Lapid : si Netanyahu est réélu, il cherchera à se placer au-dessus de la loi
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Interview'Rien n'est acquis'

Lapid : si Netanyahu est réélu, il cherchera à se placer au-dessus de la loi

Les élections sont un référendum sur la corruption, selon le co-leader de Kakhol lavan ; Netanyahu attaque les institutions et n'est plus "la personne que je connaissais"

Simona Weinglass est journaliste d'investigation au Times of Israël

Le président de Yesh Atid, Yair Lapid, s'exprime durant un événement organisé par le mouvement pour la qualité du gouvernement à Modiin, le 4 février 2019. (Crédit : Hadas Parush/Flash90)
Le président de Yesh Atid, Yair Lapid, s'exprime durant un événement organisé par le mouvement pour la qualité du gouvernement à Modiin, le 4 février 2019. (Crédit : Hadas Parush/Flash90)

Yair Lapid, du parti centriste Kakhol lavan, a déclaré mercredi qu’Israël était « en pleine crise nationale », sa démocratie étant sapée par le Premier ministre Benjamin Netanyahu. Les prochaines élections à la Knesset seraient un référendum sur la corruption.

« C’est une crise, je vous le dis, où la corruption pénètre nos vies. Là où le gouvernement, au lieu de protéger la démocratie, s’en prend à la démocratie », a-t-il averti.

« S’il n’y a pas de presse libre, s’il n’y a pas de Cour suprême forte, le citoyen ordinaire n’aura nulle part où aller. S’il vous arrive quelque chose d’injuste, vous n’aurez personne à qui vous adresser », a-t-il ajouté. « La police, les tribunaux, les médias libres – voilà ce que nous représentons. Nous ne pouvons pas avoir un Premier ministre qui s’attaque à cela parce qu’il a des problèmes ».

M. Lapid s’exprimait lors d’un événement organisé par le Times of Israel en collaboration avec le Salon international de Tel Aviv, qui se tenait dans une salle comble. Interviewé par le rédacteur en chef et fondateur du Times of Israel, David Horovitz, lors de la dernière rencontre en tête-à-tête en anglais avant les élections du 9 avril, M. Lapid a déclaré qu’il connaissait Netanyahu depuis plus de 20 ans, mais que depuis quelques années, le Premier ministre israélien avait changé.

« Je le connais bien. Je connais sa famille… Je n’ai jamais vu ça. Ce n’est pas la personne que je [connaissais] », a-t-il dit aux quelque 500 personnes de la ZOA House à Tel Aviv.

Yair Lapid (à droite) interviewé par David Horovitz, rédacteur en chef du « Times of Israel », lors d’un événement organisé conjointement avec le Salon international de Tel Aviv, le 6 mars 2019. (Salon international de Tel Aviv)

M. Lapid a déclaré que M. Netanyahu a commencé à attaquer la légitimité de la police, du procureur général et d’autres institutions démocratiques pour tenter de se dégager des allégations de corruption auxquelles il fait face.

« Quelque chose s’est passé [pour lui] ces deux dernières années. Il y a une dégradation totale de son respect pour ce qui nous unit, parce qu’il a des problèmes personnels ».

« C’est particulièrement dangereux quand on est Premier ministre et qu’on est convaincu que la seule façon d’éviter la prison est de rester Premier ministre », a déclaré M. Lapid. « Alors c’est une carte blanche pour faire n’importe quoi, pour dire n’importe quoi et pour toucher le fond ».

La boue déversée par Netanyahu va « s’aggraver » dans les jours de campagne à venir, a-t-il prédit.

M. Lapid s’est dit convaincu qu’en cas de réélection, le Premier ministre ferait tout son possible pour adopter « le plus rapidement possible » une série de trois lois qui lui accorderaient l’immunité contre toute poursuite judiciaire – « il n’y a aucun doute dans mon esprit » à cet égard.

La première serait « le projet de loi d’immunité, présenté aujourd’hui par Bezalel Smotrich, qui dit que vous n’êtes pas autorisé à poursuivre en justice un Premier ministre en exercice », a déclaré Lapid. « Il adoptera le projet de « loi française » élargie, qui dit que la police ne peut même pas enquêter sur un Premier ministre. Enfin, il adoptera un projet de loi qui limitera considérablement la capacité de la Cour suprême d’annuler des projets de loi » – de sorte que la Cour ne puisse annuler ces deux premières lois. « C’est ‘la fin du monde tel que nous le connaissons’, comme le dit la chanson », a averti Lapid.

Pour M. Lapid, si une telle législation était adoptée, elle placerait le Premier ministre au-dessus de la loi. « Ce serait une transformation complète du caractère de la démocratie israélienne. L’idée que tous les gens sont égaux sera remplacée par, eh bien, quelqu’un n’est pas égal à vous, et il est autorisé à faire des choses et il ne paiera jamais pour ce qu’il fait… C’est le bourbier dans lequel nous nous enfonçons en ce moment-même ».

Lorsqu’on lui a demandé s’il pensait que la démocratie israélienne serait détruite, M. Lapid a répondu que non, la démocratie est prise pour cible, mais que « la démocratie israélienne est forte ». Il a toutefois ajouté que son père, le regretté journaliste et survivant de la Shoah Tommy Lapid, lui avait appris à ne rien prendre pour acquis.

