Quand un ouvrier juif a affronté 20 000 nazis américains au Madison Square Garden
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Quand un ouvrier juif a affronté 20 000 nazis américains au Madison Square Garden

Un documentaire compile des séquences d'archives pour se souvenir du rassemblement qui avait été organisé en 1939 par le mouvement German American Bund à New York, et de l'homme juif qui avait tenté de le perturber

Stuart Winer est journaliste au Times of Israël

Un nouveau documentaire sous forme de court-métrage a réuni des séquences vidéos archivées pour rappeler un événement qui avait eu lieu à New York à la veille de la Seconde Guerre mondiale, au cours duquel des dizaines de milliers de personnes s’étaient réunies dans l’emblématique Madison Square Garden pour applaudir les nazis américains lors d’une rencontre qui avait été qualifiée de « rassemblement pro-américain ».

La dernière oeuvre du réalisateur de documentaire Marshall Curry comprend également ce moment où un Juif, qui a tenté en vain de perturber le discours du principal intervenant, s’est trouvé projeté au sol et frappé par des nazis en uniforme.

Le court-métrage de sept minutes intitulé « A Night at the Garden » est constitué de séquences variées montrant ce qui s’est joué dans le nuit du 20 février 1939, lorsque 20 000 personnes se sont retrouvées au Madison Square Garden pour un rassemblement organisé par le German American Bund, un mouvement nazi dirigé par l’américano-allemand Fritz Julius Kuhn.

Le film a récemment été projeté dans 22 salles de cinéma de la chaîne Alamo.

Capture d'écran d'une vidéo du rassemblement du mouvement German American Bund à Madison Square Garden, au mois de février 1939 (Crédit : YouTube/Field of Vision – A Night at the Garden)
Capture d’écran d’une vidéo du rassemblement du mouvement German American Bund à Madison Square Garden, au mois de février 1939 (Crédit : YouTube/Field of Vision – A Night at the Garden)

Curry a réalisé le film pour l’unité documentaire du site Field of Vision après avoir appris l’histoire de ce rassemblement il y a un an.

Dans une interview publiée la semaine dernière sur le site internet de Field of Vision, le réalisateur a parlé du film et de sa signification dans la société contemporaine.

« Des événements tels que celui-là devraient nous rappeler de ne pas montrer de complaisance – que nous devons nourrir et défendre régulièrement les valeurs qui nous sont chères – parce que des gens qui peuvent paraître bons ont le potentiel de faire des choses atroces, » a-t-il dit.

Capture d'écran d'une vidéo montrant un panneau annonçant un rassemblement du mouvement German American Bund à   Madison Square Garden au mois de février 1939 (Capture d'écran : YouTube/Field of Vision – A Night at the Garden)
Capture d’écran d’une vidéo montrant un panneau annonçant un rassemblement du mouvement German American Bund à Madison Square Garden au mois de février 1939 (Capture d’écran : YouTube/Field of Vision – A Night at the Garden)

Les néo-nazis et les suprémacistes blancs américains ont récemment fait les gros titres après qu’un rassemblement nationaliste à Charlottesville, en Virginie, a dégénéré en affrontements et en violence meurtrière lorsqu’un suprémaciste blanc a projeté sa voiture contre un groupe de manifestants, tuant Heather Heyer, une jeune femme de 32 ans.

Sur les images en noir et blanc du rassemblement de 1939, des nazis américains en uniforme brandissant des drapeaux portant des croix gammées paradent sur la scène où une affiche de 10 mètres représentant George Washington est entourée par des drapeaux américains et des croix gammées. Durant les allocutions, la foule entonne « The Star Spangled Banner ».

Au moment où cet événement est organisé, l’Allemagne nazie avec à sa tête Adolf Hitler a déjà ouvert plusieurs camps de concentration dans le cadre de sa campagne d’extermination des Juifs et des opposants politiques, des persécutions qui aboutiront au meurtre de six millions de Juifs à travers toute l’Europe. Le 1er septembre 1939, l’Allemagne a envahi la Pologne, déclenchant la Seconde Guerre mondiale que les Etats-Unis rejoindront en 1941 après le bombardement japonais de Pearl Harbor, le 7 décembre de cette même année.

Dans une séquence, Kuhn, né en 1896 à Baden-Wurttemberg, en Allemagne, parti pour les Etats-Unis en 1928 et naturalisé citoyen américain en 1934, monte à la tribune dans l’uniforme de type militaire qui était porté par les membres du Bund. Dans un anglais teinté d’un accent allemand, il ridiculise les « médias juifs » et, sous de vifs applaudissements, réclame des « Etats-Unis blancs, dirigés par des non-juifs… des syndicats contrôlés par les non-Juifs, libérés de la domination juive sous la direction de Moscou ».

« Ces images illustrent vraiment les tactiques utilisées par les démagogues à travers les époques », explique le réalisateur Curry. « Ils attaquent la presse, ils utilisent le sarcasme et l’humour. Ils disent à leurs suiveurs que ce sont eux, les vrais Américains. Et ils encouragent leurs partisans à ‘reprendre le pays’ des mains du groupe minoritaire qui, selon eux, l’a détruit ».

