Shelomo Selinger, rescapé de 9 camps nazis, sauvé par la sculpture
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Shelomo Selinger, rescapé de 9 camps nazis, sauvé par la sculpture

L'artiste franco-israélien, dont une quarantaine de sculptures sont exposées dans des lieux publics comme le Mémorial de Drancy, vient de publier "Nuit et lumière"

Shelomo Selinger. (Crédit : Brut / capture d’écran YouTube)
Shelomo Selinger. (Crédit : Brut / capture d’écran YouTube)

Le sculpteur franco-israélien Shelomo Selinger, rescapé de 9 camps nazis,  célèbre à 92 ans la vie plus forte que la mort : il a pu surmonter ses cauchemars grâce au bois et aux pierres qu’il a sculptés et à l’amour de Ruth, sa femme rencontrée en 1951.

L’artiste, né à Szczakowa, près d’Auschwitz en Pologne, et dont une quarantaine de sculptures sont exposées dans des lieux publics comme le Mémorial de Drancy, vient de publier Nuit et lumière, en s’aidant de la plume de l’écrivaine Laurence Nobécourt : un court livre en 36 chapitres qui raconte l’enfer, la destruction de sa famille, l’amnésie qu’il a vécue pendant sept ans, puis la renaissance en Israël et en France.

Aujourd’hui, il sculpte toujours dans son atelier du XVe arrondissement. « Naturalisé français, c’est ici que j’ai construit mon art, ma famille. J’aime la France. J’ai des pierres et des sculptures attachées à mes pieds et je ne peux plus bouger. »

« La vie est plus sacrée que Dieu, s’il existe. La nature m’a donné l’oubli qui m’a permis de me reconstruire et l’art a pris le relais. La vie prime tout. Quand on a affronté la mort, la torture, la misère, on l’apprécie d’une façon extraordinaire », résume le sculpteur, père, grand-père et depuis peu arrière grand-père.

Shelomo Selinger travaillant le monument à la résistance de la Courneuve. (Crédit : Selinger / CC BY-SA 3.0)

De terribles cauchemars reviennent encore le hanter : « Quand une image m’obsède, je réfléchis à la traduire en œuvre d’art, à la transformer en lumière. »

Comment est-il devenu artiste ? « J’ai commencé pour plaire à une jeune fille », Ruth, qui deviendra son épouse.

« C’était au Mont Carmel (en Israël). J’ai fait un petit bonhomme avec l’écorce de pin, elle trouvait ça tellement beau que, retourné dans mon kibboutz, j’ai pris un miroir, un tronc d’arbre, et, avec les outils de menuiserie, j’ai fait mon autoportrait. Et, depuis, elle garde ma tête, elle me garde aussi ! Et elle est toujours là derrière moi ! Elle a cru que j’étais un artiste. Grâce à elle je peux faire tout avec amour. »

« Réparer le monde »

Qu’expérimente-il avec le bois ou la pierre ? « Ma façon de créer, c’est rechercher la lumière dans la matière. Un bloc de pierre, un tronc, je ne commence que quand je comprends ce qui se trouve dans cette matière. »

Il met en garde maintenant contre l’oubli de l’Histoire qui peut « condamner un peuple à la revivre » et pointe le risque du « groupe qui cultive la haine » en cherchant des bouc-émissaires. « Dans ce groupe l’individu devient un morceau, le groupe n’a ni cerveau ni cœur ! »

Dieu, il dit « ne pas l’avoir rencontré ». S’il existait, ce serait à travers ces gestes gratuits, parfois d’inconnus, qui sauvent. « Chaque personne a une étincelle divine et peut-être qu’une œuvre d’art lui permet de révéler en elle ses propres richesses. L’homme découvre ses richesses esthétiques, spirituelles dans l’œuvre, et c’est peut-être ça le ‘Tikoun Olam’, la réparation du monde. »

Selon ce concept de la Kabbale, les vases contenant la lumière divine se sont brisés, et c’est à l’homme d’achever le travail de Dieu.

Treize sculptures de Shelomo Selinger exposées à Tel Haï, parc industriel de Tefen en Israël. (Crédit : Selinger / CC BY-SA 3.0)

« Dans chacune de mes œuvres monumentales consacrées à la Shoah, insiste Shelomo Selinger, je mets des formes symboliques pour honorer les Justes, grâce à qui, dans la mystique juive, le monde subsiste. C’est grâce à eux je crois que l’humain est possible. »

« Maintenant que j’ai 92 ans, confie-t-il, je rêve d’avoir une œuvre uniquement consacrée aux Justes parmi les Nations et j’aimerais bien la proposer dans l’allée à côté du mémorial de la Shoah (à Paris). J’aimerais encore contribuer ainsi au ‘Tikoun Olam’, réparer le monde par une œuvre. J’aimerais bien la réaliser en granit rose de Bretagne. »

Dimanche dernier, le sculpteur et la romancière et poétesse Laurence Nobécourt, qui a participé à la rédaction du livre Nuit et lumière, étaient les invités de Marc-Alain Ouaknin dans son émission hebdomadaire « Talmudiques » sur France Culture.

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