« On ne peut pas faire de comparaisons entre la Shoah et quoi que ce soit d’autre… mais mon père, qui a survécu au ghetto, me disait souvent que ‘vous, les Israéliens de naissance, n’avez aucune idée de la fragilité de votre mode de vie. Vous pensez vivre dans cette maison ou cet appartement… et l’électricité fonctionne et votre voiture roule. Et vous pensez que c’est comme ça que ça a toujours été et sera toujours. Ce n’est pas le cas. Un jour, quelqu’un pourrait frapper à la porte…' »

« La démocratie est une idée fragile », a ajouté M. Lapid. « Après la Seconde Guerre mondiale, deux générations ont subi un post-traumatisme et ont créé des institutions comme l’ONU pour éviter une autre catastrophe ».

Mais la troisième génération, a-t-il dit, n’est pas consciente des dangers ou de la possibilité que son mode de vie puisse changer.

« Les institutions démocratiques ne nous protègent pas seulement, nous devons les protéger », a-t-il dit.

Lapid a expliqué qu’il y a eu deux événements qui l’ont décidé à mettre de côté son ego et à joindre ses forces avec son colistier Benny Gantz pour renverser Netanyahu. Le premier était que le Premier ministre avait négocié un accord qui permettrait à la Knesset d’accueillir le parti d’extrême droite Otzma Yehudit, qu’il a qualifié « d’admirateurs de Baruch Goldstein, » lequel massacra 29 Palestiniens priant au Tombeau des Patriarches à Hébron en 1994.

A gauche, Bezalel Smotrich après avoir été élu président de l’Union nationale, à l’hôtel Crown Plaza à Jérusalem, le 14 janvier 2019. (Yonatan Sindel/Flash90). A droite, le Premier ministre Benjamin Netanyahu rend visite à un entraînement du Corps blindé sur la base de Shizafon, dans le sud d’Israël, le 23 janvier 2019. (Flash90)

Le deuxième a été que Netanyahu a promis à Smotrich qu’il serait le prochain ministre de l’Education. « Ce n’est pas de l’extrême droite, c’est du racisme pur et simple », a poursuivi M. Lapid au sujet des positions de Smotrich sur les Arabes. « C’est le type qui a dit : ‘Je ne veux pas que ma femme accouche [dans une maternité] à côté d’une femme arabe' ».

En fusionnant avec Gantz pour renforcer les perspectives de vaincre Netanyahu, a-t-il dit, il s’est rendu compte que « j’ai la capacité et le pouvoir d’empêcher que quelque chose de très mauvais n’arrive à mon pays bien-aimé, et donc je dois le faire ».

Trop peu de femmes et le coût de la vie

Lapid a dit qu’il était « inacceptable » qu’il y ait si peu de femmes dans les premiers rangs de la liste de la Knesset du parti Kakhol lavan, attribuant cette « erreur » à la fusion précipitée de son parti Yesh Atid et de Hossen LeYisrael de Benny Gantz.

« Nous ne voulions pas créer le parti des hommes… Nous savons de quoi il a l’air et nous sommes déterminés à y remédier ».

Il a prétendu que le parti compenserait en nommant des femmes à des postes de direction au sein du gouvernement s’il gagnait. « Nous avons six femmes dans les 20 premiers », a-t-il également souligné, contre trois dans le top 20 du Likud.

Interrogé par un membre de l’auditoire sur la façon dont il réduirait le coût de la vie en Israël, il a expliqué : « il faut constamment équilibrer la nécessité de baisser les prix autant que possible – par des importations bon marché – mais en même temps, éviter la fermeture des usines israéliennes et que des gens soient licenciés ».

Il a également accusé le gouvernement actuel de dépenser de grandes sommes d’argent dans des systèmes de favoritisme corrompus et dans des luxes inutiles, comme l’avion du Premier ministre.

« Ce gouvernement a dépensé 10 milliards de shekels pour des accords politiques. Ils gaspillent de l’argent pour de la politique. Ils privent les ministères de la Santé et du Bien-être social de leur argent et le donnent à des politiciens comme [le député Likud] Miki Zohar et Smotrich, qui le dépensent à mauvais escient ».

À la remarque d’un membre de l’auditoire au sujet de la bonne santé de l’économie israélienne, M. Lapid a répondu : « Si l’économie est si bonne, comment se fait-il que vous ne le ressentiez pas ? Comment se fait-il que le coût de la vie soit si élevé ?… Nous vivons actuellement les dernières heures de la start-up nation. Nous devons créer la prochaine génération d’ingénieurs… Nous n’avons pas construit un nouvel hôpital depuis des années… Je veux que les Israéliens puissent aller au supermarché et remplir leur [chariot] sans dépenser tout leur salaire ».

M. Lapid a également déclaré qu’il s’efforcerait d’améliorer les relations avec le parti démocrate aux États-Unis, dont certains membres sont devenus de plus en plus désabusés envers Israël ces derniers temps. Il a souligné qu’il doit y avoir une pleine égalité pour tous les courants du judaïsme en Israël, en précisant, sous de chaleureux applaudissements, les mêmes droits pour les Juifs réformés et massorti.

Il a également juré de trouver un moyen sûr de se séparer des Palestiniens tout en permettant à Israël de poursuivre les terroristes en territoire palestinien, de garder le contrôle de la vallée du Jourdain, de ne pas accorder de « droit au retour » aux réfugiés palestiniens et de ne pas diviser Jérusalem.

« Nous avons besoin d’une conférence régionale » avec les Etats arabes modérés, a-t-il dit, « pour « entamer la très longue, hésitante et prudente route vers la séparation avec les Palestiniens dans une solution à deux Etats ».

« Ce sera un accord très difficile… et votre génération aura quelque chose de plus à faire », a-t-il dit à la foule composée principalement de jeunes adultes. « Mais nous devons commencer ».

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