Capture d'écran d'une vidéo montrant le chef du mouvement German American Bund, Fritz Kuhn, lors du rassemblement à   Madison Square Garden au mois de février 1939. (Capture d'écran : YouTube/Field of Vision – A Night at the Garden)
Capture d’écran d’une vidéo montrant le chef du mouvement German American Bund, Fritz Kuhn, lors du rassemblement à Madison Square Garden au mois de février 1939. (Capture d’écran : YouTube/Field of Vision – A Night at the Garden)

Un groupe de manifestants a eu l’autorisation de rester sur le côté de la scène durant l’événement du Bund et des dizaines de milliers d’autres se sont attroupés aux abords de la salle. Lorsque Kuhn a pris la parole devant le public, Isadore Greenbaum, l’assistant d’un plombier originaire de Brooklyn et alors âgé de 26 ans, a sauté sur la scène et a tenté d’atteindre la tribune. Des membres du Bund se sont alors jetés sur lui, le frappant et lui ôtant son pantalon. La police est intervenue dans la mêlée et l’a sorti de la salle. Il a écopé d’une amende de 25 dollars pour une conduite ayant entraîné des troubles, une somme équivalant à 430 dollars de nos jours.

Marshall Curry (Crédit : David Shankbone / Wikipedia)
Marshall Curry (Crédit : David Shankbone / Wikipedia)

« Il y avait eu débat à l’époque sur la question de savoir si le Bund devait être autorisé à organiser un rassemblement, un débat qui – comme de nombreux autres éléments qui concernent cet événement – semble étrangement contemporain », commente Curry, citant un article paru dans le New York Times à ce moment-là.

« Greenbaum a expliqué au juge le jour qui a suivi le rassemblement : ‘Je suis allé au Garden sans aucune intention de nuire. Mais dans la mesure où ils ne cessaient de dire des choses défavorables sur ma religion et où ils ne cessaient pas de nous persécuter, j’ai perdu la tête et j’ai eu le sentiment que c’était mon devoir de parler ».

« Et le magistrat lui a demandé : ‘Vous ne réalisez pas que des innocents auraient pu être tués ?’ Ce à quoi Greenbaum a répondu : ‘Réalisez-vous que beaucoup de Juifs pourraient être tués à cause de leurs persécutions là-bas ? »

Malgré son opposition à l’événement, l’AJC (American Jewish Committee) était favorable à ce qu’il ait lieu malgré tout, dit Curry. A l’époque, le groupe avait dit au New York Times que tandis que le Bund était « complètement anti-américain et anti-démocratique… Parce que nous pensons que les droits fondamentaux de la liberté de parole et de la liberté de réunion doivent ne jamais être entravés aux Etats-Unis, nous sommes opposés à toute action visant à empêcher le Bund de diffuser ses points de vue ».

« Le maire de New York [Fiorello Henry] LaGuardia, pour sa part, avait ridiculisé l’événement, disant que c’était une ‘exposition de microbes internationaux’, ajoutant qu’il n’était pas opposé à l’idée de présenter ces microbes en plein jour », note Curry.

Capture d'écran d'une vidéo montrant des nazis américains attaquant le manifestant juif Isador Greenbaum, au centre, durant un événement organisé par le mouvement German American Bund au Madison Square Garden, au mois de février 1939 (Capture d'écran : YouTube/Field of Vision – A Night at the Garden)
Capture d’écran d’une vidéo montrant des nazis américains attaquant le manifestant juif Isador Greenbaum, au centre, durant un événement organisé par le mouvement German American Bund au Madison Square Garden, au mois de février 1939 (Capture d’écran : YouTube/Field of Vision – A Night at the Garden)

Selon Curry, le mouvement du German American Bund « avait une présence significative dans les années 1930, avec des camps d’entraînement dans le New Jersey, dans le nord de l’état de New York, dans le Wisconsin et en Pennsylvanie, et une grande manifestation avait eu lieu dans la 86ème Rue de Manhattan. Mais leur appel avait été moins relayé à cause de la culture et des accents allemands des leaders ».

Au mois de décembre 1939, Kuhn a été emprisonné pour avoir détourné les fonds du Bund. Il a perdu sa nationalité américaine et a été envoyé après la guerre en Europe de l’Ouest. Il est décédé en 1951.

« Le Bund a disparu peu après le début de la Seconde Guerre mondiale », précise Curry.

« Pour moi, ce qui est le plus frappant et le plus troublant dans le film, ce n’est pas l’antisémitisme de l’intervenant principal ou même la violence de sa garde rapprochée », dit Curry. « Ce qui me préoccupe le plus, c’est la réaction de la foule. Vingt-mille New Yorkais qui aimaient leurs enfants et qui étaient probablement bons envers leurs voisins sont revenus du travail ce jour-là, ont enfilé leurs costumes ou leurs jupes, et ils sont venus applaudir, rire et chanter alors qu’un homme, à la tribune, déshumanisait ceux qui allaient être assassinés par millions durant les quelques années qui allaient suivre ».

« Et il s’agit moins d’une accusation pour revenir sur des choses mauvaises qu’ont commises les Américains dans le passé que d’un récit qui incite à la prudence face aux mauvaises choses que nous pourrions bien faire à l’avenir », ajoute Curry, qui cite ensuite le pasteur méthodiste américain célèbre Halford E. Luccock : « Quand et si le fascisme devait s’installer en Amérique, il ne portera pas l’étiquette ‘fait en Allemagne’, il ne se distinguera pas par une croix gammée, on ne l’appellera même pas le fascisme. On l’appellera, bien sûr, ‘l’américanisme' ».

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