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Pour le village ukrainien coupé du monde, l’espoir a la forme d’une vieille barque

Depuis la destruction de leur pont, les habitants de Zadonets’ke devaient parcourir 140 km pour se ravitailler. Une ONG israélienne a trouvé une solution pour traverser la rivière

Lazar Berman est le correspondant diplomatique du Times of Israël

Un soldat ukrainien surveille les alentours tandis que des vivres sont acheminés sur l'autre rive de la rivière Siverskyi Donets, près de Zadonets’ke, le 29 juillet 2022 (Lazar Berman/The Times of Israel)
Un soldat ukrainien surveille les alentours tandis que des vivres sont acheminés sur l'autre rive de la rivière Siverskyi Donets, près de Zadonets’ke, le 29 juillet 2022 (Lazar Berman/The Times of Israel)

ZADONETS’KE, Ukraine — La rivière Siverskyi Donets n’est pas très impressionnante.

Large de quelques dizaines de mètres, la sinueuse Donets – comme on l’appelle ici -, a été le témoin de combats acharnés.

En 1942, c’est là que l’Armée rouge a perdu 250 000 hommes quand l’armée allemande a fait explosé une tête de pont soviétique.

Quatre-vingts ans plus tard, en mai, les chars russes qui tentaient de traverser la Donets étaient défaits par l’artillerie ukrainienne et perdaient des centaines d’hommes et des dizaines de véhicules blindés.

Un peu en amont du théâtre des combats de mai dernier, à côté du pont détruit qui reliait autrefois les villages de Zmiiv à Zadonets’ke au sud de Kharkiv, la Donets est une rivière agréable, avec des rives boueuses bordées de roseaux et de petits arbres.

Mais pour les 680 villageois de Zadonets’ke, la rivière pose aujourd’hui une sérieuse difficulté. Dans la mesure où l’armée ukrainienne a démoli ses ponts pour ralentir la progression des envahisseurs russes, le village se trouve aujourd’hui à 140 kilomètres du ravitaillement en vivres et médicaments.

Les bénévoles d’IdeaSoft HelpKharkiv – ONG cofondée par l’entrepreneur ukraino-israelien Peter Kolomiets – ont trouvé une solution simple, presque d’une autre époque.

Sur cette photo fournie par l’armée ukrainienne le 12 mai 2022, on voit un ponton en ruine avec des dizaines de véhicules blindés russes détruits ou endommagés sur les rives de la rivière Siverskyi Donets suite à l’explosion des ponts dans l’est de l’Ukraine. (Bureau de presse de la présidence ukrainienne via l’AP)

Tous les cinq ou six jours, les jeunes bénévoles d’IdeaSoft chargent leurs camionnettes blanches, enfilent leurs gilets et leurs casques en Kevlar et traversent plusieurs checkpoints militaires jusqu’à la rive ouest, toute en herbe, de la rivière Donets.

Sous la protection d’une escouade de l’armée ukrainienne, ils effectuent plusieurs traversées de la rivière, en barque, pour remettre des vivres aux habitants bloqués de l’autre côté.

Vendredi, le Times of Israel s’est joint aux bénévoles d’IdeaSoft et à l’armée ukrainienne pour traverser la rivière.

La solution

Occupés à préparer les fournitures, les bénévoles d’IdeaSoft, dans le centre de Kharkiv, sont de bonne humeur, apposant des étiquettes sur 80 colis avant de les charger à bord de trois camionnettes blanches.

Des fourgonnettes appartenant à IdeaSoft acheminent des vivres jusqu’à la rivière Siverskyi Donets près de Zadonets’ke, le 29 juillet 2022 (Lazar Berman/The Times of Israel)

Chaque colis permet de nourrir une famille entière pendant six jours. Ils embarquent également des sacs remplis de pains et six packs d’eau.

