Rechercher

« Sang juif » : Zelensky semble prôner un gel des liens entre Israël et la Russie

Le président ukrainien affirme que les propos tenus par Serguei Lavrov montrent que Moscou n'a pas tiré les leçons de la Seconde Guerre mondiale

Le président ukrainien Volodymyr Zelensky pendant une conférence de presse conjointe avec le directeur de l'Agence internationale de l'énergie atomique Rafael Grossi à Kyiv, en Ukraine, le 26 avril 2022. (Crédit : AP/Efrem Lukatsky)
Le président ukrainien Volodymyr Zelensky pendant une conférence de presse conjointe avec le directeur de l'Agence internationale de l'énergie atomique Rafael Grossi à Kyiv, en Ukraine, le 26 avril 2022. (Crédit : AP/Efrem Lukatsky)

Le président ukrainien Volodymyr Zelensky a exprimé son indignation suite aux propos tenus par le ministre des Affaires étrangères russe qui a déclaré que certains des pires antisémites, notamment Adolf Hitler, étaient Juifs. Il a aussi semblé recommander à Israël de rappeler son ambassadeur à Moscou dans un message transmis par vidéo, dans la soirée de lundi.

« Le chef de la diplomatie russe attribue la responsabilité des crimes nazis aux Juifs. Je ne trouve pas les mots pour réagir à ces paroles », a dit Zelensky dans une vidéo publiée sur sa chaîne Telegram en ukrainien.

Dimanche, le ministre russe des Affaires étrangères Sergey Lavrov avait défendu la « dénazification » – le terme avancé par Moscou – de l’Ukraine, ajoutant que le fait que le président Zelensky soit Juif ne l’empêchait pas d’être un nazi pour autant. Il avait ajouté de manière mensongère que le führer nazi, Adolf Hiler, était lui-même d’origine juive.

« Hitler aussi avait du sang juif, et un tel argument, en conséquence, ne veut absolument rien dire », avait-il déclaré sur une chaîne de télévision italienne. « Cela fait un moment que les Juifs nous disent que les plus grands antisémites étaient eux-mêmes des Juifs. »

Ces propos ont entraîné un déluge de condamnations, et Israël a convoqué dans la foulée l’ambassadeur russe pour un entretien que le ministre des Affaires étrangères Yair Lapid a qualifié de « compliqué ».

Lundi, le leader de la majorité au Sénat américain, Chuck Schumer, le plus haut responsable élu juif du pays, a rejoint le concert des critiques, qualifiant les propos de Lavrov « d’écœurants ».

Le secrétaire d’État américain, Antony Blinken, a lui aussi fait part de son indignation, appelant « le monde », dans un tweet, « à dénoncer cette rhétorique vile, dangereuse, et à soutenir nos partenaires ukrainiens face à l’agression brutale du Kremlin ».

Le ministre des Affaires étrangères russe Sergey Lavrov pendant une conférence de presse durant la 76e session de l’Assemblée générale des Nations unies, le 25 septembre 2021. (Crédit : AP Photo/Mary Altaffer)

Zelensky a déclaré que l’absence de condamnation de la part du Kremlin, qui n’a pas réagi officiellement aux paroles prononcées par Lavrov, s’apparentait à l’alignement tacite des dirigeants russes sur les propos du ministre des Affaires étrangères.

« Après la mort de personnes ordinaires, des personnes qui avaient survécu à l’occupation et aux camps de concentration nazis, des personnes qui sont aujourd’hui mortes sous les obus russes, une telle déclaration antisémite de la part d’un ministre russe signifie que toutes les leçons tirées de la Seconde Guerre mondiale ont été oubliées. Ou peut-être ces leçons n’ont-elles finalement jamais été apprises », a commenté Zelensky, qui a noté que les frappes russes avaient aussi endommagé des sites de commémoration de la Shoah à Kiev et à Kharkiv.

Zelensky a semblé pousser l’État juif à geler ses liens avec la Russie suite à ces propos, paraissant recommander à Jérusalem d’abandonner sa politique mise en œuvre jusqu’à présent – l’État juif a tenté de conserver l’équilibre entre son soutien apporté à Kiev et la nécessité de conserver de bonnes relations diplomatiques avec Moscou.

Le président ukrainien Volodymyr Zelensky lors d’une cérémonie au monument en mémoire des victimes juives des massacres nazis à Kiev, la capitale du pays, le 29 septembre 2021. (Crédit : Bureau de la présidence ukrainienne via AP)

« La question est : l’ambassadeur israélien va-t-il rester à Moscou, sachant quel est le nouveau positionnement des Russes ? Les relations avec la Russie vont-elles rester les mêmes ? », s’est-il interrogé.

