‘Plus jamais ça’, le mot d’ordre de l’espoir lors d’une commémoration de la Shoah au Rwanda
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Reportage'C’est un message du triomphe de la vie après l’Holocauste qu’Israël veut transmettre aux jeunes du Rwanda'

‘Plus jamais ça’, le mot d’ordre de l’espoir lors d’une commémoration de la Shoah au Rwanda

Le génocide reste "le même où qu’il puisse prendre place”, mais dans une nation africaine, l’éducation et la justice communautaire permettent aux victimes de mieux guérir des crimes commis par leurs voisins

Des visiteurs du musée du génocide de Kigali, au Rwanda, le 14 février 2017 (Crédit :Miriam Alster/Flash 90)
Des visiteurs du musée du génocide de Kigali, au Rwanda, le 14 février 2017 (Crédit :Miriam Alster/Flash 90)

KIGALI — Daniel Gold, survivant de l’Holocauste âgé de 80 ans et professeur de microbiologie, a partagé son histoire de rescapé d’un ghetto lituanien des centaines de fois auprès de milliers d’étudiants dans le monde, de la Nouvelle Zélande jusqu’en Israël. Mais les douzaines de jeunes rwandais venus écouter sa conférence à l’occasion de la commémoration israélo-rwandaise de la Journée Internationale de l’Holocauste, le 14 février, ont peut-être été les seuls à se reconnaître autant dans de nombreux passages de son récit.

Gold avait quatre ans en 1941 lorsque les Allemands et les Ukrainiens ont envahi la Lituanie, pourchassant et exécutant les Juifs avant de les rassembler dans des ghettos où ils ont vécu dans des conditions horribles tout en travaillant dans les usines nazies.

Comme Gold, un grand nombre d’étudiants présents lors de cette cérémonie du souvenir de l’Holocauste organisée au musée du Génocide de Kingali, dans la capitale du Rwanda, étaient des nourrissons ou de très jeunes enfants en 1994.

C’est cette année-là que la rivalité entre les groupes ethniques Hutus et Tutsis a débouché sur le génocide d’approximativement un million de personnes en l’espace de trois mois.

Et comme Gold, certains de ces étudiants conservent des bribes de souvenir teintés d’angoisse, des visions d’une existence réduite à la clandestinité auprès d’une famille désespérée, les chuchotements implorant de garder le silence pour ne pas être découverts.

D’autres, trop jeunes pour se souvenir, ont grandi dans des familles déchirées par les massacres.

Le professeur Daniel Gold, survivant de l'Holocauste, s'exprime lors d'une cérémonie organisée pour la Journée Internationale de l'Holocauste à Kigali, le 14 février 2017 (Crédit : Miriam Alster/Flash90)
Le professeur Daniel Gold, survivant de l’Holocauste, s’exprime lors d’une cérémonie organisée pour la Journée Internationale de l’Holocauste à Kigali, le 14 février 2017 (Crédit : Miriam Alster/Flash90)

« Un génocide est le même quel que soit le lieu où il prend place », explique Honore Gatera, le directeur du musée du génocide de Kigali, qui s’était rendu au mois d’août à Yad Vashem pour bâtir des partenariats entre les deux musées.

« Un génocide peut survenir à une période différente de l’histoire, dans des circonstances différentes. Il peut être causé par des criminels, par différents auteurs. Mais un génocide est le même quel que soit le lieu où il prend place ».

« Une expérience peut apprendre bien plus de choses aux autres. C’est le cas même si nous avons nous-mêmes vécu un génocide », ajoute Gatera, qui a également fait visiter le musée au mois de juillet au Premier ministre Benjamin Netanyahu.

« Ces jeunes – ils pouvaient pour un grand nombre d’entre eux n’avoir qu’un an au moment du génocide – ignorent physiquement ce que signifie être un survivant. Mais ils savent psychologiquement ce que c’est ».

« Je considère que c’est une mission de parler de l’Holocauste en général et du sort qui a été le mien pendant l’Holocauste », a déclaré Gold, s’entretenant avec les journalistes après la cérémonie.

Après avoir passé trois ans dans le ghetto surpeuplé de Šiauliai (Shavli) en Lituanie, Gold a passé quatre mois réfugié dans un trou obscur creusé sous l’habitation d’un agriculteur en compagnie de deux de ses tantes et de deux cousins avant la libération de la zone par les Russes.

