Pour tripler l’impact des premiers vaccins, ne ciblez pas les seniors – expert
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Pour tripler l’impact des premiers vaccins, ne ciblez pas les seniors – expert

Immuniser les "super-propagateurs" est le "seul moyen" de protéger la société avec un nombre limité de vaccins, selon Shlomo Havin, lauréat du prix d'Israël

Un homme âgé se fait vacciner. (Crédit : Prostock-Studio via iStock by Getty Images)
Un homme âgé se fait vacciner. (Crédit : Prostock-Studio via iStock by Getty Images)

Accorder la priorité aux personnes âgées concernant la vaccination contre la COVID-19 n’a aucun sens, mais réserver les premiers vaccins aux jeunes « super-propagateurs » pourrait servir de raccourci vers « l’immunité de groupe », affirme un scientifique lauréat du prix d’Israël.

Les services de santé internationaux tentent actuellement de déterminer à qui seront allouées les premières séries de vaccins qu’ils vont recevoir, suite à l’annonce faite la semaine dernière par Pfizer que son vaccin anti-coronavirus semblait être à 90 % efficace. Par ailleurs, Moderna a fait savoir, lundi, que le taux de réussite de son produit était de 94,5 %.

Ce sont les personnes âgées et appartenant aux catégories les plus vulnérables face à la maladie qui devraient être privilégiées, notamment au sein de l’État juif qui a signé un accord avec Pfizer, vendredi, après en avoir conclu un au mois de juin avec Moderna.

Mais en termes de santé publique, ce sont les « super-propagateurs » qui seraient une cible bien meilleure pour les premières inoculations, explique le professeur Shlomo Havlin, pionnier dans le domaine de la physique statistique, qui insiste sur l’idée que commencer une campagne nationale de vaccination par les personnes âgées n’a pas de sens.

« Il serait bien plus efficace d’immuniser les propagateurs potentiels », a-t-il déclaré, dimanche, au Times of Israël. « De cette manière, ils n’infecteront pas les autres et la pandémie déclinera bien plus rapidement ».

Des usagers des transports pendant la pandémie de coronavirus. (Crédit : JordanSimeonov via iStock by Getty Images)

Ce professeur de l’université de Bar-Ilan, âgé de 78 ans, explique que c’est la meilleure manière d’atteindre l’immunité de groupe, affirmant que « ce genre d’idée ne sera pas populaire et vous pouvez croire que ce ne serait pas une bonne chose pour moi, qui suis moi-même une personne âgée – mais un tel choix stratégique serait pourtant bénéfique à tous ».

Sa dernière étude qui, selon lui, illustre sa logique, a été relue par des pairs et sera bientôt publiée dans le National Science Review.

Indépendamment de la rapidité du travail livré par les producteurs de vaccin, tous les pays devraient recevoir ces derniers de manière graduelle, en série. Le directeur général du ministère de la Santé en aurait dit davantage aux ministres sur les commandes effectuées dans la journée de lundi, précisant que seuls 100 000 Israéliens recevraient les deux doses nécessaires à la vaccination contre le coronavirus au cours du premier trimestre 2021, selon la radio militaire.

Havlin, connu pour avoir développé la première théorie d’évaluation mathématique sur la stabilité de l’internet, évoque sa proposition en disant que « s’il n’y a pas de vaccins et qu’on veut protéger la population toute entière, alors c’est la seule façon de faire ».

Le professeur Shlomo Havlin (Autorisation de l’université Bar Ilan)

Le principe est simple, insiste-t-il, notant que dans le monde entier, il a été démontré que de forts pourcentages d’infection se sont propagés par le biais d’un petit nombre de personnes, des « super-propagateurs » qui se déplacent beaucoup.

« Ceux qui ne se déplacent pas énormément comme moi peuvent être contaminés, mais ils ne vont pas infecter beaucoup de gens », dit-il. « Alors si le plan initialement envisagé est une bonne chose, cela ne changera pas grand-chose au niveau national si je me fais personnellement vacciner. »

Cet argument – qui n’est guère évoqué dans les discussions publiques entre responsables de la santé – a toutefois été soulevé à quelques occasions dans les cercles académiques. Trois experts du domaine de la santé qui travaillent à la Johns Hopkins University et à la University of Southern California ont ainsi affirmé, dans un article du mois de septembre, que les seniors devaient attendre que les « super-propagateurs » potentiels reçoivent leurs deux doses de vaccin. Une affirmation néanmoins très théorique dans la mesure où ils n’avaient présenté aucune statistique mettant en exergue les bénéfices de leur proposition.

