Quand un enfant de Gaza vit dans un hôpital israélien et devient israélien
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Quand un enfant de Gaza vit dans un hôpital israélien et devient israélien

'Muhi - Généralement Temporaire' est un documentaire sur un enfant qui vit dans des circonstances extraordinaires - avec pour toile de fond l'hébreu, la coexistence et le Hamas

Jessica Steinberg est responsable notre rubrique « Culture & Art de vivre »

Dans un documentaire faisant le tour des festivals de cinéma, une photojournaliste israélienne a concentré sa caméra sur un petit enfant de Gaza dont l’existence remarquablement paradoxale reflète le mélange compliqué d’humanitarisme, de haine et de bureaucratie qui régit les relations entre Israël et la bande de Gaza.

Rina Castelnuovo, qui a passé 24 ans en tant que photographe pour le New York Times en Israël, a consacré quatre ans à documenter étroitement la vie de Muhammed El-Farrah, connu sous le nom de Muhi, un Palestinien de Gaza de 8 ans qui a passé la plus grande partie de sa vie dans les limbes de l’hôpital Tel Hashomer de Tel Aviv.

Le résultat de ce gros plan s’intitule « Muhi — Généralement Temporaire », un documentaire en arabe et en hébreu avec sous-titres en anglais qu’elle a co-réalisé avec Tamir Elterman en se concentrant sur l’excentrique et semi-permanent résident de Tel Hashomer, et sur son grand-père et son soignant, Hamuda Abu Naim El Farrah.

C’est un film troublant, voire dévastateur, mais il donne de l’espoir dans la figure de Muhi, qui persévère malgré l’amputation de ses mains et de ses pieds. Il déambule partout autour de l’hôpital avec ses membres en prothèse, et passe du temps avec son grand-père dans la chambre d’hôpital qui est devenue sa maison.

Castelnuovo a eu connaissance de l’histoire de Muhi à travers un projet sur les personnes endeuillées pour le New York Times. En faisant des recherches sur les groupes de soutien israéliens et palestiniens, elle a rencontré Buma Inbar, un Israélien dont le fils qui était soldat, a été tué au combat. Il est devenu un activiste à la suite de ce décès, et était profondément impliqué auprès de Muhi et Abu Naim.

Rina Castelnuovo (à gauche) et Tamir Elterman, directeurs de ‘Muni – Généralement Temporaire’ (Crédit : Autorisation Rina Castelnuovo)

« Il a fallu près d’un an avant que j’accepte de les photographier », a déclaré Castelnuovo, « et il était clair que leur histoire devait être racontée à travers un film. J’ai donc commencé à les filmer et les choses sont devenues de plus en plus intenses. »

L’histoire de Muhi était compliquée dès le début. Il a été diagnostiqué avec une maladie auto-immune à un jeune âge, et lorsqu’il a finalement réussi à obtenir une autorisation pour rentrer en Israël depuis la bande de Gaza, ses mains et ses pieds devaient être amputés.

D’autres complications l’ont obligé à rester à l’hôpital, et il est devenu clair qu’il ne serait jamais possible de renvoyer Muhi dans la bande de Gaza, où les fournitures médicales et les médicaments ne peuvent être garantis.

Muhi (deuxième à partir de la gauche), sa grand-mère, son grand-père Abu Naim et Buha Inbar, l’activiste israélien qui l’aide (Crédit : Autorisation Rina Castelnuovo)

Ainsi, Muhi et Abu Naim sont entrés dans cette réalité extraordinairement familière à quelques autres familles palestiniennes qui ont des problèmes de santé mettant leur vie en danger, vivant dans un hôpital israélien. Lorsque le patient est un enfant, comme Muhi, le gardien est souvent un grand-parent, car les parents, généralement de jeunes Palestiniens, ne sont pas autorisés à entrer et sortir d’Israël pour des raisons de sécurité.

« Il n’y a plus autant de Gazaouis qui reçoivent des traitements médicaux en Israël », a déclaré Castelnuovo. « L’Autorité palestinienne ne fournit pas autant de soutien financier médical que par le passé pour les Gazaouis qui avaient besoin de soins en Israël. »

Les médecins palestiniens doivent donner la permission à un enfant de partir et ensuite obtenir l’autorisation des agences palestiniennes à Ramallah, car ils fournissent une partie du soutien financier pour envoyer le patient en Israël.

Le Hamas et / ou le Fatah doivent permettre à la famille de quitter Gaza, puis le patient et le soignant sont finalement appelés au point de passage d’Erez pour être interrogés par les forces de sécurité israéliennes.

« C’est comme ça à chaque fois », a déclaré Castelnuovo.

Israël a unilatéralement retiré toutes ses forces et ses résidents civils de Gaza en 2005 et a maintenu pendant la dernière décennie un blocus sur la bande de Gaza — tout comme l’autre voisin de l’enclave, l’Egypte — pour empêcher que le Hamas, le groupe terroriste qui règne sur Gaza depuis qu’elle a pris le contrôle de l’Autorité palestinienne de Mahmoud Abbas lors d’un coup d’état sanglant en 2007, n’accède aux armes.

