Quand le chateau d’Uriage – vichyste – glissa dans la résistance
Rechercher

Quand le chateau d’Uriage – vichyste – glissa dans la résistance

Une exposition retrace l'histoire singulière de l'École nationale des cadres de l'État français installée à Uriage entre 1940 et 1942

Journaliste Société-Reportage

Le chateau d'Uriage (autorisation)
Le chateau d'Uriage (autorisation)

Si l’on en croit Justine Decool, chargée des relations-presse pour le musée de la résistance de Grenoble, une récente exposition inaugurée le 17 novembre a « aiguisé la curiosité de nombreuses personnes ».

Avec l’exposition Former l’élite, l’école nationale des cadres de l’Etat français, certains « attendaient le musée au tournant » : « comment allions-nous présenter l’Ecole des cadre de Vichy ? ». L’exposition allait-elle mettre en avant les « Uriagistes » qui avaient rejoint en nombre la Résistance en passant sous silence l’ambiguïté des rapports avec Vichy, ou l’absence de prise de position de l’école quant à la question juive ?

Car la France est friande des polémiques : on se souvient des tentatives de réhabilitation de Vichy menées par Eric Zemmour, et des débats d’historiens qui suivirent.

« Nous avons répondu à ces interrogations en faisant un travail d’historien, et en donnant le plus de détails possibles, » explique-t-elle.

Il est vrai que le chateau d’Uriage possède tous les atouts pour « aiguiser la curiosité ». Construit au 13e siècle, à flanc de montagne, sur un à-pic rocheux, la silhouette du chateau d’Uriage, surplombe une petite cité thermale alpine, située sur les contreforts du massif de Belledonne. Son donjon, ses deux tours rondes, son corps de logis carré sont familiers des curistes d’Uriage-les-bains et des joueurs du casino en contrebas, tout comme des skieurs gagnant la station de ski de Chamrousse.

Le chateau d’Uriage abrite aujourd’hui des appartements privés, et n’est pas ouvert aux visites. Son passé n’est pas très connu, tout juste parlait-on du « chateau de la milice », donnant ainsi un goût sulfureux au lieu, sans savoir de quoi il en retourne exactement.

Visite de l’amiral Darlan au chateau d’Uriage (domaine public)

De 1940 à 1944, l’histoire de France dans toute sa complexité s’y est invitée. Le chateau abrita tour à tour trois « écoles » destinées à former les cadres des pouvoirs successifs que connut la France : le Vichy des premiers temps, qui versa ensuite dans la Collaboration active, puis le retour en force des Forces françaises de l’Intérieur (FFI) qui ont unifié les différents mouvements de résistance.

A la Libération, de nombreux « Uriagistes » ont pris part à la destinée du pays : le plus connu d’entre eux Hubert Beuve-Méry, créera le quotidien Le Monde, et « un grand nombre d’entre eux deviendront des cadres de la France d’après-guerre, » explique le catalogue de l’exposition.

Une grande part des documents présentés lors de cette exposition proviennent d’un don de la famille d’Yvonne Jacquiet, secrétaire de l’école. Mais également d’archives départementales de l’Isère.

En juin 1940, le chateau abrita l’Ecole nationale des cadres du nouvel « Etat français » instaurée par le maréchal Pétain. Les troupes allemandes viennent d’envahir le nord du pays, la France est traumatisée et Pétain est rappelé aux responsabilités, comme « le sauveur ».

Pour expliquer cette débâcle, il diagnostique le mal ayant affaiblit le pays : la France est décadente. Il la relèvera grâce à une « révolution nationale » emprunte de valeurs traditionnelles qu’une nouvelle élite sera en charge de transmettre à la population.

Une du Monde fondé à la libération par un ancien Uriagiste, Hubert Beuve-Méry (domaine public)

« Cette école était dans la mouvance de la Révolution nationale, explique Decool. Des intellectuels, traumatisés par la débâcle, et persuadés que le modèle républicain avait failli, ont cherché une troisième voie entre les deux tendances qui encerclaient et menaçaient la France à l’époque : le fascisme et le communisme ».

On enseigne dans ces écoles les vertus du travail physique, associé à la recherche intellectuelle et artistique, à quelques principes un peu chevaleresque. Là où l’Italie et l’Allemagne vantaient ces vertus pour asseoir le totalitarisme dans l’esprit des individus, ici, on pense sincèrement travailler à l’édification d’un « homme nouveau » libre, équilibré, volontaire.

La France, perdue à ses propres yeux, cherchait à se réinventer dans son essence même. On retrouvera les mêmes tendances dans les efforts de refondation du judaïsme français menées par l’école d’Orsay.

Vichy fonde ainsi des écoles de cadres dans toutes la France. Mais l’une d’elles, celle d’Uriage, mise sur pied par Pierre Noyer de Segonzac, un fervent militaire patriote, deviendra un vivier d’humanistes, transmettant une idéologie anti-totalitaire qui, s’éloignant du projet pétainiste, finira par déplaire à Laval qui fermera l’école par décret le 27 décembre 1942.

Le divorce sera consommé quand Vichy choisira la voie de la Collaboration et que l’Allemagne envahira la zone sud où se trouve le chateau. Une partie des cadres rejoignent les mouvements de résistance locaux dont le réseau Combat.

L’école est alors liquidée le 27 décembre 1942. Une partie des « Uriagistes » se constitue en équipes volantes qui ont « pour but de conscientiser l’action des maquisards, » explique le catalogue de l’exposition.

Lors de sa réouverture quelques semaines plus tard, en février 1943, le chateau accueillera une toute autre population : les cadres de la Milice, force supplétive de volontaires français assistant – mais devançant souvent – les forces allemandes dans leur traque des résistants et des Juifs.

Mais les maquisards sont nombreux dans la région et la présence d’une école de formation de miliciens, isolée au milieu des forets alpines est une cible de choix. Et les résistants sont nombreux dans l’Isère. Les Alpes et le Vercors, tout proche, sont des citadelles naturelles presque imprenables et furent de hauts lieux de la Résistance.

En juin, 1943, les maquisards attaquent le chateau. Les miliciens se replient quelques kilomètres plus bas dans la vallée à Grenoble, où une nouvelle école sera établie.

Quelques mois plus tard, le sud connait une libération progressive au fur et à mesure de l’avancée des troupes américaines, débarquées en Provence le 15 août 1944, soutenues par les FFI. Grenoble et sa région libérées deviennent une base de la Résistance pour la reconquête des zones toujours occupées par les soldats allemands.

Le chateau connaît alors une troisième mue. Sa vocation reste de former des cadres. Après la formation de cadres censés inculquer au peuple les valeurs de la Révolution nationale matrice d’un « homme nouveau », après l’utilisation du chateau d’Uriage à la formation des cadres de la Milice, le 25 décembre 1944 est inaugurée par les principales personnalités du département de l’Isère, l’école des cadres FFI.

« Placée sous le commandement de Xavier de Virieu, elle est destinée à former des officiers issus de la Résistance pour les rendre aptes à rejoindre l’armée d’active est à opérer l’amalgame entre FFI et l’armée de métier, » décrit Justine Decool.

Et, jusqu’à cette exposition, l’histoire oublia peu à peu le chateau d’Uriage.

En savoir plus sur :
C’est vous qui le dites...