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Uber a fait du lobbying auprès de Netanyahu et de responsables pour opérer en Israël

Un document expliquant comment le numéro 1 des VTC a utilisé une technologie "furtive" pour éviter les contrôles dans de nombreux pays où il cherchait à s'implanter a été révélé

Un panneau Uber est affiché à l'intérieur d'une voiture à Palatine, Illinois, le 10 février 2022. (Crédit : AP/Nam Y. Huh)
Un panneau Uber est affiché à l'intérieur d'une voiture à Palatine, Illinois, le 10 février 2022. (Crédit : AP/Nam Y. Huh)

Le géant du covoiturage Uber a sollicité l’aide d’anciens ambassadeurs en Israël et aux États-Unis, et a fait pression sur le Premier ministre de l’époque, Benjamin Netanyahu, pendant une enquête en cours du ministère des Transports sur ses pratiques en Israël en 2017, comme la révélé une importante fuite de documents qui a été publiée dimanche.

Le numéro 1 des VTC a également rédigé sa propre proposition de loi à soumettre à la Knesset afin d’opérer librement dans un pays où les réglementations locales sont strictes, selon les documents divulgués obtenus par le journal britannique The Guardian et partagés avec le Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ).

La plateforme Uber s’est retrouvée plongée dans son passé tumultueux dimanche à cause d’une vaste enquête de journalistes accusant l’entreprise d’avoir « enfreint la loi » et utilisé des méthodes brutales pour s’imposer malgré les réticences des politiques et des compagnies de taxis.

Le Guardian, un quotidien britannique, a obtenu et partagé avec le Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ) quelques 124 000 documents, datés de 2013 à 2017, comprenant des emails et messages des dirigeants d’Uber à l’époque, ainsi que des présentations, notes et factures.

Dimanche, plusieurs organisations de presse (dont le Washington Post, Le Monde et la BBC) ont publié leurs premiers articles tirés de ces « Uber Files ».

Ils mettent en avant certaines pratiques de Uber pendant ces années d’expansion rapide mais aussi de confrontation, de Paris à Johannesburg.

« L’entreprise a enfreint la loi, trompé la police et les régulateurs, exploité la violence contre les chauffeurs et fait pression en secret sur les gouvernements dans le monde entier », affirme le Guardian en introduction.

Les documents détaillent les coulisses des opérations du géant du covoiturage dans le monde entier, dans le cadre de ses efforts pour s’implanter dans des pays comme la France, la Russie et l’Inde.

Selon le Guardian, Uber a « bafoué les lois, trompé la police, exploité la violence contre les chauffeurs et exercé des pressions secrètes sur les gouvernements au cours de son agressive expansion mondiale ». Son article révèle que la fuite de plus de 124 000 documents « met à nu les pratiques éthiquement douteuses qui ont conduit à l’évolution de l’entreprise pour devenir l’une des exportations les plus célèbres de la Silicon Valley ».

D’après les quotidiens, Uber avait mis en place différentes stratégies pour déjouer les tentatives d’intervention des forces de l’ordre, dont celle du « coupe-circuit » (« kill switch ») qui consistait à couper rapidement l’accès d’un bureau du groupe aux principales bases de données informatiques, en cas de perquisition.

Le service de covoiturage a fait transiter de l’argent par les Bermudes et d’autres paradis fiscaux, et a envisagé de dépeindre la violence contre ses chauffeurs comme un moyen de gagner la sympathie du public, selon ce que divulguent les documents, qui couvrent la période 2013-17, lorsque Uber était dirigée par son cofondateur Travis Kalanick.

Le PDG de l’époque a utilisé la « force brute » dans ses efforts pour étendre son service de taxi dans le monde entier, a précisé le Guardian, « même si cela signifiait enfreindre les lois et les réglementations des taxis ».

Une touriste monte dans un véhicule Uber à l’aéroport international de Los Angeles, le 13 novembre 2020. (Crédit : AP Photo/Damian Dovarganes)

Fondée en 2009, Uber a cherché à contourner les réglementations sur les taxis et à offrir un transport peu coûteux via une application de covoiturage. Les « Uber Files » ont révélé les efforts extraordinaires que l’entreprise a déployés pour s’implanter dans près de 30 pays.

En effet, avant de devenir synonyme de la réservation de voitures de tourisme avec chauffeur (VTC), Uber a dû batailler pour se faire accepter.

Le groupe a courtisé les consommateurs et conducteurs, et s’est trouvé des alliés au pouvoir.

