Une profanation du nom de Dieu
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Opinion

Une profanation du nom de Dieu

Comment expliquer le mépris et la défiance aveugle d'une minorité extrémiste de la communauté orthodoxe à l'égard des efforts pour contrecarrer la pandémie, et comment y faire face

David est le fondateur et le rédacteur en chef du Times of Israel. Il était auparavant rédacteur en chef du Jerusalem Post et du Jerusalem Report. Il est l’auteur de « Un peu trop près de Dieu : les frissons et la panique d’une vie en Israël » (2000) et « Nature morte avec les poseurs de bombes : Israël à l’ère du terrorisme » (2004).

Des juifs ultra-orthodoxes devant la synagogue Toldot Aharon de Mea Shearim à Jérusalem pendant les célébrations de Souccot, le 8 octobre 2000, plus de trois semaines après le début d'un confinement national qui ordonne de limiter les rassemblements afin de prévenir la propagation de la contagion du coronavirus. (Olivier Fitoussi/Flash90)
Des juifs ultra-orthodoxes devant la synagogue Toldot Aharon de Mea Shearim à Jérusalem pendant les célébrations de Souccot, le 8 octobre 2000, plus de trois semaines après le début d'un confinement national qui ordonne de limiter les rassemblements afin de prévenir la propagation de la contagion du coronavirus. (Olivier Fitoussi/Flash90)

La semaine dernière, Ohad Hemo, un journaliste infatigable de la Douzième chaîne, qui couvre habituellement les affaires arabes et risque fréquemment sa vie en pénétrant dans des zones hostiles de Cisjordanie, s’est rendu dans le quartier de Mea Shearim à Jérusalem pour s’entretenir avec des membres de factions ultra-orthodoxes extrémistes qui violent les restrictions imposées aux rassemblements de masse en raison du coronavirus.

Alors que Hemo effectuait ses interviews, essayant de comprendre ce comportement insistant contre la propagation de la contagion, un jeune garçon s’est approché et, devant les caméras, a feint de lui éternuer dessus – infectant symboliquement le journaliste avec le virus mortel.

Le refus délibéré et méprisant d’une minorité substantielle de la communauté ultra-orthodoxe d’Israël (12 %) – et de petites sections de communautés ultra-orthodoxes ailleurs, notamment à New York – de respecter les règles et les restrictions des autorités dans la lutte contre le COVID-19 défie toute explication.

Ils mettent leur propre vie en danger. Ils mettent la vie des autres en danger. Mais, de façon encore plus inexplicable, si cela est possible, ils contredisent les valeurs qu’ils disent vénérer et tenir pour sacrées. Ce faisant, ils commettent un Hiloul HaChem, profanation du nom de Dieu.

Le judaïsme ultra-orthodoxe construit des barrières plus hautes pour protéger les fidèles contre les challenges, les tentations et les problèmes qui nuisent à notre nature humaine imparfaite. Et pourtant, voici une minorité substantielle qui sacrifie délibérément des vies, qui montre du mépris pour les autres et qui en est fière

Le judaïsme dans son essence concerne le caractère sacré de la vie. L’humanité a été créée par le Seigneur à son image ; sauver une vie, c’est sauver le monde ; agir avec moralité, c’est sanctifier le nom de Dieu.

Le judaïsme orthodoxe suit un code d’éthique et de comportement conçu pour garantir que nous agissons honorablement aux yeux de notre Créateur. Le judaïsme ultra-orthodoxe construit des barrières plus hautes pour protéger les fidèles contre les challenges, les tentations et les problèmes qui nuisent à notre nature humaine imparfaite.

Et pourtant, une minorité substantielle de cette communauté, qui se décrit elle-même comme ayant une profonde crainte de Dieu, sacrifie délibérément des vies, fait preuve de mépris pour les autres et en est fière.

La conclusion sinistre et inévitable est que cette minorité, en mettant l’accent sur l’étude à plein temps de nos textes sacrés, sur sa fidélité irréfléchie envers ses dirigeants, sur sa volonté d’élever les barrières toujours plus haut, a perdu de vue le noyau précieux du judaïsme – l’humanité et la moralité mêmes que l’approche ultra-orthodoxe est censée élever.

Le résultat est catastrophique – pour tout le judaïsme ultra-orthodoxe, marqué par son apparente distinction, et inévitablement assimilé à ses éléments les plus extrêmes ; et pour tout le judaïsme.

Des tensions historiques

En Israël, nous avons longtemps souffert de frictions intra-juives, entre le courant juif laïque et orthodoxe, d’une part, et la minorité ultra-orthodoxe, d’autre part. C’est une conséquence de l’enchevêtrement profond de la religion et de l’État, avec des politiciens ultra-orthodoxes au cœur de la plupart de nos coalitions gouvernementales. Cette situation est due au fait que la plupart des jeunes ultra-orthodoxes ne servent pas dans l’armée israélienne et n’effectuent pas de service national alternatif. Elle est également due au fait que la communauté comprend des factions anti-sionistes qui vivent au moins en partie aux dépens de l’État et de ses contribuables, tout en les dénigrant et, dans des cas extrêmes, en collaborant même avec nos ennemis.

