Pédophilie : Les activistes dénoncent l’échec dans la gestion des dossiers
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Pédophilie : Les activistes dénoncent l’échec dans la gestion des dossiers

La culture politique, des lois rigoureuses sur la diffamation, des condamnations inappropriées et les tabous rendent difficiles la poursuite des suspects, selon les critiques

L'ancienne directrice d'école en Australie Malka Leifer, recherchée dans son pays pour agressions sexuelles contre des enfants, à la cour de district de Jérusalem, le 14 février 2018 (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)
L'ancienne directrice d'école en Australie Malka Leifer, recherchée dans son pays pour agressions sexuelles contre des enfants, à la cour de district de Jérusalem, le 14 février 2018 (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

JTA — Au mois d’avril, la police israélienne a annoncé l’arrestation d’un jeune de 22 ans, à Beit Shemesh, accusé de plusieurs agressions sexuelles contre des enfants.

Loin de se réjouir de l’arrestation d’un pédophile, les défenseurs des droits des victimes locales ont blâmé les autorités.

Shana Aaronson, responsable de la branche israélienne de l’organisation Jewish Community Watch, dont le siège est à New York, s’est tournée vers les réseaux sociaux, décrivant dans un post publié sur Facebook comment les autorités et la communauté de Beit Shemesh avaient détourné le regard face au comportement perturbant du prédateur incriminé, qui avait déjà purgé une peine de prison pour violences sexuelles dans le passé.

« Peu de temps après sa libération » – il y a trois ans, après sa première incarcération – « j’ai commencé à recevoir les appels téléphoniques », a-t-elle écrit sur Facebook.

« De nombreux membres de la communauté appelant pour dire qu’il traînait avec les enfants, beaucoup, ces gens étaient très inquiets. Je les ai alors encouragés à mettre en garde les parents. Mais vous savez, c’est étonnant », a-t-elle continué.

« Personne ne veut jamais être le rabat-joie qui assume d’être vis-à-vis de son voisin le lashon hara [la parole interdite] : Ce qu’il fallait dire, que ce jeune homme aimable qui avait pris son enfant sous son aile était un pédophile », a-t-elle poursuivi dans sa publication.

« Puis il y a eu une nouvelle série d’appels téléphoniques. Il est devenu bénévole auprès des organisations locales et il utilise son statut pour se rapprocher encore des enfants », a-t-elle encore raconté.

Selon le récit d’Aaronson, le jeune homme serait même entré en contact avec elle pour faire du bénévolat au sein de Jewish Community Watch, lui demandant « d’encadrer des enfants abusés sexuellement ».

Une manifestation le 13 mars 2019 devant le tribunal de Jérusalem lors de l’audience d’extradition de Malka Leifer, une ancienne directrice d’école pour filles recherché pour abus sexuels en Australie.
(Yonatan Sindel/Flash90)

La police, explique-t-elle à JTA, savait qu’il était dangereux mais elle n’a pas agi parce que personne n’avait eu la volonté de venir la voir. Israël, contrairement aux Etats-Unis, n’a pas mis en place un registre des délinquants sexuels.

En résultat, a écrit ensuite Aaronson, « il a semblé » pendant deux ans « qu’une communauté toute entière n’a rien fait tandis qu’un pédophile convoitait et prenait stratégiquement soin de ses futures victimes ».

Israël a connu une hausse globale de la dénonciation de ce type d’incidents qui remonte au début de la dernière décennie.

Mais plusieurs récents incidents ont particulièrement mis en exergue dans le pays ce qu’Aaronson qualifie d’échec systématique de la part du gouvernement et de la société civile à s’attaquer de manière appropriée au problème des abus sexuels subis par les enfants.

Au mois de mai, le rapport annuel du contrôleur de l’Etat a révélé que 60 % des Israéliens emprisonnés pour des crimes sexuels finissaient par être libérés sans suivre un quelconque traitement thérapeutique susceptible d’éloigner le spectre d’une récidive.

Le rapport a également noté que la police exerçait un contrôle croissant sur les délinquants à leur sortie de prison. Et tandis que le nombre d’enquêtes sur des faits de pédophilie a augmenté par rapport aux années précédentes, sept dossiers sur dix sont refermés sans qu’aucune inculpation ne soit décidée par un magistrat.

Certains activistes estiment qu’une partie du problème pourrait être ancrée dans la culture politique israélienne. Les lois rigoureuses qui encadrent ici la diffamation rendent une accusation publique de la part des victimes difficile.

Les militants affirment également que les directives en termes de condamnation sont inappropriées et qu’il y a un tabou encore très fort au sein des communautés ultra-orthodoxes sur la révélation d’éventuels abus.

Selon une enquête réalisée par la Treizième chaîne israélienne, le vice-ministre de la Santé Yaakov Litzman serait intervenu de manière inappropriée pour venir en aide à au moins dix délinquants sexuels émanant de la communauté ultra-orthodoxe israélienne.

Une information qui a émergé après que Litzman, qui est ultra-orthodoxe lui-même, a été interrogé par la police, soupçonné d’avoir tenté d’empêcher l’extradition de Malka Leifer vers l’Australie, où elle est accusée de pédophilie.