Les documents, mis à la disposition de l’association israélienne Shomrim et de son journaliste d’investigation Uri Blau avant leur publication, expliquent comment, en Israël, l’entreprise est parvenue jusqu’à Netanyahu, qui a promis de « briser la résistance » de son ministre des Transports de l’époque, Israel Katz.

Eli Groner, qui était à l’époque le directeur général du bureau du Premier ministre, a aidé l’entreprise à adapter son message au public israélien et aux médias locaux.

Selon les documents, Uber a commencé sa campagne d’entrée sur le marché israélien en 2014 et a rencontré des difficultés avec le ministère des Transports, dirigé à l’époque par Katz, un membre senior du Likud qui aurait des liens étroits avec le puissant syndicat des taxis israéliens. Le syndicat s’est fortement opposé à l’arrivée d’Uber, comme les syndicats de taxis dans d’autres pays.

Le ministre israélien des Finances, Israel Katz tenant une conférence de presse au ministère des Finances à Jérusalem, le 1 juillet 2020. (Crédit : Olivier Fitoussi/Flash90)

Les hauts responsables d’Uber ont décidé de contourner le ministère et de faire appel directement au bureau du Premier ministre, qui était à l’époque, aux mains de Netanyahu, et de faire pression pour obtenir une rencontre entre ce dernier et Kalanick, selon une enquête de Blau basée sur les documents. Les deux hommes se sont rencontrés lors de la réunion annuelle du Forum économique mondial à Davos au début de 2016, une rencontre considérée comme un succès par Uber.

Quelques jours après cette rencontre, Netanyahu et Katz ont eu une conversation tendue lors d’une réunion du cabinet, lorsque le ministre des Transports de l’époque a repoussé l’appel du Premier ministre à plus de concurrence dans le secteur du transport routier.

Les dirigeants d’Uber ont tiré parti de leur relation avec le bureau du Premier ministre et sont restés en contact avec Groner, qui a coaché l’entreprise sur les messages médiatiques, notamment en martelant qu’il « est prouvé le covoiturage est un modèle qui permet pour réduire le coût de la vie, et il fonctionne très bien au niveau mondial ; que c’est le modèle parfait pour Israël et qu’il réduira les coûts de transport ; [et] qu’Uber estime que le régulateur doit décider quel modèle est le mieux adapté à Israël », selon les informations de Blau.

Sur cette photo d’archives, l’ancien PDG d’Uber, Travis Kalanick, quitte le tribunal fédéral à San Francisco, le 7 février 2018. (Crédit : AP/Jeff Chiu)

Uber a effectivement commencé à opérer en Israël au début de 2017 avec un programme pilote appelé Uber Night Service, qui permettait aux propriétaires de voitures privées enregistrées auprès d’Uber de conduire d’autres passagers pendant les heures de nuit lorsque les transports en commun n’étaient pas disponibles, comme l’a rapporté le Times of Israel. Le programme pilote s’est déroulé à Tel Aviv pendant les week-ends.

Au lieu de frais habituels incombant aux usagers, les frais étaient considérés comme des « remboursements » et couvraient les dépenses des conducteurs, tel que l’essence. Uber prélevait une commission de 25 % sur le remboursement.

C’était le moyen pour l’entreprise de contourner la loi israélienne, qui ne permet pas aux chauffeurs qui n’ont pas de permis approprié de prendre des passagers et de facturer les trajets, comme le font de nombreux chauffeurs Uber dans plus de 10 000 villes du monde (en 2020). Uber perçevait des frais sur chaque réservation.

En mai 2017, le tribunal de Tel Aviv a ordonné à Uber de cesser ses activités, en partie sous la pression des syndicats de taxis et des entreprises titulaires d’une licence qui ont déposé une plainte auprès du ministère des Transports, ce qui l’a incité à lancer une enquête secrète sur les pratiques d’Uber.

Au cours de l’enquête, des membres du ministère des Transports se sont fait passer pour des passagers lambdas commandant des courses via l’application. Le ministère a finalement prononcé un acte d’accusation contre Uber Israël pour avoir opéré sans licence.

L’application Uber est affichée sur un téléphone à Londres, le 22 septembre 2017. (Crédit : AP Photo/Kirsty Wigglesworth)

Dans les documents dévoilés dimanche, les responsables d’Uber ont reconnu que leurs opérations en Israël tombaient dans « une zone grise », selon Blau.

Lorsqu’ils ont appris l’existence de l’enquête, un courriel rédigé par un responsable d’Uber disait ceci : « Nous avons besoin de quelqu’un pour passer un appel téléphonique de haut niveau (tel que le ministre des Transports ou à un niveau plus élevé) afin d’exhorter les gens à se calmer ».