La route en direction du sud, à la sortie de la ville, laisse partout voir les dégâts des bombardements russes. Mais les habitants vaquent à leurs occupations, les tramways circulent et des badauds se promènent dans les marchés de plein air.

L’équipe s’arrête pour discuter avec les soldats, d’âge moyen, à tous les points de contrôle sur la route. Détendus, ces soldats donnent l’impression d’être des volontaires.

Lorsque la ville cède la place à une forêt luxuriante d’arbres à feuillage persistant, l’ambiance change radicalement aux points de contrôle. Les soldats bien équipés, plus jeunes et peu souriants, portent tous le même uniforme. Ils semblent également bien connaître l’équipe d’IdeaSoft, mais les conversations sont brèves et factuelles.

Nous atteignons un poste de contrôle d’où sort un officier mince aux cheveux gris. Il aboie des ordres à deux de ses soldats, qui dégagent rapidement les herses sur le bord de la route. Tous les soldats portent casque, gants et genouillères : aucun n’est assis.

Accompagné d’une dizaine de soldats, l’officier escorte le convoi à bord de trois véhicules, le long d’un chemin de terre, à travers une vallée escarpée. Après un court trajet en voiture, nous parvenons sur les rives herbeuses du Donets.

Les soldats, dont certains ont le visage couvert, se disséminent sans un mot derrière les arbres, le long de la rivière, pour couvrir les traversées. Bien que les lignes russes aient été repoussées bien au-delà du village, des soldats russes font des incursions régulières sur le territoire contrôlé par l’Ukraine, et une barque lourdement chargée est une cible facile pour un tireur d’élite embusqué dans les bois.

L’officier, Valeriy, et le médecin du peloton, Andriy, se postent à l’ombre d’un arbre tandis que bénévoles et soldats commencent à charger les colis dans une barque métallique rouillée cachée entre les joncs.

Un soldat ukrainien charge des vivres sur une barque, sur la rivière Siverskyi Donets près de Zadonets’ke, le 29 juillet 2022 (Lazar Berman/The Times of Israel)

Une fois la barque – dont la navigabilité semble tout à fait douteuse – remplie de colis, de bouteilles et d’un sac de pain, un bénévole nommé Denis et un soldat blond portant une casquette de baseball sautent à son bord.

Silencieux, le reste de l’escouade regarde la rivière emporter la barque en aval avant que le soldat ne parvienne à rétablir le cap : le courant est étonnamment fort. En 30 secondes, ils sont de l’autre côté, où deux villageois les attendent dans l’eau et déchargent les colis rapidement.

Tandis que le soldat manœuvre la barque de l’autre côté de la rivière, Valeriy et Andriy viennent discuter.

Des villageois déchargent des vivres sur les rives de la rivière Siverskyi Donets près de Zadonets’ke, le 29 juillet 2022 (Lazar Berman/The Times of Israel)

« Nous sommes presque tous originaires d’ici », confie Andriy, habitant de la ville voisine de Chuhuiv. « C’est pratique parce que nous connaissons toutes les petites routes. »

Ils reçoivent également de l’aide d’habitants reconnaissants. « Nous sommes nés ici », poursuit Andriy. « C’est ici que sont nos frères, nos voisins. Nous avons assez de nourriture. »

L’homme de 32 ans, vétérinaire dans la vie civile, a servi dans un char pendant son service actif, mais la réserve ne dispose pas de blindés.
« Peut-être aurons-nous bientôt des Merkava », dit-il en riant, évoquant le célèbre char de combat israélien.

Son gilet pare-balles lui a été envoyé par sa sœur en Pologne. Plus surprenant encore, l’escouade n’a pas de drones alors que ces derniers jouent un rôle tactique crucial dans les combats, dans les deux camps.

