On regarde, mais pas touche ! La Collection Schneerson de Moscou est en ligne
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'Les hassidiques du Habad pensent que les livres ont des pouvoirs presque magiques'

On regarde, mais pas touche ! La Collection Schneerson de Moscou est en ligne

Le gouvernement russe détient toujours les livres anciens saisis à la dynastie Habad, mais l’ouvre au monde entier sur internet

Svetlana Khvostova, employée de la Bibliothèque nationale de Russie en charge de la Collection Schneerson. (Crédit : autorisation)
Svetlana Khvostova, employée de la Bibliothèque nationale de Russie en charge de la Collection Schneerson. (Crédit : autorisation)

MOSCOU – En 1922, quelques années avant de fuir l’Union soviétique, le sixième Rebbe Yosef Yitzchak Schneerson du mouvement Habad-Loubavitch avait demandé au gouvernement russe de rendre les 35 caisses de livres qu’il avait saisies des années auparavant.

Les livres avaient été transmis à son père, le rabbin Shalom Dov Ber Schneerson, par son grand-père, et avait appartenu collectivement à des générations de hassidim Loubavitch, depuis le rabbin Shneur Zalman de Liady, qui avait commencé la collection au 18e siècle.

Il y avait une Haggadah illustrée, publiée en 1712 à Amsterdam, dont les pages sont tâchées du vin renversé pendant des centaines de seder de Pessah. Il y avait un livre imprimé en 1552 à Venise, peu après l’invention de l’imprimerie, avec des inscriptions manuscrites dans un hébreu cursif rappelant l’arabe. Il y avait une Torah de 1631, avec des commentaires en latin d’intellectuels chrétiens qui étudiaient le livre saint du judaïsme.

Le gouvernement soviétique n’a pas rendu les livres, et pendant près d’un siècle, ils sont restés sur les étagères de la bibliothèque publique Lénine de Moscou. Mais ce mois-ci, la Bibliothèque nationale russe finira de scanner et de mettre en ligne les plus de 4 500 livres de la collection Schneerson, les rendant accessibles dans le monde entier.

« Il nous reste 10 à 20 livres à scanner. Ils seront sur le site dans un mois », a dit Svetlana Khvostova, employée de la Bibliothèque nationale russe chargée de la collection Schneerson au Musée juif et centre de la tolérance de Moscou.

Une ancienne Haggadah tâchée de vin de la Collection Schneerson. (Crédit : autorisation)
Une ancienne Haggadah tâchée de vin de la Collection Schneerson. (Crédit : autorisation)

Un conflit international

Ces livres contestés sont revendiqués par les Etats-Unis et par la Russie, chaque partie demandant que l’autre paie des centaines de milliers de dollars d’amende pour ne pas les avoir rendus.

Le conflit remonte à la Première Guerre mondiale, quand le rabbin Sholom Dovber Schneerson (le cinquième rabbin Habad) et son fils Yosef Schneerson ont fui le village de Lyubavichi en raison de l’avancée des troupes allemandes, et placé les livres dans un entrepôt de Moscou.

La lettre du sixième rebbe de Loubavitch, Yosef Yitzchak Schneerson, demandant le retour des livres saisis à sa famille au gouvernement russe, conservée avec la Collection Schneerson. (Crédit : autorisation)
La lettre du sixième rebbe de Loubavitch, Yosef Yitzchak Schneerson, demandant le retour des livres saisis à sa famille au gouvernement russe, conservée avec la Collection Schneerson. (Crédit : autorisation)

Dans la lettre de 1922 exposée au musée juif de Moscou, Yosef Schneerson explique qu’il a placé les livres dans un entrepôt parce qu’il n’avait nulle part ailleurs où les garder. Mais quand, quelques années après, il a voulu reprendre les livres, le gouvernement a refusé, et ils ont été placés dans une bibliothèque publique de Moscou.

Après la chute de l’Union soviétique, le Habad a porté plainte contre le gouvernement russe devant un tribunal américain pour obtenir le retour des livres, et en 2013, un juge américain a estimé que la Russie devait payer une amende de 50 000 dollars par jour de retard sur la restitution des livres. Le gouvernement russe a à son tour ouvert sa propre affaire concernant sept livres de la collection Schneerson prêtés à la Bibliothèque du Congrès à Washington, D.C, dans les années 1990, mais qui n’ont jamais été rendus, a indiqué Khvostova. La Bibliothèque du Congrès a donné les livres au Habad.