Ils ont demandé l’aide de l’ambassadeur américain en Israël de l’époque, Dan Shapiro, et de l’ambassadeur israélien aux États-Unis, Ron Dermer, selon les documents. Tous deux ont exprimé leur « sympathie », selon le rapport de Blau, mais il n’est pas clair si une aide matérielle a été fournie.

Ron Dermer a répondu à Blau qu’à « aucun moment, pendant mon mandat d’ambassadeur aux États-Unis, je n’ai travaillé pour le compte d’Uber ou de toute autre société ».

Séparément, Uber a commencé à promouvoir une législation que la société elle-même a rédigée quelques mois seulement après avoir ouvert un bureau en Israël à la mi-2014, selon Blau. Le projet de loi n’a pas avancé et a été soumis à nouveau en 2016 avec peu de changements. Malgré un soutien plus large parmi les partis de droite, de gauche et centristes, il n’a pas réussi à avancer.

Le projet de loi a été de nouveau soumis pour la dernière fois à la fin de 2021, selon Blau, dont l’accès aux courriels et aux documents a montré, selon lui, « l’opinion prédominante au sein d’Uber selon laquelle la politique déciderait de l’avenir de la société en Israël. »

La semaine dernière, Uber a déclaré qu’il devrait relancer ses opérations en Israël, réintroduisant sa plateforme de réservation et embaucher uniquement des chauffeurs de taxi agréés.

Dans d’autres pays, les dossiers Uber ont montré que les lobbyistes de l’entreprise – y compris d’anciens assistants du président Barack Obama – ont fait pression sur des responsables gouvernementaux pour qu’ils abandonnent leurs enquêtes, réécrivent les lois sur le travail et les taxis et assouplissent les vérifications des antécédents des conducteurs.

L’actuel président français Emmanuel Macron aurait discrètement aidé le service quand il était ministre de l’Economie.

Mais Uber aurait aussi offert des actions de la start-up à des personnalités politiques en Russie et en Allemagne et payé des chercheurs « des centaines de milliers de dollars pour produire des études sur les mérites de son modèle économique », toujours d’après le Guardian.

En Russie, Uber aurait conclu des accords avec des oligarques associés au président russe Vladimir Poutine pour faire décoller ses opérations.

L’enquête a également révélé qu’Uber utilisait une « technologie furtive » pour éviter les enquêtes gouvernementales.

Par exemple, la société a utilisé un « interrupteur » qui a coupé l’accès aux serveurs d’Uber et empêché les autorités de saisir des preuves lors de descentes de police dans au moins six pays. Lors d’une descente de police à Amsterdam, selon les « Dossiers Uber », Kalanick a personnellement donné un ordre : « Veuillez appuyer sur le bouton d’arrêt d’urgence… L’accès doit être coupé à AMS (Amsterdam). »

Illustration – l’application Uber sur un téléphone à New York. (Crédit : AP/Richard Drew)

Le consortium a également rapporté que Kalanick considérait la menace de violence contre les chauffeurs Uber en France par des chauffeurs de taxi lésés comme un moyen d’obtenir le soutien du public. « La violence garantit le succès », a écrit Kalanick à ses collègues.

Kalanick a quitté son poste de PDG d’Uber en 2017 au milieu de scandales liés à la protection de la vie privée et d’allégations de harcèlement sexuel et de sexisme portées contre l’entreprise. Il s’est retiré du conseil d’administration de l’entreprise en 2019.

Selon les « Uber Files », l’entreprise a réduit sa facture fiscale de plusieurs millions de dollars en envoyant ses bénéfices aux Bermudes et dans d’autres paradis fiscaux, puis « a cherché à détourner l’attention de ses obligations fiscales en aidant les autorités à collecter les impôts de ses chauffeurs. »

« Nous n’avons pas justifié et ne cherchons pas d’excuses pour des comportements qui ne sont pas conformes à nos valeurs actuelles en tant qu’entreprise », a indiqué Jill Hazelbaker, vice-présidente chargée des Affaires publiques d’Uber, dans un communiqué en ligne.

« Nous demandons au public de nous juger sur ce que nous avons fait au cours des cinq dernières années et sur ce que nous ferons dans les années à venir », a-t-elle ajouté.

Hazelbaker a reconnu des « erreurs » et des « faux pas » qui, selon elle, ont culminé il y a cinq ans dans « l’un des bilans les plus infâmes de l’histoire des entreprises américaines ».

Depuis, Uber a « complètement changé son mode de fonctionnement », a-t-elle déclaré, notant que Kalanick et d’autres cadres supérieurs ont été évincés.

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