Sa mère est décédée en camp de concentration. Gold est venu avec son père en Israël en 1952. Il est allé à l’école à Tel Aviv, puis est devenu pilote au sein de l’armée israélienne et enfin professeur à l’université de Tel Aviv.

De gauche à droite : Honore Gatera, directeur du Mémorial du Génocide à Kigali, le Premier ministre Benjamin Netanyahu, sa femme Sara, et le président du Rwanda Paul Kagame, à Kigali, au Rwanda, le 6 juillet 2016 (Crédit : Kobi Gideon/GPO)
De gauche à droite : Honore Gatera, directeur du Mémorial du Génocide à Kigali, le Premier ministre Benjamin Netanyahu, sa femme Sara, et le président du Rwanda Paul Kagame, à Kigali, au Rwanda, le 6 juillet 2016 (Crédit : Kobi Gideon/GPO)

Il a également endossé la fonction de policier bénévole.

Aujourd’hui, « contraint de prendre sa retraite en raison de son âge, et non de ses capacités », Gold passe une partie de son temps à faire des voyages en moto dans les Alpes et de la plongée avec sa famille.

C’est un message du triomphe de la vie après l’Holocauste qu’Israël veut transmettre aux jeunes du Rwanda, explique Belaynesh Zevadia, ambassadeur israélien en Ethiopie, au Burundi et au Rwanda.

« Tellement de gens ici ont perdu leurs familles durant le génocide. Mais le discours de Gold redonne de l’espoir à beaucoup d’enfants. Il a quitté le ghetto et il est devenu professeur : cela leur donne l’espoir que eux puissent suivre le même chemin », dit-il.

Même si la Journée Internationale de l’Holocauste est généralement observée dans le monde entier le 27 janvier, la date anniversaire de la libération d’Auschwitz, Zevadia a reporté le moment de la cérémonie à Kigali pour permettre à Gold d’y être présent.

C’est la quatrième année que l’ambassade d’Israël et le musée du génocide de Kigali célèbrent la Journée Internationale de l’Holocauste en organisant une cérémonie conjointe.

Des dignitaires posent des roses sur les charniers au musée du génocide de Kigali le 14 février 2017, sous un panneau qui rappelle la nécessité "de se souvenir et d'aller de l'avant". Les restes de 250 000 victimes Tutsis du génocide sont enterrées sous le sol du musée (Crédit : Miriam Alster/Flash90)
Des dignitaires posent des roses sur les charniers au musée du génocide de Kigali le 14 février 2017, sous un panneau qui rappelle la nécessité « de se souvenir et d’aller de l’avant ». Les restes de 250 000 victimes Tutsis du génocide sont enterrées sous le sol du musée (Crédit : Miriam Alster/Flash90)

« Se souvenir de l’Holocauste est la première chose à faire pour combattre la répétition d’une telle tragédie », commente Karanganwa, étudiant en comptabilité de 24 ans venu assister à la cérémonie.

« Nous avons entendu ce témoignage et nous nous en souviendrons chaque jour de façon à ce que plus jamais cette idéologie ne puisse renaître de ses cendres ».

De nombreux Rwandais déclarent qu’ils ressentent une connexion profonde avec les Israéliens et leur histoire alors que les mots du Kaddish – la prière des défunts – résonnent dans le musée.

“Nous partageons la même histoire. Nous comprenons profondément ce qui est arrivé pendant la Shoah”, indique Thierry Sebaganwa Ukobizaba, éducateur qui a fait plusieurs voyages en Israël et en Pologne.

« En 2004, j’ai été à Yad Vashem pour la première fois. J’ai rencontré des survivants de la Shoah. L’un d’entre eux – il s’appelait Daniel – m’a pris la main et il m’a dit : ‘Tu peux comprendre, toi, ce que j’ai vécu' ».

« Se souvenir de la Shoah fait partie de l’âme du Rwanda », continue Ukobizaba.

« Les outils utilisés par l’Allemagne pour préparer le génocide sont les mêmes que les Hutus ont utilisés pour préparer le nôtre – ils ont enseigné la haine, ils ont mobilisé la force de cette haine ».

C’est cette haine dont le pays doit se prémunir pour les générations qui viennent, ajoute-t-il.

