Tous les regards sont sur Gaza, mais Gaza n’est que la moitié de l’histoire
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Analyse

Tous les regards sont sur Gaza, mais Gaza n’est que la moitié de l’histoire

Le groupe terroriste a lancé son premier barrage massif en espérant un échange rapide et décisif mais il a entraîné l'enclave assiégée dans la prochaine guerre contre le Hezbollah

Haviv Rettig Gur

Haviv Rettig Gur est l'analyste du Times of Israël

Des Palestiniens inspectent des bâtiments détruits à la suite de frappes aériennes israéliennes pendant la nuit à Beit Hanoun, dans le nord de la bande de Gaza, le 14 mai 2021 (Crédit : AP Photo / Khalil Hamra)
Des Palestiniens inspectent des bâtiments détruits à la suite de frappes aériennes israéliennes pendant la nuit à Beit Hanoun, dans le nord de la bande de Gaza, le 14 mai 2021 (Crédit : AP Photo / Khalil Hamra)

L’analyse a été rédigée le 16 mai.

Cela fait sept jours que le conflit avec Gaza a commencé – et l’organisation terroriste a passé la plus grande partie des six premiers jours à réclamer discrètement, évasivement, un cessez-le-feu.

Non pas que le groupe terroriste soit craintif. C’est le contraire. Il a déjà atteint son objectif principal dans les combats – marginaliser le Fatah et devenir la force dominante dans le mouvement national palestinien.

Toutefois, au cours d’un entretien téléphonique avec le vice-ministre russe aux Affaires étrangères, Mikhail Bogdanov, Moussa Abu Marzouk, vice-chef politique du Hamas, s’est montré très explicite.

Selon un communiqué du ministère des Affaires étrangères russe, Abu Marzouk a déclaré que son organisation souhaitait « mettre un terme aux actions militaires contre Israël sur une base de réciprocité, étant entendu que la communauté internationale exercera les pressions nécessaires du côté israélien pour que les actions militaires israéliennes ne se reproduisent jamais au sein du complexe de la mosquée al-Aqsa ».

C’est le Hamas qui a été à l’origine de l’entretien téléphonique, a noté le ministère.

Le chef du Hamas Ismail Haniyeh à une réunion avec des journalistes étrangers à l’hôtel al-Mat’haf à Gaza, le 20 juin 2019. (Crédit: AP Photo / Adel Hana)

Mais des appels moins directs avaient toutefois eu lieu avant mercredi. Mardi, Ismail Haniyeh, chef politique de l’organisation, avait revendiqué la « victoire » dans les combats, affirmant que « nous avons remporté la victoire dans la bataille pour Jérusalem, pour la défense de Jérusalem ».

Pour ceux qui ne sont pas encore familiers des nuances rhétoriques d’organisations comme le Hamas, revendiquer la victoire au deuxième jour de ce qui s’annonce manifestement comme ce qui sera une altercation bien plus longue, et autrement plus douloureuse, s’apparente à une requête explicite de fin des combats.

Mais juste au cas où les analystes des renseignements israéliens ayant écouté son discours ne l’aient pas bien compris, Haniyeh a pris la peine d’ajouter que « le Hamas est prêt à tous les scénarios – que ce soit l’escalade ou le cessez-le-feu ».

Le Hamas trébuche sur le champ de bataille

Après son triomphe politique initial lors des deux premiers jours de combat environ, les jours qui ont suivi ont été coûteux pour l’organisation. Chaque immeuble détruit par une frappe israélienne à Gaza rend le Hamas plus vulnérable face aux accusations lancées par les Palestiniens au cours des précédents conflits – l’accusation qu’une fois encore, le groupe terroriste a entraîné l’enclave assiégée dans une autre aventure armée pour servir ses intérêts étroits.

Des Palestiniens inspectent des bâtiments détruits à la suite de frappes aériennes israéliennes pendant la nuit à Beit Hanoun, dans le nord de la bande de Gaza, le 14 mai 2021 (Crédit : AP Photo / Khalil Hamra)

Le Hamas a pris un risque, lundi 10 mai, lorsqu’il a procédé à son premier barrage massif de roquettes en direction des villes israéliennes, dont Jérusalem. Il a entrevu là l’opportunité de marginaliser un Fatah déjà bien affaibli et de devenir le premier défenseur d’Al-Aqsa dans le narratif palestinien – et il n’a pas su résister à la tentation.