Valeriy (à gauche) et Andriy (à droite) sur les rives de la rivière Siverskyi Donets près de Zadonets’ke, le 29 juillet 2022 (Lazar Berman/The Times of Israel)

Le peloton de réserve est le plus souvent utilisé comme force de réaction rapide, effectuant des missions de nuit trois à cinq fois par semaine, explique Valeriy. « Nous partons en mission pour capturer quelqu’un ou en cas de renseignements sur des franchissements de la ligne de front », explique-t-il. « Ou encore si on a besoin de nous sur les lignes de front comme appui-feu. »

Mais ils ne sont plus guère au contact de l’armée russe. « C’est surtout de l’artillerie », précise Valeriy.

L’homme, sexagénaire divorcé, a servi dans les armées soviétique et ukrainienne, jusqu’au garde de major. Il dirigeait un atelier de réparation automobile avant la guerre.

Il a un message pour Israël.

Des villageois attendent des vivres sur les rives de la rivière Siverskyi Donets près de Zadonets’ke, le 29 juillet 2022 (Lazar Berman/The Times of Israel)

« Ce serait formidable si Israël pouvait nous fournir le Dôme de fer afin que les civils dans les villes ne souffrent plus », confie l’officier, joignant sa voix à bien d’autres avant lui, jusqu’à présent sans succès.

« Les gens ont vraiment besoin d’aide »

En entendant parler d’Israël, l’un des bénévoles d’IdeaSoft évoqué sa famille à Rishon LeTzion et Eilat. Son nom de famille, hérité de son grand-père juif, est inscrit sur son gilet de protection.

En Ukraine, tomber sur des personnes ayant de la famille en Israël est assez courant. Il y a près de 200 000 personnes d’ascendance juive dans le pays, ce que les Ukrainiens considèrent comme tout à fait banal.

« Je suis bénévole », déclare Denis Breslavkiy, 42 ans. « Je travaille dans le district le plus difficile de la région de Kharkiv. Les villages n’ont pas d’électricité, pas de connexion téléphone ou internet, pas d’eau : toutes les voies de communication ont été détruites. Je sens que ces gens ont vraiment besoin d’aide, c’est pourquoi je fais ça. »

Denis Breslavkiy (au centre), avec son fils et un soldat ukrainien, près de Zadonets’ke, le 29 juillet 2022 (Lazar Berman/The Times of Israel)

Ce divorcé, père de deux enfants, rappelle qu’une colonne de 30 véhicules blindés russes est entrée dans sa ville natale de Bezrukiv dès le premier jour de la guerre.

« Quand ils ont tenté de sortir du village, ils ont été détruits », raconte-t-il. Lorsqu’on lui demande s’il a pris part aux combats, Breslavkiy hoche rapidement la tête.

Il pointe du doigt un jeune volontaire tatoué et vêtu de noir. « C’est mon fils aîné », dit-il fièrement.

La traversée

Une fois la plupart des colis transportés, c’est à mon tour d’y aller.

Je glisse le long de la rive boueuse et monte doucement à bord de la barque, essayant de ne pas la renverser. Encombré par mon gilet pare-balles et mon casque, cela s’avère plus difficile que je ne le pensais.

Face à moi, le soldat effleure des roseaux du bout de sa rame gauche et part pour la quatrième traversée. Nous sommes totalement vulnérables à un tireur d’élite russe caché, et je décide que si j’entends des coups de feu, je me jetterai à l’eau. Je desserre mon gilet pour qu’il soit plus facile de me jeter à l’eau si nécessaire.

Fort heureusement, cela n’arrive pas.

Nous glissons à travers les nénuphars jusqu’aux deux hommes [qui nous attendent] sur l’autre rive. L’un d’eux, de l’eau jusqu’aux genoux, attrape la barque.

Dans un champ en surplomb, un minuscule véhicule de l’ère soviétique attend, sa remorque chargée de colis.

Une fois le pain et les colis débarqués, je remonte à bord de la barque.

Le villageois nous serre la main.

« Gloire à l’Ukraine », déclare l’un des hommes, avant d’impulser au bateau une poussée ferme.

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