Le musée du génocide de Kigali accueille une salle similaire à celle de la salle des Noms de Yad Vashem. Il encourage les familles à accrocher leurs propres photos de victimes, montrées ici le 14 février 2017 (Crédit : Miriam Alster/Flash90)
Le musée du génocide de Kigali accueille une salle similaire à celle de la salle des Noms de Yad Vashem. Il encourage les familles à accrocher leurs propres photos de victimes, montrées ici le 14 février 2017 (Crédit : Miriam Alster/Flash90)

Gold explique avoir été encouragé en voyant la manière dont le Rwanda a su faire preuve de résilience après le génocide. »La prochaine étape est l’éducation parce que de nombreux jeunes sont impressionnables, et il est facile de modeler leur esprit », dit-il.

Le musée du génocide de Kingali a créé un programme d’enseignement consacré à la paix qui est obligatoire dans toutes les classes du primaire et du secondaire au Rwanda.

Il lancera également la semaine prochaine une initiative d’éducation à la paix durable au Rwanda, qui apprendra aux enseignants à mettre en oeuvre cet enseignement.

Gatera ne s’est pas seulement rendu à Yad Vashem durant son voyage en Israël du mois d’août. Il a également découvert l’éducation à l’Holocauste au sein de l’état juif.

Il affirme que le musée du génocide de Kingali, qui a été fondé en 2004, doit relever un certain nombre de défis, les mêmes, dit-il, que ceux affrontés par Yad Vashem les premières années.

En Israël, il a fallu presque deux décennies avant que les survivants de l’Holocauste ne commencent réellement à partager leur histoire. Au Rwanda, le processus s’est déroulé de manière très différente.

« Ici, au Rwanda, les auteurs du génocide vivent aux côtés des survivants », explique Gatira. « Nous devons vivre en tant que communauté, ensemble, la même vie. Et la justice traditionnelle, les ‘gacaca’, a aidé les gens à parler parce que les auteurs ont évoqué leurs crimes, ils ont présenté leurs excuses, ils ont dit quelle était la vérité ».

Les « gacaca » ou “tribunaux d’herbe douce”, qui ont été ravivés en 2002, sont largement salués comme incarnant l’un des exemples les plus réussis de justice communautaire.

Plus de 12 000 tribunaux de ce genre se sont penchés sur 1,9 million de cas sur une période de deux ans.

Les auteurs des atrocités ayant présenté des excuses ont écopé de peines de prison allégées combinées à des obligations de services communautaires.

En comparaison, la Cour pénale internationale pour le Rwanda a géré 75 dossiers sur 19 ans, ce qui a mené à 12 acquittements et à 16 demandes en appel.

Un visiteur au musée du génocide de Kigali, le 14 février 2017. Le musée reçoit 92 500 visiteurs par an. (Crédit : Miriam Alster/Flash90)
Un visiteur au musée du génocide de Kigali, le 14 février 2017. Le musée reçoit 92 500 visiteurs par an. (Crédit : Miriam Alster/Flash90)

Gatera dit que les confessions qui ont été faites devant les gacacas ont aidé les survivants à mieux comprendre les expériences qu’ils ont eux-mêmes vécu.

« L’Holocauste est arrivé en Europe, pas en Israël. Vous n’êtes pas confronté, du coup, à la nécessité de côtoyer en permanence ceux qui ont fait subir cela », dit Zevadia. « Il est étonnant de vivre aux côtés de ceux qui ont tué votre famille… Et pourtant, les Rwandais vivent ensemble, et c’est ce ciment qui construit la nation ».

« Ce génocide au Rwanda a eu lieu malgré l’Holocauste », continue-t-il.

« Nous devons lutter pour ne plus jamais voir un génocide commis dans le monde, comme ce qui est en train d’arriver en ce moment en Syrie et en Libye. Nous ne voulons pas voir un autre génocide », ajoute-t-il.

Même si Gold affirme que les initiatives prises par le Rwanda en termes d’éducation et de développement l’impressionnent, il avertit qu’une cicatrisation réelle des blessures rwandaises prendra du temps.

« C’est un processus long. Il faut être patient », dit-il.

« Il n’y a pas ce moment charnière où vous allez dire : ‘Ça y est, je suis guéri’. Il faut de la patience pour observer ces avancées, mais il est impossible de s’attendre à tourner la page du jour au lendemain », conclut-il.

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