Cette bataille autour de l’extradition de Leifer – qui avait fui Melbourne en 2008 avec l’aide de personnalités de la communauté ultra-orthodoxe après que les accusations à son encontre ont fait surface – traîne depuis plusieurs années, frustrant ses accusateurs.

Le vice-ministre de la Santé Yaakov Litzman lors d’une conférence de presse après avoir rencontré le président Reuven Rivlin à la résidence du président à Jérusalem, le 15 avril 2019. (Yonatan Sindel/Flash90)

Il est inquiétant que de tels comportements « viennent d’en haut », déplore Manny Waks, qui a fondé l’organisation de défense des droits des victimes Kol v’Oz.

« Voir Litzman donner un tel exemple est au cœur du problème que nous rencontrons ici, parce que ça nous montre qu’il y a une défaillance systémique des autorités », ajoute-t-il.

Tandis qu’il ne souhaite pas commenter les accusations spécifiques contre Litzman, le rabbin américain et activiste Yakov Horowitz dit qu’il y a réellement un schéma définissant la manière dont ce type de dossier est traité au sein de l’Etat juif, et en particulier lorsqu’il s’agit d’extrader des pédophiles présumés comme Leifer et Avrohom Mondrowitz, qui vit ouvertement en Israël depuis des années.

Mondrowitz est un Juif hassidique de la secte de Gur qui avait été accusé d’avoir abusé d’enfants et qui avait fui Brooklyn pour se réfugier en Israël dans les années 1980.

A LIRE : Les pédophiles de la Diaspora utilisent de plus en plus Israël comme ‘refuge’, déplorent les militants

Le site d’information juif Tablet a fait savoir que certains pensaient que les autorités locales, à New York, avaient refusé de poursuivre la procédure d’extradition en raison des pressions exercées par les ultra-orthodoxes.

Horowitz est actuellement poursuivi en diffamation devant un tribunal israélien pour avoir mis en garde contre Yona Weinberg, un pédophile condamné qui, a-t-il dit publiquement, représente un danger pour la communauté. Weinberg a également remis en cause une affirmation de Horowitz, qui a clamé que l’homme était recherché aux Etats-Unis pour répondre d’autres accusations.

Horowitz rappelle une lettre ouverte, écrite il y a des décennies, dans laquelle l’avocat des victimes avait écrit que « j’ai entendu dire qu’il y avait des gens puissants qui soutenaient Mondrowitz. Le voir parvenir à éviter l’extradition confirmera ce soupçon dans l’esprit d’un grand nombre ».

« Cela renforcera également le message horrible transmis au public en général et, de manière plus spécifique, aux victimes d’abus – malheureusement, celui-là prévaut – et qui est celui que le sang des enfants innocents peut s’effacer si l’agresseur connaît les bonnes personnes », continuait l’article.

Et dix ans après, peu de choses ont changé, dit-il.

« Il semble qu’il y ait encore un doigt très fort qui appuie sur la balance du côté où se trouvent les agresseurs », regrette Horowitz.

Une audience du tribunal pour Malka Leifer, une enseignante ultra-orthodoxe recherchée en Australie pour abus sexuels, à la cour de district de Jérusalem, le 18 février 2019 (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Comme l’a fait savoir Haaretz au mois d’avril, certains défenseurs des victimes sont allés jusqu’à affirmer qu’Israël était un « refuge » pour les Juifs accusés de crime sexuels.

« L’échec le plus important se trouve dans le mode de gestion de ces dossiers à tous les échelons », dit Waks.

« Les experts ont dit de manière répétée que pour s’attaquer au problème dans une institution, il fallait que les autorités montrent qu’elles étaient à la tête du combat et là, vous voyez le ministère de la Santé qui semble faire tout ce qu’il ne faut pas faire à tous les niveaux », explique-t-il.

Aaronson en convient, déclarant qu’il « y a des failles systémiques dans une grande partie du système. C’est un pays dirigé par le proteksia [patronage] et il y a une ligne très fine qui sépare le proteksia et l’illégalité ».

Elle cite plusieurs problèmes à résoudre. L’un des plus importants, selon elle, est le temps qui sépare la dénonciation d’un incident et la mise en accusation officielle.

« L’incident est rapporté à la police et des mois, sinon des années, s’écoulent sans qu’il ne se passe littéralement rien », explique-t-elle.

Après le transfert par la police d’un dossier aux procureurs, il peut-être extrêmement difficile pour les victimes de savoir quoi que ce soit sur l’avancée de l’affaire. Et entre-temps, l’agresseur présumé reste libre, il vit dans la même communauté que sa victime – qui, pour sa part, a souvent beaucoup de mal à accéder aux traitements psychologiques auxquels elle a droit.

Pour les activistes comme Aaronson, cette attente peut être également frustrante.

« A ce stade, nous avons les mains liées », dit-elle. « Nous savons qu’il y a quelqu’un de potentiellement dangereux au sein de la communauté et si nous ne voulons pas intervenir et gêner une enquête en cours, il nous est impossible de transmettre cette information ».

« Ce qui signifie que les victimes vont devoir continuer à avoir affaire avec l’agresseur si elles se trouvent encore dans la communauté », ajoute-t-elle.

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