Guez/AFP)

Je ne suis même pas en train de dire que Lapid a tort à 100 %. Si Kakhol lavan remporte bien plus de sièges que le Likud et que d’autres formations plus modestes se positionnent arithmétiquement en faveur de Kakhol lavan, alors ce qui paraît très impossible pourrait devenir possible. Koulanou serait-il enclin à une alliance avec Kakhol lavan ? Eh bien, peut-être. Et Yisrael Beytenu ? Qui sait ? (Si ces partis franchissent, bien sûr, le seuil électoral). Bennett, ça semble improbable – mais il a été partenaire de Lapid dans le passé. Les partis
ultra-orthodoxes ? Ils ont répété jeudi que pour eux, c’était Netanyahu – mais l’histoire suggère que Shas, si ce n’est pas aussi le cas du deuxième, pourrait faire volte-face.

Et si le Likud coule vraiment – il n’y a absolument aucun signe qui l’indique – il pourrait se retourner contre son leader et on pourrait alors parler d’une coalition d’unité Kakhol lavan.

Mais, me semble-t-il, quand tous les votes se seront trouvés dans les urnes et que tous les sièges seront distribués, il est plausible que nous nous retrouvions dans une situation où le Likud et ses alliés naturels ne soient pas en mesure de former une coalition de 61 sièges – et que ce ne soit pas le cas non plus de Kakhol lavan. Une situation, en fait, dans laquelle les formations du centre, de gauche et arabes auraient suffisamment de sièges pour priver de majorité Netanyahu mais dans laquelle Kakhol lavan, qui a indiqué qu’il n’intégrerait pas les partis arabes au sein d’une coalition, se retrouverait dans l’incapacité de s’assurer une majorité. Kakhol lavan aurait remporté le scrutin – c’est certain – sauf qu’il n’aurait pas nécessairement gagné les élections (cette phrase n’est pas une coquille).

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu et le président Reuven Rivlin avec les chefs de tous les partis politiques israéliens pour la séance d’inauguration de la 20e Knesset, le 31 mars 2015. (Crédit : Miriam Alster/Flash90)

Autre aspect joyeux de notre glorieux système électoral – la pire forme pour choisir un gouvernement à l’exception de toutes celles dont nous avons discuté/que nous avons essayé – les patrons des partis vont voir le président quand les votes sont là et lui disent qui, selon eux, devrait être désigné pour former un gouvernement. Qui seront ceux qui recommanderont qui (compliqué mais ce n’est pas une coquille) si les élections produisent le scénario que je viens d’établir dans le paragraphe ci-dessus ? Qui Rivlin choisira-t-il ? Et est-ce que cette personnalité désignée sera en capacité de former une coalition viable ?

Je pense que je l’ai déjà dit et je le répète : Il est impossible de le dire.

Et nous nous sommes déjà égarés dans cette voie dans le passé. En 1984, alors que tous les autres avaient échoué, Shimon Peres (Alignement travailliste) et Yitzhak Shamir (Likud) avaient accepté avec réticence d’effectuer une « rotation » au poste de Premier ministre, avec Peres qui avait pris les deux premières années et Shamir les deux suivantes. Imaginez seulement que nous assistions à une telle rotation dans laquelle l’un des partis effectuerait la même présidence tournante à sa tête. Un spectacle quelque peu vertigineux. Et il est heureux que le travail d’un Premier ministre soit si simple, et si direct…

Et enfin…

Et donc s’impose une conclusion irritante en cet après-midi du 7 mars qui est en train de se dérouler : Non seulement les résultats de ces élections ne sont connus de personne – au moment de l’écriture de cette analyse, soit un mois avant le jour des élections – mais il se pourrait bien que cela reste le cas après que les Israéliens se soient rendus aux urnes.

Ou pas.

Désolé.

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