Mais il a également cru être bien préparé pour cette nouvelle série de combats. Ces dernières années, l’organisation a construit de vastes tunnels souterrains et des structures protégeant ses forces et ses atouts militaires des frappes aériennes ; il a mis en place des tirs massifs de plus de cent roquettes à la fois pour outrepasser les capacités de défense du Dôme de fer ; et il a développé des pièges intelligents destinés aux forces israéliennes qui étaient supposés produire des « images victorieuses » de chers et de jeeps détruites.

Mais, au cours de ces six derniers jours, il s’est avéré que ces préparations avaient été moins utiles que ce qu’avaient présumé les leaders du Hamas.

Les bombardement massifs de Tsahal menés sur les infrastructures souterraines, jeudi, ont montré au groupe terroriste qu’au lieu d’avoir créé un espace sûr pour ses membres, l’organisation avait peut-être aidé l’armée israélienne à trouver un moyen pratique de cibler ses membres sans mettre en danger la population civile de Gaza.

Le Dôme de fer s’est amélioré au fil des années. Le taux d’interception des projectiles – même lors des barrages massifs – aurait été, selon les estimations de l’armée, de 90 %, ce qui n’est pas suffisant pour réduire le nombre de morts, du côté israélien, à zéro, mais ce qui est assez pour garantir que le groupe terroriste restera dans l’incapacité de mettre en péril la vie et l’intégrité physique depuis le ciel.

Des nuages de feu à Rafah après des frappes aériennes israéliennes dans la bande de Gaza, le 11 mai 2021. (Crédit : SAID KHATIB / AFP)

Et enfin, Tsahal a montré que les militaires israéliens étaient préparés à certains pièges du Hamas. Les unités de reconnaissance de l’armée israélienne ont identifié les cellules responsables des tirs de missile antichar alors qu’elles se cachaient derrière des dunes ou dans des appartements, les détruisant par des frappes chirurgicales les unes après les autres. Ce qui est l’un des signes, entre de nombreux autres, du degré de pénétration des services de renseignement israéliens dans les efforts de guerre du Hamas. Les soldats ont aussi frappé, de manière répétée, des structures et des installations top-secrètes appartenant au groupe terroriste.

La première manche de la prochaine guerre du Hezbollah

Et pourtant, les échecs tactiques du Hamas paraissent bien pâles par rapport au mauvais calcul plus fondamental qui s’est révélé dans son flux régulier de demandes de cessez-le-feu, qui a commencé dès le deuxième jour du conflit.

Le groupe semble avoir cru que l’État juif chercherait rapidement la désescalade. Il a eu tort. Les responsables politiques et militaires israéliens ne pouvaient pas se permettre d’accorder au Hamas l’apaisement sur lequel il avait misé.

Il y a de nombreuses raisons qui l’expliquent – depuis l’opinion publique israélienne sous le choc des barrages de roquettes de lundi soir, en passant par la croyance qui prévaut chez les officiels, une croyance ancrée dans une dernière décennie de calme relatif, que le Hamas sera dissuadé d’agir pendant des années si chaque série d’affrontements entre les deux parties entraîne suffisamment de dégâts pour l’organisation.

Des soldats israéliens en transit près de la frontière avec Gaza, le 14 mai 2021. (Crédit : Avi Rokach/Flash90)

Mais il y a une autre raison, plus fondamentale, qui n’a été qu’indirectement mentionnée dans la couverture des combats – un calcul israélien qui va bien au-delà des frontières avec Gaza.

Le Moyen-Orient surveille étroitement le déroulement des événements à Gaza. Et certains de ces observateurs les plus vifs, Israël le sait, sont des ennemis bien plus dangereux que le Hamas.

Sur la frontière nord d’Israël, le Hezbollah, armé par l’Iran, a un stock important de roquettes et de missiles enterrés dans les villes et les villages du sud-Liban, un arsenal dont l’ampleur n’a rien à voir avec celle des armements du Hamas – une menace stratégique renforcée par un approvisionnement sans fin, de la part de Téhéran, de missiles bien plus meurtriers.

Il y a un lien profond entre l’opération à Gaza et le front libanais – un lien qui existe entre ces deux théâtres depuis l’été 2006 au moins, lorsqu’une attaque transfrontalière menée par le Hamas contre des soldats de Tsahal – l’enlèvement du caporal Gilad Shalit – avait entraîné une opération israélienne à Khan Younes, une ville du sud de Gaza. Deux semaines plus tard, le 12 juillet, alors que les forces israéliennes se trouvaient encore à Gaza, le Hezbollah avait commis sa propre agression meurtrière contre une patrouille militaire israélienne, sur la frontière nord, précipitant ce que les Israéliens allaient appeler « la seconde guerre du Liban ».