Israël, pour le moment, s’est contenté de convoquer l’ambassadeur russe Anatoly Viktorov qui a rencontré le directeur du bureau de l’Eurasie, Gary Koren, pour un entretien « de clarification ». Aucune réprimande n’a eu lieu.

« Notre message a été clairement transmis », a commenté un responsable israélien. « Les deux parties ont décidé de ne donner aucune précision sur la conversation. »

Toutefois, Jérusalem « n’exclut pas la possibilité d’une dégradation supplémentaire des liens bilatéraux suite à cet incident », ont fait savoir des responsables dont les propos ont été cités par la Douzième chaîne.

« Les Russes ont dissimulé l’ampleur de leur agression à tous mais ces paroles de Lavrov sont impardonnables », a dit un haut-responsable israélien, selon la chaîne, avant d’ajouter que Jérusalem semblait dorénavant plus disposé à aligner sur l’Occident son positionnement face à l’invasion de l’Ukraine.

Un Juif ultra-orthodoxe enveloppé dans un drapeau israélien et dans un drapeau ukrainien au Mur occidental, le site le plus saint où les Juifs peuvent prier dans la Vieille Ville de Jérusalem, le 4 mars 2022. (Crédit : AP Photo/Mahmoud Illean)

Dans sa réaction initiale aux propos de Lavrov, Lapid a déclaré qu’Israël « fait tous les efforts possibles pour maintenir de bonnes relations avec la Russie mais il y a des limites, et les limites ont été franchies cette fois-ci. Le gouvernement russe doit nous présenter des excuses, ainsi qu’aux Juifs du monde entier ».

Zelensky avait demandé de manière répétée à Israël de prendre davantage le parti de l’Ukraine – lançant notamment des appels lorsque les forces russes avaient pilonné des sites juifs et établissant des parallèles avec la Shoah. Cette rhétorique avait été dénoncée par les leaders israéliens, qui avaient jugé qu’il diminuait la gravité unique du génocide des Juifs d’Europe et des crimes commis.

Tout en mentionnant des actions menées par les Russes qui font écho à celles qui avaient été également commises par les nazis, comme les camps dit « de filtration » et l’usage du travail forcé, Zelensky s’est abstenu de les comparer directement à la Shoah dans sa vidéo de lundi, semblant désireux d’éviter ce langage considéré comme offensant.

Il a fait remarquer que les propos de Lavrov avaient été prononcés à la veille de la Journée de la Victoire – qui marque la reddition de l’Allemagne nazie face aux forces alliées, dont l’Union soviétique faisait partie – qui aura lieu en date du 9 mai, sans invoquer par ailleurs Yom HaShoah, journée de commémoration du génocide juif, qui a eu lieu la semaine dernière.

Les troupes russes lors de la parade militaire de la Journée de la Victoire, 73e anniversaire de la fin de la Seconde guerre mondiale et de la défaite des nazis, à Moscou, en Russie, le 9 mai 2018. (Crédit : Maxim Shipenkov/Pool Photo via AP)

Si Israël a refusé d’envoyer des armes ou des équipements défensifs à l’Ukraine, le pays a fait savoir, le mois dernier, qu’il fournirait des casques et des gilets pare-balle aux services civils d’urgence – ce qui avait paru être un léger changement dans le positionnement adopté par Israël face au conflit alors que des informations avaient fait état de meurtres massifs de civils par les Russes.

Ces informations avaient par ailleurs amené Lapid à accuser explicitement Moscou de crimes de guerre, et ce pour la première fois – même si de son côté, le Premier ministre Naftali Bennett continue d’utiliser un langage modéré quand il aborde le sujet de la guerre en Ukraine.

Moscou a publiquement critiqué Jérusalem suite à sa décision prise de fournir des équipements défensifs à Kiev, et suite également à une suggestion faite par l’ambassadeur israélien en Ukraine, qui avait proposé que les rues de la capitale ukrainienne soient rebaptisées et qu’elles portent le nom des Ukrainiens qui ont sauvé des Juifs pendant la Shoah.

Les services de secours sur le site d’un incendie entraîné par une explosion à Kiev, en Ukraine, le 28 avril 2022. (Crédit : AP/Emilio Morenatti)

La théorie du complot de longue date affirmant que Hitler avait des ancêtres juifs, ce qui aurait pu être à l’origine de son antisémitisme et du meurtre de six millions de Juifs par les nazis, a été réfutée par les historiens.

« Si le ministre des Affaires étrangères russe Lavrov demande à visiter Yad Vashem pour apprendre l’histoire, il sera le bienvenu chez nous », a dit Dani Dayan, président du musée de la Shoah israélien, au micro de la radio militaire, lundi. « Il a franchi une ligne rouge. Attribuer la responsabilité de la Shoah à des Juifs est une forme de diffamation du sang inacceptable. »

En savoir plus sur :
C’est vous qui le dites...