Le siège de Pfizer à New York City, le 9 novembre 2020. (Crédit : David Dee Delgado/Getty Images/AFP)

Havlin avance ses arguments en construisant un modèle complexe qui, dit-il, prédit les avantages de la vaccination des « super-propagateurs » en premier et en suggérant comment procéder.

Sa conclusion est que les bénéfices engrangés par les sociétés grâce à l’utilisation des premières séries de vaccin sur les « super-propagateurs » seront multipliés par trois.

« Ce qui est une différence très importante », explique-t-il. « S’il s’agissait d’une différence d’efficacité de 10 % à 20 %, on pourrait se dire que ce n’est pas essentiel – mais les chiffres que nous constatons sont significatifs. Parce que, dans la société, de nombreuses personnes rencontrent finalement peu de gens, tandis que quelques personnes en voient énormément. »

Havlin est convaincu qu’identifier les individus dont les contacts sont nombreux est plus facile qu’il n’y parait. Les données des téléphones cellulaires permettent de procéder facilement à ce type d’identification , mais il admet que les lois sur la confidentialité rendent improbable la transmission de ce type d’informations aux autorités sanitaires.

Mais il serait possible de commencer avec les Israéliens ayant une activité professionnelle qui, par sa nature, implique de nombreux contacts directs. De nombreux pays prévoient de vacciner les employés du secteur de la santé : il propose d’y ajouter les enseignants, les commerçants et d’autres dont la carrière implique une exposition à de nombreuses rencontres individuelles.

Une enseignante dans sa classe pendant la pandémie de coronavirus. (Crédit : Drazen Zigic via iStock by Getty Images)

Le scientifique veut aussi se mettre en quête des Israéliens ayant une vie sociale très active et les faire vacciner, ce qui, selon lui, pourrait être facile. Il suggère ainsi d’envoyer des chercheurs dans un lieu public, de rassembler dix personnes et de leur soumettre un questionnaire permettant d’évaluer leurs interactions relationnelles, et de vacciner celui ou celle qui présentera la plus importante vie sociale dans chacun de ces groupes.

Havlin a créé un modèle mathématique pour déterminer ce qui pourrait arriver dans la société si une méthode employant ce type de questionnaire était utilisée. Son prochain article est majoritairement composé des conclusions qu’il a tirées de ce modèle, déterminant que si elle était employée, cette méthode entraînerait un impact multiplié par trois dans la réduction des cas.

Au niveau politique, ce serait difficile de faire accepter une telle approche, admet Havlin. « Ce n’est pas facile à mettre en œuvre », reconnaît-t-il. « Par exemple, comment Bibi pourrait-il dire que : ‘Je ne vais pas faire vacciner les personnes âgées’ ? Ce serait incompréhensible pour de nombreuses personnes. »

Il ajoute que les bénéfices potentiels de cette approche mériteraient qu’on s’y attarde.

Eran Segal (Autorisation)

Pour sa part, Eran Segal, biologiste informaticien à l’Institut Weizmann des sciences dont les prévisions, face à la pandémie, sont suivies de près par les Israéliens, estime que si le pays devait obtenir environ 500 000 vaccins – qui seraient attendus au mois de janvier ou au mois de février – le nombre de cas graves pourrait être réduit de 40 % à 50 %.

Ses projections se basent sur l’hypothèse que les vaccins disponibles serviront aux membres les plus âgés de la société : 500 000 vaccins pourraient protéger les Israéliens de plus de 75 ans et 800 000 pourraient immuniser toutes les personnes âgées de plus de 70 ans.

Segal, contacté par le Times of Israël pour réagir à l’idée de Havlin de faire vacciner en premier lieu les « super-propagateurs », dit que si certains sont identifiables, ce n’est pas le cas pour d’autres – et cela représente un défi.

Il suggère qu’un modèle de vaccination hybride pourrait avoir du potentiel. « Il se pourrait très bien qu’une combinaison de personnes vulnérables et de ‘super-propagateurs’ fonctionne mieux », explique-t-il.

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