Au cours des premières semaines, cette pandémie a mis en évidence ces tensions historiques en raison du mépris ultra-orthodoxe des règles de distanciation sociale. Cependant, il s’agissait moins d’un cas de désobéissance délibérée que d’un lamentable manque de communication entre les autorités nationales et les dirigeants ultra-orthodoxes, dans une communauté où les familles nombreuses et les conditions de vie surpeuplées compliquent encore la lutte contre le COVID-19.

Avec le temps, cependant, le fossé s’est creusé, est devenu moins explicable et a suscité une plus grande hostilité envers la communauté ultra-orthodoxe dans son ensemble – même si les problèmes et l’égoïsme n’ont pas manqué également dans d’autres secteurs de la société israélienne.

Cela s’est intensifié quand Israël a été placé il y a un mois en situation de confinement national assez strict, avec des conséquences économiques et sociales désastreuses et étendues, parce que le Premier ministre Benjamin Netanyahu n’a pas osé s’aliéner l’électorat ultra-orthodoxe en imposant un confinement local dans les zones COVID-19 les plus touchées – des zones en grande partie ultra-orthodoxes. Et la situation a atteint son paroxysme, car les statistiques ont montré les taux croissants et disproportionnés de contagion et de décès chez les ultra-orthodoxes, avec en toile de fond les prières et les festivités de masse en intérieur dans les factions extrémistes qui enfreignent les règles.

Le journaliste juif Jacob Kornbluh (en bas à gauche) entouré par des dizaines de manifestants ultra-orthodoxes à Brooklyn, le 7 octobre 2020. (Capture d’écran / Twitter)

En dehors d’Israël, notamment à New York, le mépris public des règles et restrictions instaurées contre le COVID-19 par les minorités ultra-orthodoxes risque d’accroître non seulement les frictions intra-juives, mais aussi, inévitablement, l’antipathie des non-juifs à l’égard des ultra-orthodoxes et des Juifs dans leur ensemble. À New York aussi, il y a une composante politique, certains affirmant que la communauté ultra-orthodoxe est injustement visée par les mesures de bouclage des dirigeants démocrates en raison de son soutien au président républicain. (À Brooklyn, le journaliste ultra-orthodoxe Jacob Kornbluh a été molesté et dénoncé comme étant un « moser » – un dénonciateur – pour avoir fait des reportages sur les manifestations anti-bouclage.)

Dans une interview réalisée en début de semaine par Nathan Jeffay, journaliste du Times of Israël spécialisé en santé, Yehuda Meshi-Zahav, un ancien militant anti-sioniste ultra-orthodoxe devenu pionnier dans le domaine de la santé, fondateur de l’organisation ZAKA, a soigneusement fait la distinction entre le courant dominant ultra-orthodoxe, qui respecte scrupuleusement la réglementation, les dynasties hassidiques qui se sont lancées unilatéralement dans une expérience de vie ou de mort pour obtenir l’immunité collective, et les extrémistes si rongés par l’antagonisme envers l’État laïque qu’ils fomentent délibérément la confrontation avec celui-ci. Ces deux derniers groupes, a déclaré M. Meshi-Zahav, restent sourds à ses avertissements et à ses supplications, bien qu’il soit parmi ceux qui transportent les sacs mortuaires des victimes du coronavirus d’Israël – un témoin expert de leur propre communauté, qui connait les ravages mortels de la pandémie.

Le dirigeant de ZAKA, Yehuda Meshi-Zahav. (Yaakov Naumi/Flash90)

Meshi-Zahav déclare être totalement à court d’idées pour arracher les extrémistes à leur défi pernicieux et mortel. Cependant, outre une application ferme et non discriminatoire de la loi, une voie qui selon lui aurait dû être suivie reste la seule voie viable : la communication. Il faut simplement trouver un moyen de construire des voies plus efficaces pour échanger avec les dirigeants des extrémistes ultra-orthodoxes concernant les dangers mortels de leur manque de respect aveugle dans les efforts de l’humanité visant à contrecarrer cette pandémie. De toute évidence, ils ne sont pas sur le point de changer leur comportement en raison des demandes et des avertissements de simples mortels – et encore moins quand cela vient de fonctionnaires laïques, et encore moins de journalistes.

Mais, comme le déplore Meshi-Zahav, leur comportement est en effet une profanation du nom de Dieu. Le défi incombe aux dirigeants convaincants et efficaces de la communauté ultra-orthodoxe, qui doivent se lancer dans la bataille difficile pour faire passer ce message.

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