Israël pense que la démonstration de force militaire qui avait suivi en réponse, de la part du gouvernement d’Olmert, en 2006, explique la réticence du Hezbollah à tester une fois encore l’armée israélienne au cours de possibles échanges de feu.

Des roquettes tirées vers Israël depuis Beit Lahia dans le nord de la bande de Gaza, illuminent le ciel nocturne le 14 mai 2021, tandis que les missiles du Dôme de Fer sont tirés pour les intercepter.(Photo: ANAS BABA / AFP)

Mais les deux parties ont passé les 15 dernières années à aiguiser leurs capacités et cette dissuasion, durement gagnée, pourrait disparaître.

Le Hamas a mal calculé la réponse israélienne à ses tirs initiaux de roquette en partie parce qu’il n’a pas réalisé que cette riposte allait aussi servir à garantir que le Hezbollah ne ferait pas la même erreur.

Quand trois roquettes ont été tirées, jeudi, depuis le territoire libanais, s’abîmant en mer, dans le nord de l’État juif, le Hezbollah s’est hâté d’assurer aux médias du pays qu’il n’était pas à l’origine du lancement des projectiles. Et pourtant, les roquettes, qui auraient été tirées par un groupe palestinien, ont servi de rappel de cette menace. Certains analystes israéliens ont suggéré qu’aucune faction palestinienne, au Liban, n’a pu lancer ces roquettes sans l’accord au moins implicite du Hezbollah.

Au cours de plusieurs incidents, ces derniers jours, des combattants libanais ont brandi le drapeau du Hezbollah en se précipitant à la clôture frontalière.

Vendredi, le journal Al-Manar, affilié au Hezbollah, a fait savoir que Naim Qassem, numéro deux du groupe, avait rencontré les chefs des branches libanaises du Hezbollah et du Jihad islamique, les félicitant d’avoir « créé une nouvelle équation en Palestine » et réaffirmant la certitude du Hezbollah que « la résistance est la solution, et il n’y a d’autre solution que la résistance ».

Dégâts sur des maisons dans la ville d’Ashkelon, au sud d’Israël, qui ont été touchées par des roquettes tirées depuis la bande de Gaza par des terroristes du Hamas, le 12 mai 2021. (Edi Israel/Flash90)

Il y a eu d’autres incidents de ce type – non significatifs en soi, mais, après les avoir appréhendés dans leur totalité, certains analystes israéliens se sont demandé si le Hezbollah ne voulait pas rejoindre les combats.

Et ainsi, dans le conflit à Gaza, l’armée israélienne ne s’est pas contentée d’envoyer un message au Hamas en prenant pour cible les habitations de ses dirigeants : elle s’est assurée que le monde entier l’avait su – de façon à ce que certains, hors de Gaza, le sachent. Elle n’a pas seulement démoli les maisons qui appartenaient aux Gazaouis les plus riches et les plus puissants (et qui, selon les militaires, dissimulaient aussi les installations du Hamas) mais elle a émis un grand nombre de mises en garde avant chaque frappe, s’assurant que les civils quitteraient les lieux et que les Palestiniens captureraient les images de ces opérations à l’aide d’une caméra ou sur un téléphone cellulaire, un message transmis aux autres élites ailleurs dans le monde.

Elle a annoncé avoir visé le système souterrain du Hamas et diffusé les images de la destruction des cellules chargées des tirs de missiles, au sein du groupe terroriste. La médiatisation des capacités de l’armée israélienne a été inhérente à l’effort de guerre.

Finalement, même la lente et implacable escalade des frappes, depuis le 10 mai, est un message qui pourrait être paraphrasé ainsi : « Nous pouvons faire la guerre pendant longtemps. Vous choisissez quand commence une guerre mais ce n’est pas vous qui déciderez quand elle se terminera. Et vous paierez un prix supérieur à la fin de cette guerre, dont vous ignorez quand elle s’achèvera, que ce qu’elle vous a coûté quand elle a commencé ».

Le Hamas, qui est l’acronyme pour « Mouvement de résistance islamique » a probablement gagné le contrôle de facto de ce soi-disant « mouvement de résistance » palestinienne, cette semaine. Il a montré qu’il pouvait entraîner des agitations en Cisjordanie et au sein de la société israélienne. Mais il l’a fait au prix de la transformation de Gaza, enclave assiégée en difficulté, en terrain d’expérimentation par procuration d’une prochaine guerre israélienne contre le Hezbollah.

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