Devenir ‘israélien’

En Israël, Muhi et Abu Naim vivent dans une bulle de coexistence, avec des soins profondément personnels et bienveillants offerts par des médecins, des infirmières, des travailleurs sociaux et des bénévoles juifs israéliens.

Avant de commencer ses études à l’école bilingue arabo-juive de Jaffa l’année dernière, Muhi a appris l’alphabet dans les deux langues ainsi que les prières juives, les rituels des fêtes et des célébrations d’anniversaire.

Muhi est devenu très israélien – et juif – pendant sa vie dans un hôpital israélien. Ici, Muhi (à gauche), vêtu d’un costume pour Pourim (Crédit: Autorisation de Rina Castelnuovo)

Il parle beaucoup plus couramment l’hébreu que l’arabe, parlant habituellement l’hébreu même avec son grand-père.

« Muhi est vraiment tellement israélien », a déclaré Castelnuovo. « Il connaît plus de prières par cœur que moi. »

Abu Naim, aussi, a adopté certaines des manières et des caractéristiques israéliennes, et parle couramment l’hébreu, ce qui n’est pas commun pour un Palestinien de Gaza. Il a également une apparence particulièrement israélienne, portant une grande kippa crocheté comme couvre-chef, et en se laissant pousser une barbe touffue qui le fait ressembler à un résident juif d’implantation.

« Les gens [à l’hôpital] lui disent parfois : ‘vite, vite, viens à minha », a déclaré Castelnuovo, se référant aux prières juives quotidiennes de l’après-midi. « Il ne veut pas dire qu’il est arabe. »

Le père de Muhi ne supporte pas cette situation. Dans le film, il semble être étroitement lié au groupe terroriste du Hamas, il a les drapeaux des Brigades Ezzeddine al-Qassam — l’aile militaire du Hamas — sur son salon et sur les murs de bureaux. Il n’est pas autorisé à entrer en Israël et ne cherche jamais à obtenir la permission non plus. Le Hamas a juré la destruction de l’Etat juif.

L’affiche officielle de ‘Muhi – Généralement Temporaire’ (Crédit : Autorisation Rina Castelnuovo)

Mais la mère de Muhi sait que la présence de son fils en Israël est sa seule chance de rester en vie.

Il a fallu des années à Muhi, puis à Abu Naim, pour obtenir une autorisation de résidence temporaire en Israël, ce qui a été un soulagement de savoir qu’ils ne seraient pas sommairement renvoyés à Gaza.

L’histoire est si compliquée que Castelnuovo n’a pas pu étudier tous les angles. En tant qu’Israélienne, elle n’a pas été autorisée à entrer à Gaza pour filmer la famille, alors elle a utilisé un vidéaste local de Gaza pour capturer quelques instants.

L’état de Muhi n’est pas non plus le seul drame touchant sa famille élargie. L’un des fils cadets d’Abu Naim a subi un accident mortel qui n’a pu être décrit dans le film.

La guerre de 2014 à Gaza a également eu lieu pendant les quatre années de tournage du film. La fabrique de ciment du père de Muhi, une installation souvent utilisée pour construire des tunnels d’attaque transfrontaliers utilisés pour attaquer les Israéliens, a été bombardée, tuant 11 membres de sa famille élargie, a déclaré Castelnuovo.

« Elle a été réduite en poudre », a déclaré Castelnuovo.

Mais la vie temporaire de Muhi et Abu Naim continue, malgré les échos du monde autour d’eux, avec des libertés supplémentaires accordées après qu’ils ont obtenu les permis temporaires leur permettant de quitter l’hôpital. Le renouvellement du permis d’Abu Naim tous les six mois lui laisse « une peur terrible », a déclaré Castelnuovo, et il ne peut pas rentrer à Gaza parce qu’il craint d’être détenu, ce qui laisserait Muhi seul.

À la fin du film, Muhi est en deuxième année à l’école bilingue de Jaffa et n’a pas vu sa mère depuis deux ans.

Une autre tournure ironique dans cette histoire est que lui et son grand-père sont maintenant hébergés à l’hôpital grâce à une organisation à but non lucratif ultra-orthodoxe qui paie tous leurs frais de subsistance.

L’hôpital ne les jettera jamais dehors, a déclaré Castelnuovo.

Quant à Muhi, il a finalement demandé à Castelnuovo d’arrêter de le filmer parce qu’il ne voulait pas qu’elle le suive à l’école. Il aime l’école et a des amis, explique-t-elle, mais il n’est pas facile d’inviter des amis à la maison quand on vit dans une chambre d’hôpital et qu’on a un sac de colostomie qui tombe souvent.

Et ainsi, l’histoire du film s’arrête là.

« C’était une fin naturelle d’un chapitre », a déclaré Castelnuovo. « C’est une histoire sur les choix que font les gens — de la mère et du grand-père de Muhi, les choix de son père, et le seul qui ne fait pas de choix est Muhi. »

Le film fait actuellement le tour des festivals de films en Europe. Il est projeté au Chicago Jewish Film FEstival du mois prochain. Il peut être vu dans les cinémas à travers Israël et sur le service satellite YES VOD. Les lieux de projection et les horaires dans le monde entier sont affichés sur la page Facebook du film.

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