Et pourtant, le gouvernement russe a pris une mesure vers la résolution du conflit quand il a invité un bibliothécaire du Habad à Moscou pour choisir les livres qui appartenaient à la famille Schneerson. Il a sélectionné 4 651 libres, qui ont été déplacés de la Bibliothèque nationale russe vers la Collection Schneerson au récent Musée juif et centre de la tolérance de Moscou. Les documents judicaires américains mentionnent 12 000 livres, mais Khvostova ne sait pas d’où vient ce chiffre.

Des manuscrits, des lettres et des photos toujours inaccessibles

Cependant, les manuscrits, les lettres, les documents et les photographies familiales des Schneerson n’ont pas été remis au musée juif.

Yosef Yitzhak Schneerson aurait laissé ces lettres et ces documents derrière lui en Pologne, quand il a fui vers les Etats-Unis pendant la Deuxième Guerre mondiale, et ils ont fini dans les mains des nazis. Quand l’Union soviétique a gagné la guerre, l’Armée rouge les a emmenés à Moscou. Les lettres sont actuellement conservées aux Archives historiques militaires de l’Etat russe à Moscou, et ont été scannées, mais ne sont pas encore accessibles en ligne, a précisé Khvostova.

Svetlana Khvostova, employée de la Bibliothèque nationale de Russie en charge de la Collection Schneerson. (Crédit : autorisation)
Svetlana Khvostova, employée de la Bibliothèque nationale de Russie en charge de la Collection Schneerson. (Crédit : autorisation)

Les manuscrits des rebbes Habad-Loubavitch sont toujours à la Bibliothèque nationale russe, parce que la communauté juive ne les a pas cités spécifiquement, a dit Khvostova.

« La communauté hassidique a écrit une lettre à Poutine et elle a demandé ‘les livres de la collection Schneerson’, donc les manuscrits sont restés à la Bibliothèque nationale russe », a-t-elle dit.

Les visiteurs peuvent voir les manuscrits à la Bibliothèque nationale, mais une demande écrite doit être faite à l’avance et peu de personnes prennent le temps de le faire, a dit Khvostova.

Jusqu’à présent, seuls les livres publiés de la Collection Schneerson ont été mis en ligne, mais ils sont déjà utilisés par des chercheurs en dehors de la Russie. Par exemple, un projet de l’université Columbia de New York étudie le mouvement des premiers livres juifs en se basant sur les inscriptions qu’ils portent, a expliqué Khvostova.

« Nous trouvons toujours quelque chose de nouveau en marge de ces livres, a dit Khvostova. Nous voyons des dessins d’enfants, des griffonnages, et même des gens qui s’entraînent à écrire. »

Les livres sont gardées dans des boîtes d’archives spéciales, où les micro-organismes ne peuvent pas survivre, dans une pièce dont la température est contrôlée et avec un système d’extinction des incendies à gaz, qui garantit que les précieux volumes ne soient pas abîmés, même en cas de feu.

Peu de Russes viennent voir les livres. Ces œuvres religieuses sont en hébreu et n’ont que peu d’intérêts, même pour les Juifs russes, dont la plupart ne savent pas lire cette langue. En fait, même les employés de la bibliothèque du musée juif ne peuvent pas les lire.

Une page d'un livre ancien de la Collection Schneerson, marquée de notes et de griffonnages. (Crédit : autorisation)
Une page d’un livre ancien de la Collection Schneerson, marquée de notes et de griffonnages. (Crédit : autorisation)

Seuls trois des cinq employés connaissent l’hébreu, étudié à l’université publique de Moscou.

Mais ce qui intéresse le plus ceux qui viennent ici de l’étranger est l’étiquette qui porte les noms de Yosef Yitzchak Schneerson, de son père et de son grand-père. Les hassidiques du Habad pensent que les livres ont des pouvoirs presque magiques, a dit Khvostova.

« Une fois, une famille est venue d’Amérique avec cinq enfants, ils sont venus directement de l’aéroport pour voir les livres de Schneerson. Ils ne sont même pas allés à l’hôtel, a-t-elle dit. Les personnes hassidiques qui viennent ici ne sont pas intéressées quand nous leur disons que les livres sont scannés. Elles veulent tenir le livre entre leurs mains. »

La Collection Schneerson peut être vue sur le site de la Bibliothèque nationale de Russie, en cliquant sur ‘Online Catalogue’ puis ‘Databases’. Les recherches au sein de la collection peuvent se faire en hébreu ou en russe.

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